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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 16:05

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                                                                                                                             "Visite guidée" - huile sur toile - 65 x 54 cm

 

 

 

ASSURER LA RELEVE…

 

              Petit j’étais rêveur, blotti sous la table ou replié dans un coin je passais de longues heures à m’entretenir avec moi-même. C’est un comportement enfantin assez connu mais qui chez moi prenait de l’ampleur. Quand d’autres ne rêvent que plaies et bosses, je préférais   me laisser absorber dans des réflexions concentriques qui s’approfondissaient sans bruit. Déjà mon subconscient loin d’être cadenassé cherchait à émerger et à reprendre ses droits sur des vues plus conventionnelles et rassurantes pour la famille.

         La découverte de la gravure vers quinze ans fut une sorte de révélation. Se confier à une plaque de métal, petite et discrète, faire surgir les fantasmes les plus secrets, se fondre dans des ambiances crépusculaires en se sentant relié à l’âme du monde peuvent ouvrir de vastes horizons intérieurs.

              Mais la vie n’est pas si simple ni univoque et le simple fait de grandir va nous amener à explorer d’autres niveaux et vivre d’autres comportements parfois inattendus.

              Devenu professeur « par hasard » (j’emploie ce mot avec guillemets pour dire que si apparemment tout se passait de cette façon, j’avais par ailleurs le sentiment viscéral d’être guidé par des événements s’enchaînant de façon irrémédiable. En gros, si j’avais le choix entre plusieurs voies je sentais bien que c’était déterminé et que cela n’avait rien à voir avec une quelconque liberté personnelle.

              Devenu enseignant je réalisai assez vite que je pouvais dominer la situation et veillant sur mes jeunes semblables leur apporter un complément d’information qu’on ne leur fournissait guère par ailleurs. Donc, investi d’une autorité, je n’avais pas de scrupules à me considérer comme étant celui qui sait parmi ceux qui ignorent mais ont le loisir de découvrir leurs propres possibilités avec un peu d’aide…

              J’ai au cours de ma carrière vu passer un nombre considérable d’élèves. Avec vingt heures de cours par semaine, chaque classe n’étant qu’une heure en ma présence. De plus j’avais au moins un collègue enseignant aussi les arts plastiques, me privant ainsi du suivi de bien des jeunes de la 6° à la 3°. Il est vrai que j’ai aussi à mi-carrière opté pour un service à mi-temps qui réduisait les effectifs de moitié… Je ne suis ni un fanatique ni un stakhanoviste héros du peuple.

              La vie est étrange et retorse. Ses lenteurs, ses hésitations et ses repentirs, de même que ses accélérations et ses coups de théâtre n’ont pas fini de m’étonner. Dès ma seconde année d’enseignement j’ai commencé à croiser d’anciens élèves. Si parfois la chose était aisée et sans surprise, il y a eu parfois aussi des cas plus étranges.

              Apprendre qu’un ancien passe sa vie en mission à bord d’un sous-marin nucléaire cela étonne, mais sans plus. Apprendre qu’un autre, assez doué pour les arts et féru d’antiquité avait déménagé et habitait non loin de mon village bourguignon pour finir ses études à Auxerre était déjà plus pittoresque. Surtout si l’on précise que quelques années plus tard il était devenu prêtre et s’était vu confier la cure d’un charmant petit village médiéval, pas bien loin…Mais la vie est aussi tragique. Ainsi un autre élève, tout aussi doué pour les arts graphiques et passé par une école renommée a fini par devenir notre voisin de palier. Mais sa vie n’était pas simple et une nuit il s’est suicidé, à quelques mètres, derrière deux portes. Une fois de plus j’ai assisté à une messe d’enterrement à l’église à côté ou déjà j’avais eu l’occasion d’accompagner d’anciennes collègues devenues veuves un peu prématurément. Avouez que tout cela relativise.

              Il y a eu aussi du positif. Ainsi une ancienne  élève que j’avais totalement perdue de vue a visité un jour une de mes expositions à Versailles où elle m’a acheté un tableau. Puis elle a repris contact et petit à petit elle s’est constitué une collection privée qui comporte quelques belles pièces d’une taille plus que convenable.

