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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 07:51
Dessin de Jean-François Millet

Dessin de Jean-François Millet

 

Van Gogh et Millet

 

             En ce temps-là j'étais jeune et enthousiaste. Excusez moi mais il faut bien que jeunesse se passe. Plein d'énergie exubérante j'avais besoin d'idoles à vénérer. Avouez que Vincent Van Gogh était un sujet alléchant. Révolté, excessif, tenaillé par une soif d'idéal et prêt à tout remettre en cause pour défier la grisaille du monde, il incarnait à mes yeux l'âme noble et indomptable qui ose défier les lourdeurs du quotidien.

             Mais comme on sait le monde est complexe et la nature a besoin d'équilibre pour suivre son cours. Donc un excès, quel qu'il soit, doit impérativement être compensé. Toute admiration enthousiaste ne peut s'affirmer qu'en opposition à son contraire. Lorgnant vers le Bien Absolu il faut automatiquement dénoncer le Mal. D'ailleurs tous ceux qui conservent un souvenir précis de leur adolescence le savent bien.  Tout ce qui s'offre à notre appréciation doit être trié impitoyablement. Ce sera donc jugé nul ou génial. « Trop bien » ou « caca boudin ». C'était déjà notre façon de faire dans l'âge enfantin et ensuite la puberté n'a fait que radicaliser la tendance. La vision à cet âge est manichéenne et définitive, même si c'est de façon très provisoire et si les extrêmes sont interchangeables.

             Mais j'en reviens à Vincent. Génial et ivre de création il avait quand même des sources et des références. Il ne surgissait pas du néant tout armé de sa seule inspiration. Parmi ses modèles il y avait Jean-François Millet, son aîné lui-même influencé par Courbet et toute la peinture occidentale depuis la Renaissance...Millet fondateur de l'école de Barbizon, chantre des pauvres paysans et de la vie au grand air, encore tout imprégné de christianisme et de vision morale. Millet que « L'angélus » a immortalisé, jusqu'à en faire une des références paranoïaques-critiques de Salvador Dali...Mais pour le jeune que j'étais « l'angélus » faisait partie des références bien pensantes. Des images de catéchisme. A la limite des bondieuseries pour dames patronnesses. C'en était trop ! D'ailleurs cette « peinture » n'en était pas vraiment une avec son réalisme presque photographique et son absence de créativité picturale.

             C'était du moins mon opinion et il m'a fallu pas mal de temps pour la tempérer. Du temps il m'en a fallu aussi pour constater que les œuvres de Millet étaient souvent supérieures aux dérivés dont Vincent était coutumier et qui l'amenaient à reprendre le sujet et la composition pour l’accommoder selon son style. Le résultat en est souvent plus fruste, plus brutal et même un peu systématique avec cette touche  japonisante dégagée d'un réalisme plus académique. Mais enfin l'innovation était géniale, au moins pour ceux qui croient qu'il y a progrès en art et que le 20° siècle triomphant a enfin permis au génie de s'éclater hors de vaines contraintes. C'est donc Van Gogh qui est devenu célèbre.

             Fort critiqué ou même carrément négligé de son vivant Vincent semble avoir pris sa revanche. Mais en est-on bien sûr ? Certes son nom est connu et son œuvre orne toutes sortes de gadgets, du cendrier à l'album de coloriage. Mais est-ce de bon aloi ? Non, en réalité le mérite qu'on lui reconnaît implicitement est d'avoir eu de bonnes idées, de celles qui assurent la promotion des ventes ou vous font progresser au hit-parade. D'abord celle d'être fou, au sens clinique du terme, au sens où ça se soigne, tout au moins maintenant car à son époque les thérapies étaient aussi brutales qu'inefficaces. Ensuite, mais c'est une conséquence de la première, en se coupant une oreille pour des raisons anecdotiques bien peu raisonnables. Enfin en abrégeant sa vie par le suicide, valeur sûre pour laisser un souvenir post-mortem. Ainsi tout y était depuis le génie tourmenté par un besoin d'absolu religieux jusqu'aux épisodes qui font le succès des séries télévisuelles grand public.

             Va-t-on me trouver sévère ? Je reconnais quand même à Van Gogh diverses qualités. Il lui est arrivé de faire de très bonnes peintures et sa sincérité ne saurait être  mise en cause. Alors ? Alors il me semble que ses œuvres maîtresses ne sont pas forcément les meilleures et que l'admiration qu'on leur prodigue peut ressembler à du conformisme. Mais notre époque démente se soucie peu de cela, ce qu'il lui faut c'est du solide, du reconnu par la majorité, du consensuel tacite. En gros des valeurs sûres pour la Grande Distribution. Si possible Mondialisée. Et à cet égard Millet jouit d'une réputation discrète peu valorisante même si au musée d'Orsay on lui reconnaît la place qu'il mérite.

                                                                     Le Chesnay le 4 janvier 2015

                                                                    Copyright Christian Lepère                                                                

Peinture de Jean-François Millet

Peinture de Jean-François Millet

A bientôt !

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Published by L'imaginaire
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