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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 09:11

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                                                                                 "Tour de guet" - huile sur toile - 73 x 60 cm

 

 

VAGUE A L’ÂME

 

                 Paris ville lumière…J’avoue que dans mon enfance je n’étais pas très convaincu. La capitale alors m’apparaissait dans toute sa grisaille, par un jour pluvieux, au fil de rues désertes, noyées de tristesse provinciale.

         Pour moi l’année comportait deux périodes. D’abord celle du labeur quotidien, du devoir impératif et du sérieux inexorable. Je vivais sous le regard vigilant d’un surmoi attentif et contraignant et l’hiver se déroulait à Paris parce

qu’il fallait bien aller à l’école et se plier à la rigidité de ce qui se fait. Pour mes parents, gagner sa vie avec les moyens modestes dont on dispose, accomplir son devoir et supporter vaille que vaille l’ennui et la pollution de la grande ville en attendant les vacances et le grand air de la campagne étaient l’unique horizon concevable.

                 Donc c’était clair la vie était quotidienne et pas très gaie. Mais c’était la vie et en attendant des jours meilleurs et même à un horizon lointain la retraite, il fallait faire avec en rongeant son frein. D’ailleurs le Bon Dieu veillait et nous serions un jour récompensés, à condition d’y croire ou de faire semblant. Le bon élève s’y employait sous l’œil vigilant de  son surmoi attentif et soupçonneux. Donc l’année se déroulait avec des hauts et des bas. Des hauts assez modestes et des bas forts longs constitués d’interminables fins d’après  midi où je macérais  dans des lectures peu adaptées à l’âge qui était le mien selon l’état civil. Soit très au dessus de mes capacités intellectuelles du moment, soit assez bêtement subversives, journaux amusants pour adultes pleins de sexe et de violence, enrobés dans de l’humour pour almanach Vermot et les annonces matrimoniales du Chasseur Français. Ah, j’oubliais « Sélection du Reader Digest » qui abordait de vastes sujets de fond, politiques, philosophiques et même sociaux culturels et qui me permettait de découvrir Theilard de Chardin et les méfaits du communisme, l’horreur nazie et les mystères du sexe expliqués aux bien pensants.

                 Mais j’avais froid à l’âme. Souvent seul dans l’appartement, doté d’une vie intérieure autonome, c'est-à-dire n’ayant pas trop besoin de chiens, de chats et de petits camarades, je pouvais me laisser aller à des rêveries parfois exaltées, mais aussi nostalgiques et débilitantes. Un penchant pour la solitude et l’auto observation ne sont pas les caractéristiques principales d’un bon vivant jovial, comme on les aime dans les cours de récréation ou les repas d’anniversaire.

                 Cependant je n’étais pas rejeté et mes petits camarades les plus turbulents appréciaient aussi le poète  qui se tient à l’écart et observe les choses de loin sans vouloir s’imposer. Un statu quo existait et quelques uns appréciaient même les minéraux rares et les fossiles trouvés à la campagne qu’il m’arrivait d’extraire de mes poches pour enrichir la culture des béotiens en culotte courte.

                 Le reste de l’année se passait à la campagne, bourguignonne et paisible, champêtre et bucolique. Elle correspondait aussi à la saison chaude, aux longues soirées lumineuses et aux débordements de la nature qui verdoie, fleurie et s’épanouit dans les pommiers qui donnent ces pommes aigrelettes dont on faisait du cidre de qualité indécise mais somme toute écologique.

                 J’avoue cependant que vers les dix ans il m’arrivait aussi d’y connaître des périodes de repli. Par les journées embrumées de septembre, quand la nature perdue dans le brouillard se laisse doucement glisser vers un sommeil hivernal et surtout à Pâques ou le froid et l’humidité pouvaient s’attarder plus que de raison, il m’arrivait de ne plus mettre le nez dehors. Calé contre le vieux poêle ou les pieds dans le four de la vieille cuisinière déglinguée et fumante, je tentais de me réchauffer l’âme en me laissant glisser dans des rêveries alimentées par tout ce qui me tombait sous la main. Et là encore ce n’était pas toujours très recommandable : bandes dessinées débiles, polars malsains mais aussi sujets de fond et de haute volée intellectuelle, mais traités par des intégristes fanatiques. Tout cela noyé de sexe et de violence. Enfin tout ce qui provoque l’excitation des neurones et déverse dans le sang adrénaline et autres substances sécrétées par le système glandulaire pour assurer, en principe, la survie biologique dans un milieu naturel hostile.

                 Mais nous ne sommes plus à l’âge des cavernes et les réactions viscérales du cerveau reptilien ne sont plus tout à fait indispensables dans les conditions de vie actuelles.

                 Dieu merci je lisais trop vite et je dévorais sans discernement, papillonnant d’un sujet à l’autre, ne cherchant nullement à approfondir. En fait la lecture était pour moi une sorte de drogue, un stupéfiant qui entretient une excitation mentale désordonnée et permet d’avoir l’impression de dominer le monde ou tout au moins ses représentations symboliques. C’était une façon d’échapper à l’ennui, une évasion hors du réel et une façon de faire la nique au quotidien.

                 En fait tout se passait comme si j’avais à patienter. Le constat était simple et amer : j’ai tout à apprendre et à redécouvrir  et je sens que plus tard j’aurai des choses à dire, mais pour le moment je manque cruellement de moyens et on ne me prend pas au sérieux. Et c’est très injuste. Quand va-t-on enfin reconnaître mes mérites et s’incliner devant mes réalisations exceptionnelles ?

                 Un peu paranoïaque et surtout immensément naïf j’étais comme beaucoup, quoique avec un peu d’avance très sur de mon fait. C’était la pré adolescence, l’âge ambigu où l’on commence à passer du statut d’enfant qui a tout à apprendre et à découvrir à celui d’adulte qui a atteint sa vitesse de croisière. Celui qui croit maîtriser sa vie et pourquoi pas aussi celle des autres…

                 J’étais alors dans les égarements de l’ego qui se ressent comme le centre et le moteur du monde, à vrai dire ce qu’il y a de plus important sur cette terre, le reste n’étant que le décor indispensable au bon déroulement de la pièce.

Je souffrais donc de ne pas être reconnu à ma juste valeur. Doit-on en déduire que j’étais fou ? D’un point de vue logique et rationnel, certainement. Mais après tout pas plus qu’un autre. Mon délire n’était en rien différent de celui de millions d’adolescents qui, de par le monde, passent nécessairement par cette étape. Le seul problème étant qu’ensuite, refusant d’assumer leurs prétentions, ils se mettent à faire profil bas en imitant ce qu’ils croient être des comportements plus sages. Mais ne faut-il, pas mettre de l’eau dans son vin pour se faire accepter par ses semblables ? La paranoïa qui est amusante chez Salvador Dali et entraîne l’enthousiasme fanatique pour idolâtrer Hitler ou le Petit Père des Peuples, devient carrément insupportable de la part d’un surnuméraire au service des impôts ou d’un modeste enseignant du second cycle n’ayant pas dépassé le niveau licence pour oser envisager l’agrégation dont il n’a que faire.

                 Mais foin de toutes ces considérations. Le retraité de l’Education Nationale que je suis devenu, avec satisfaction je dois l’avouer ne regrette pas son cher passé  et commence à envisager l’éternel présent avec sérénité.

 

                                                                   Le Chesnay le 10 janvier 2012

                                                                   Copyright Christian Lepère

 

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                                   "Souvenirs" - huile sur toile - 61 x 50 cm

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Published by L'imaginaire
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