              J’ai eu aussi la surprise un jour de rentrée scolaire de retrouver un ancien qui avait bien grandi et était devenu professeur de français. Aux dernières nouvelles il est toujours en poste et nous nous croisons parfois.

              Ainsi la vie, la mienne, la vôtre,  va continuer et ce jusqu’à extinction des feux. Fin d’un épisode. Entracte. Ensuite comme disent les braves gens : « Qui vivra verra… »

 

                                                                          Sermizelles le31 octobre 2010

                                                                          Copyright Christian Lepère

             

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 15:06

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                                                       "Dernières nouvelles de l'homme"   -  dessin aquarellé  -   50 x 65 cm

 

 

Le téléviseur à écran plat

 

            Bien calé devant ma télé, je me laisse doucement dériver et les pensées se déploient. Sous mes yeux le poste et son bel écran plat. Des spectacles somptueux s’y déroulent et si je n’y prenais garde je me laisserais séduire par ces enchaînements prenants d’images fantasmatiques : paysages et créatures de rêves, voitures puissantes et consommation effrénée de bien alléchants.

            Mais une vigilance subsiste et je m’interroge. Au fond quelle différence y a-t-il entre lui et moi ? Tous deux nous sommes des récepteurs. Sans les ondes qui l’informent et E.D.F. qui lui fournit de l’énergie, le poste ne serait qu’un assemblage de matériaux divers, un corps sans âme. Pour ma part, isolé et privé de nourriture, je pourrais quand même imaginer et me remémorer. Mais au fait le poste peut être doté d’un enregistreur qui lui permette de matérialiser des souvenirs en circuit fermé et peut-être qu’une pile électrique le rend autonome…

            En revanche je semble avoir un avantage sur lui car je suis aussi un émetteur. Par le biais du langage articulé et des mimiques expressives je peux communiquer à mes semblables ce qui me préoccupe, concepts et états d’âme. Mais le poste émet également. Recevant des ondes électromagnétiques qui échappent à notre observation, il décode leur message pour le traduire en émissions de photons qui, bien qu’imperceptibles pour nous vont provoquer des réactions chimiques dans la rétine, transformées en influx nerveux qui de cellule en cellule puis de synapse en neurone finiront par provoquer, quelque part dans l’aire visuelle une « image » dont la conscience va se délecter.

            Toutes ces constatations vont sans doute vous paraître un peu abstraites et vous allez vous demander où l’auteur veut en venir. Est-il en train de philosopher benoîtement au lieu de regarder les informations très concrètes sur le cours de la bourse ou le port de la burka, fuyant ainsi la réalité quotidienne et trahissant les vues consensuelles de ses semblables ?

            Non, il s’interroge maintenant sur les programmes et le voilà qui en vient à se dire qu’après tout le poste transmet ce qu’on lui demande. Sa télécommande à la main il peut d’un clic congédier Obama pour faire surgir les girls du Crazy Horse ou se plonger dans les horreurs des guerres tribales avant de préparer le réveillon qui arrive.

            Oui mais voilà, si nous zappons volontiers devant la télé, en revanche nous répugnons beaucoup plus à le faire dans notre existence. Et pourtant il semblerait que cela soit possible. Du paisible retraité, à la ménagère de moins de cinquante ans en passant par les bambins imprégnés de cartoons, tout un chacun a ses préférences et s’il n’y prend garde une forte tendance à se polariser tous les jours sur les mêmes programmes. En fait tout se passe comme si la télécommande était égarée ou privée de piles et l’heureux bénéficiaire de chaînes thématiques sur le câble  persiste à ne regarder que T.F.1.

            Dans la vie concrète cela correspond à s’enfermer dans des routines et à ne prendre conscience du spectacle du monde que de façon conventionnelle. Or l’organisme dont nous disposons est beaucoup plus riche et complexe que nous ne l’envisageons couramment. Il est doté de sens qui peuvent être plus ou moins éveillés et il est même possible que nous n’utilisions pas les plus subtils. De là à dire avec Rimbaud que « nous ne sommes pas au monde… », concluant dans la foulée que « …la vraie vie est absente. » il n’y a qu’un pas, un seul. Petit mais décisif. Tellement même que par ses conséquences il peut nous amener un jour ou l’autre au « lâcher prise » cher aux adeptes du zen. Seul geste qui puisse enfin nous permettre de fonctionner avec toutes nos possibilités latentes et cachées. De pouvoir enfin, comme le suggérait Gurdjieff comprendre avec « toute notre masse ».

