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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 15:53

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                                                                                 "Le ressac de la mémoire" - huile sur toile - 100 x 81 cm

 

 

Le yoga du peintre

 

 

                        Au début le tyran tout puissant, centre et merveille du monde que je suis peut se bercer d’illusions. Bien que le thème d’un tableau ait surgi dans mon esprit à l’improviste, après Dieu sait quels cheminements préparatoires, je peux avoir l’impression de le décider en toute liberté.

                        Mais la réalisation commence. La main se déplace ébauchant des formes, campant un personnage, esquissant une ligne d’horizon maritime ou beauceronne suivant l’humeur. Mon libre arbitre en frémit d’aise : tout est possible et je suis le seul maître à bord. Mais voici que des doutes surviennent, des hésitations, des repentirs. La majestueuse liberté créatrice s’en trouve déjà un peu froissée. Ensuite des considérations plus banales se présentent car la scène représentée a malgré tout une certaine cohérence. Et l’on ne saurait se permettre toutes les déformations sans sombrer dans la facilité gratuite. Quitte à faire du fantastique, encore faut-il le faire crédible.

                        Petit à petit la situation va encore se complexifier car avec la mise en place des fonds va se poser le problème des couleurs. Sans doute je peux décider d’un ciel jaune citron ou pervenche, sans doute je peux me permettre de grandes libertés avec la coloration conventionnelle d’un animal ou d’une nymphe extatique emportée par un vol d’anges. Mais cependant bientôt va se poser le problème de l’harmonie, car, et n’en déplaise à Matisse et autres génies révolutionnaires, tout n’est pas possible et très vite la liberté va glisser dans le sens du n’importe quoi, étayé par la prétention de l’artiste à être la référence suprême. A moins que, et de façon plus subtile, il n’arrive à imposer ses vues en bâtissant une théorie sur mesure, plus ou moins arbitraire. Picasso, le cubisme et les fureurs des fauves en sont de merveilleux exemples

                        Donc entre le délire paranoïaque pur et dur et le délire étayé sur de nouvelles lois inventées pour la circonstance, l’ego du peintre peut toujours arriver à berner les intellectuels et autres critiques en leur faisant avaler ce qu’il souhaite. Salvador Dali connaissait parfaitement la méthode et l’a mise en œuvre de façon « géniale » à ce détail près qu’il disposait d’un réel talent et que sa maîtrise technique était à la hauteur de ses ambitions. Et puis il ne manquait ni de créativité, ni d’humour et d’auto dérision.

                        Conscient de l’extrême relativité de ma liberté, me voici donc amené à respecter les lois d’harmonie et de complémentarité existant aussi bien pour les couleurs que pour l’équilibre des formes, la répartition des masses et l’architecture générale de l’œuvre.

                        A partir de ce moment le créateur ivre d’imagination va se transformer en un patient médecin qui ne saurait se livrer à des improvisations intempestives mais doit au contraire se mettre à l’écoute du patient, avec sympathie et lucidité pour trouver l’arrangement adéquat. J’ai bien dit adéquat, pas celui qui lui plairait ou qui conviendrait à sa fantaisie. Non, celui qui répond à la situation concrète et cherche à établir un équilibre réel. La comparaison avec l’acupuncture me semble à cet égard  assez éclairante. Car si le praticien peut toujours céder à son besoin de manipuler et de se livrer à des expériences hasardeuses, il est, si il est lucide et désintéressé, amené à chercher à chaque instant « La » seule action véritablement adaptée, ce qui restreint considérablement ses possibilités de choix. Comme l’automobiliste qui va tourner son volant à droite parce que la route l’y contraint. « Oui, mais c’est délibérément que j’ai évité ce platane !  je suis donc libre comme l’enfant à qui l’on demande de choisir entre une friandise et une « bonne fessée ».

                        La métaphore médicale va maintenant pouvoir être poussée plus loin. En effet un tableau est avant tout un ensemble organique, au même titre qu’un corps humain, animal ou même végétal. Comme tel il est composé d’éléments dominants qui sont ses organes. Ceux-ci bien que dotés de fonctionnement « autonome » sont totalement relié entre eux et asservis au métabolisme général. Ils n’en font pas qu’à leur tête  et quand la maladie survient, c’est contraints et forcés par des dérèglements qu’ils trahissent l’organisme en n’accomplissant pas correctement la tâche qui leur est assignée. L’œuvre picturale est semblable car ses « organes » sont reliés par des circulations énergétiques (visuelles en l’occurrence) qui font que l’ensemble fonctionne plus ou moins bien.

                        Toute l’énergie du peintre doit donc être utilisée à assurer le fonctionnement harmonieux de l’ensemble et pour se faire il est souhaitable que lui-même soit équilibré (tant pis pour le mythe du génie torturé et syphilitique). Une bonne santé est malgré tout préférable…

                        Ainsi dans le meilleur des cas le peintre construit son tableau avec son propre équilibre et en améliorant le premier il peut éventuellement en ressentir des bénéfices pour le second. L’art en tant que yoga voilà une idée qui  ne court pas les rues, surtout à une époque ou tout un chacun n’a qu’un but : affirmer ses désirs personnels sans se soucier des effets sur les autres, en négligeant au besoin sa propre santé physique et morale. Oubliant d’élargir ses vues égocentriques l’artiste contemporain s’enferme en général dans des démarches  et des références qui lui permettent de s’affirmer pour devenir riche et célèbre, du moins dans la mesure où l’ego des autres veut bien laisser une petite place. Sinon, c’est la guerre, la lutte acharnée ou chacun au nom de sa liberté chérie et inaliénable cherche à imposer à tout prix, tel Picasso, ses propres fantasmes et ses délires les plus saugrenus sans se donner la peine de construire quelque chose d’harmonieux.                               

                                                           Le Chesnay le 16 septembre 2007

                                                               Copyright Christian Lepère

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Published by L'imaginaire
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