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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 11:53
 

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                                                             "Les dernières nouvelles de l'homme" - dessin aquarellé - 61 x 46 cm

 

 

 

L’Axe du Mal contre le Grand Satan

 

 

               Ce matin là monsieur Smith, Jack de son prénom, est entré dans le grand hall puis s’est dirigé vers l’accès aux ascenseurs. Après l’attente normale et fastidieuse il est arrivé au vingt huitième étage. Emergeant d’un petit groupe  il s’est ensuite rendu à la salle de conférence. Après avoir pris un capuccino au distributeur automatique il s’est installé pour la réunion de synthèse. A sa droite il y avait mademoiselle Lévy. Ravissante dans son jean moulé et son chemisier à fleurs avec son petit nez retroussé et ses taches de rousseur. Jack en était tout aise. Ils ont parlé du dernier week-end et de la planche à voile hyper performante qu’il venait de tester dans des conditions idéales. En bref tout baignait, tout était normal, anodin et on pouvait patienter paisiblement en attendant l’heure du lunch.

               Mais tout à coup, vacarme effroyable, choc apocalyptique, le monde est tétanisé. L’électrochoc est total. Nul ne comprend. Un élément métallique se détache du plafond et tombe sur la nuque de Jack, lui brisant une vertèbre cervicale. Il s’affale sur la table, raide mort. Déjà une fumée lourde et opaque envahit la salle, la chaleur monte, des cris de terreur s’élèvent. Des malheureux hagards  se précipitent de ci de là, se croisent, se heurtent aux coins des couloirs, s’écrasent sur des portes qui s’ouvrent vers l’intérieur.

               Mademoiselle Lévy voyant les flammes se rapprocher s’élance le long d’un couloir sans issue. De chaque côté des portes fermées, opaques, ponctuent les murs de béton peint en rose. Tout au bout une fenêtre. Déjà les flammes la rattrapent. Elle ouvre et se retrouve sur le rebord, la corniche extérieure. Mais les flammes la talonnent, la lèchent. Sueur froide. Brûlure atroce. La bête est traquée, aux abois. Elle saute ou plutôt bascule. Ses longs cheveux blonds tournoient autour d’elle dans une mouvance soyeuse caressée par un rayon de soleil doré. Le temps s’arrête. Tout est fini. Un corps parmi d’autres gît fracassé au pied de la tour jumelle. Le chemisier à fleurs est à peine déchiré…

               Voilà pour les faits, voilà pour ce qui peut être relaté si un témoin a pu voir, s’échapper et rendre compte.

               Monsieur Yamamoto venu tout droit de son Japon profite d’un voyage d’affaire pour engranger quelques souvenirs. Pour lui-même, pour ses proches, pour épater les copains. Il est au pied d’une des tours et entreprend de la filmer. Que c’est haut ! Si haut ! comme chantait Serge Gainsbourg. Pour rendre compte de son émerveillement il entreprend de filmer d’abord la base puis de remonter lentement en contre-plongée. L’effet perspectif est saisissant, accentué par la déformation du grand-angle. La tour se dresse majestueuse, immuable, telle une pyramide égyptienne. Elle se découpe sur un ciel bleu limpide.

               Mais quoi ? Que se passe-t-il ? Une masse folle, indistincte  percute un côté et explose. Il y a tout à coup comme un manque. La géométrie est agressée, les lignes ne sont plus droites. Une lourde fumée opaque se répand. Si ce n’était le lieu on croirait à une improbable éruption volcanique.

               Monsieur Yamamoto, tétanisé, ne peut ni relâcher la pression de l’index,  ni regarder ailleurs que dans son petit viseur. Comme un zombie il continue de filmer. Sa tête est vide, son corps aussi. Il est comme fusillé mais reste cliniquement vivant.

               Voilà, le tour est joué. Le plus spectaculaire attentat de tous les temps vient de se dérouler en direct sous les yeux d’une multitude de témoins. D’abord  les participants présents sur les lieux, puis les témoins par hasard en train de filmer ou de prendre en photo au téléobjectif. A l’instant les télévisions commencent à retransmettre l’apocalypse en direct bien qu’elles ignorent qu’un second avion de ligne va venir compléter le carnage. Quelle aubaine pour les médias ! Des records d’audimat peuvent être pulvérisés ! Naturellement tout le monde est pris de court, personne n’avait prévu l’inenvisageable. Et l’impensable est arrivé. Mais en est-on si sûr? Car après tout l’événement fulgurant, imprévisible est bien le fruit d’un projet humain issu d’une volonté délibérée. Il a donc été imaginé, prévu, préparé et planifié. Dans cette optique la seule chose étonnante est qu’il ait aussi bien réussi. Parce que quand même la plupart des attentats même impeccablement préparés ne se sont pas déroulés avec un succès aussi évident. Il faut si peu de chose : un cordon de détonateur un peu trop court,  une cible désignée qui arrive avec un peu d’avance ou de retard ou qui se baisse pour ramasser son mouchoir. Si John Kennedy avait modestement penché la tête au bon moment…

               Mais ce jour là tout avait été prévu et les pilotes des avions suicide avaient pris la peine d’apprendre à piloter, en négligeant ce qui à leurs yeux n’était pas indispensable, à savoir  les procédures d’atterrissage. Il n’y avait plus ensuite qu’à mettre en œuvre, ce qui suppose de leur part une conviction inébranlable, une suite dans les idées à toute épreuve et aussi un sang-froid assez inhabituel. Peut-on se sacrifier ainsi si l’on a le moindre doute en ce que l’on veut croire à tout prix ?

               Voilà donc le problème de la croyance. Communément il est admis dans notre culture que la sincérité est une qualité en soi. C’est oublier que l’on peut être sincère  jusqu’à sacrifier sa vie tout en continuant à se mentir à soi-même. Inconsciemment bien sûr. Mais on a tellement besoin de certitude que l’on est prêt à faire l’impasse sur les doutes qui seront dans ce cas impitoyablement refoulés. Arrière Satan ! Et voilà le fanatisme et l’intégrisme qui pointent le bout de l’oreille…Accessoirement ce fanatisme éventuellement islamique  peut aussi se présenter sous d’autres couleurs que le vert. Après tout Georges Bush partant en guerre contre l’Axe du Mal fonctionnait bien au même niveau que ceux qui luttent contre le Grand Satan. Si l’arrière fond justificateur est à l’opposé, les conséquences en sont, hélas, assez semblables. De chaque côté le même aveuglement, la même intolérance, le même besoin de faire triompher le Bien sur le Mal. Mais on connaît la suite.

               Il ne nous reste plus maintenant qu’à attendre les épisodes suivants puisque selon toute vraisemblance les principaux responsables semblent n’avoir rien appris ni rien oublié.

                                                                                 

                                                               Le Chesnay le 11 septembre 2011

                                                               Copyright Christian Lepère

 

 

93-Le-sens-de-l-histoire-R.jpg

                                                       "Le sens de l'histoire" - dessin aquarellé - 61 x 46 cm

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Published by L'imaginaire
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