            Enfin pourquoi arrêter les citations, la plus importante étant toujours celle transmise par Socrate : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras les secrets de l’univers et des dieux. »

Allez bon courage, les fêtes approchent !

 

                                                       Le Chesnay,  le 26 novembre 2009

                                                       Copyright Christian Lepère

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 14:47

 

Photomontages.jpg

                                                                    Photomontages réalisés par des élèves de 4° au collège du Chesnay

 

 

 

MOI ET MON ORDINATEUR

 

            C’était il y a bien longtemps, dans une vie antérieure. J’étais alors professeur d’arts plastiques au collège. Pour développer leur créativité je faisais faire aux élèves des photomontages. A l’ancienne avec des ciseaux, de la colle et quelques vieux numéros de Paris Match. Les résultats étaient souvent sympathiques bien que très limités techniquement.

            Maintenant retraité je me suis mis à l’ordinateur et la découverte de Photoshop m’a relancé dans la voie délirante des amalgames aléatoires. Je peux enfin affirmer preuves à l’appui que mon frère qui prétend cultiver son jardin se livrait l’été dernier à des acrobaties insensées sur sa moto au sommet de la tour Eiffel.

            Par ailleurs la pratique de l’ordinateur, loin de me détourner de mes préoccupations métaphysiques m’y a au contraire encouragé, fournissant des éléments nouveaux de réflexion. Et si je suis parvenu à quelques conclusions provisoires, c’est pour tester leur bien fondé que je voudrais ici vous les livrer.

            D’abord l’ordinateur est une machine, un ensemble de mécanismes très fins, très sophistiqués et surtout très rapides, mais totalement dépourvus d’états d’âme. Sa rapidité phénoménale et la fiabilité de ses processus en font un allié bien sympathique. Le revers de la médaille est sa vulnérabilité. Envahi par un virus il peut perdre des données ou fonctionner à cloche-pied. Ses circuits peuvent se gêner mutuellement et certains logiciels vont pirater joyeusement ou pervertir des fonctionnements de base. D’ailleurs même un antivirus peut se révéler névrotique, se mettant à soupçonner d’innocents composants, pareil en cela à notre système immunitaire qui de défenseur zélé de notre identité peut devenir complice avec la subversion…Mais on le sait depuis toujours l’armée qui soutient le pouvoir légal peut aussi le trahir. Tout cela reste technique et ne relève que des lois physiques les plus classiques. Et c’est presque rassurant.

            Mais revenons à notre cerveau. A la base c’est une sorte d’ordinateur : une mémoire pleine de données glanées ici et là, puis des logiciels pour les utiliser et les mettre en forme  et enfin obtenir des résultats utilisables.

            Mais il y a une différence, et considérable. C’est qu’il s’agit de matière vivante et non de circuits intégrés. C’est donc un ensemble qui se construit, s’adapte et se détruit sans relâche et qui, si on l’entretient par un usage constant est sans cesse en train d’améliorer ses performances (on sait maintenant que si le cerveau perd irrémédiablement des neurones, il peut aussi continuer à en faire apparaître de nouveau jusqu’à un âge avancé et ainsi faire la nique à Alzheimer.

            La seconde différence et non la moindre est que, si il n’a pas non plus d’états d’âme (mais non…) notre ordinateur cérébral est directement sous la coupe de l’affectivité. Par lui-même il est logique, objectif et mécanique. On peut lui faire confiance dans la mesure où les données qu’il utilise sont véridiques (attention à la vérité des informations…). Mais c’est aussi vrai pour l’ordinateur qu’on peut induire en erreur avec des informations non vérifiées et aussi aventureuses que celles transmises par des médias peu scrupuleux.

            Non la véritable différence vient des émotions qui, par l’intermédiaire de la chimie vont influencer les processus cérébraux en grande partie chimiques eux aussi. Or, pour le moment l’ordinateur est électrique. Donc, chez vous et moi et même chez le gardien de l’immeuble la merveilleuse machine logique et objective est mise au service de la subjectivité la plus suspecte. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Et c’est pourquoi les polytechniciens les plus rigoureux ne seront plus d’accord entre eux dès que leurs peurs et leurs croyances (l’athéisme militant est aussi une croyance…) vont les amener à interpréter les résultats de leurs investigations les plus objectives.

            L’ordinateur et ses annexes, Internet et mon adorable petite clé USB, si compacte et performante et ma tablette graphique qui répond au doigt et à l’œil, et tout ce joyeux fouillis de gadgets pétillants de nouveauté ont un trait commun, celui de modifier mon comportement et le vôtre puisque nous sommes contemporains. Pour le meilleur et pour le pire. Et c’est vrai qu’il y a danger de se laisser submerger par des informations un peu superflues, des rumeurs qui courent et des manipulations d’autant plus perverses qu’elles sont subtiles.

            Ainsi l’ordinateur m’a fourni des moyens et ouvert des horizons. A moi maintenant de ne pas partir à la dérive, séduit par tant d’innovation. D’ailleurs je distingue en arrière plan l’attrait fondamental  de toutes ces nouveautés : Internet, GPS ou Face book qui tendent à répondre à ma revendication de base, celle de la toute-puissance dans le monde matériel et ailleurs (j’ai bien peur que nous ne soyons tous des Hitler et des Staline en puissance, même ceux qui comme Gandhi  prônent la non-violence sans voir que malgré tout ils aimeraient bien l’imposer. Mais qui n’a jamais rêvé d’être le Sauveur du Monde ?

            Voilà donc le piège qui nous fait négliger l’humilité, vertu un peu démodée et jugée obsolète mais qui hélas, trois fois hélas est bien le seul et unique moyen de s’ouvrir à tout et même à l’infinie diversité de nos semblables et de leurs comportements.

 

                                                                        Copyright Christian Lepère

                                                                        Le Chesnay le11 octobre 2010

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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 15:55

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                                                                        "Roue libre" - huile sur toile - 61 x 50 cm

 

 

NOS SENS NOUS TROMPENT

Et leur complice le mental n’est pas en reste

 

 

          Il fait beau et le soleil brille. Je flâne, les pieds dans la rosée au long d’un chemin creux. Si à cet instant on me demandait comment je vois le monde ma réponse serait spontanée : la terre est pleine de creux et de bosses mais, l’un dans l’autre elle est plutôt plate. Le soleil qui s’est levé derrière la grange va parcourir le ciel avant de disparaître derrière le bois Monsieur. Donc il tourne autour de la terre. C’est flagrant et indiscutable. Mais voici que venant à ma rencontre surgit un fâcheux qui va m’affirmer que c’est faux. Me voilà surpris et inquiet …au sujet de la santé mentale du personnage. Mais en plus il se veut convainquant et m’apporter des preuves. Voilà qu’il me brandit sous le nez des photos de notre planète prises depuis un satellite. Mes certitudes commencent à vaciller et il poursuit en m’expliquant les secrets de la mécanique céleste. Le mouvement giratoire de la terre joint à sa mobilité…Tant pis pour moi. « Et pourtant elle tourne »…

          Il a fallu bien du temps pour qu’on en arrive  là sans oublier que certains ont fini leur vie sur un bûcher pour avoir eu raison trop tôt.

          Et pourtant il ne s’agit que du monde extérieur. Qu’en serait-il si nous remettions en cause les croyances les plus enracinées à l’égard de notre propre personne ? Au quotidien je me ressens comme une entité autonome libre de désobéir à papa et maman, libre de s’opposer au pouvoir de mes supérieurs et capable au contraire d’imposer mes propres vues. C’est indéniable.

         Tout cela est justifié par le fait que j’ai le choix. Je peux faire ou ne pas faire et préférer la choucroute garnie à la pizza au fromage. L’ennui est que l’on peut me prouver par des jeux, des tours de carte ou de passe-passe que la certitude du choix peut être une illusion grossière et que si tout se passe comme si, en réalité je suis irrémédiablement guidé au résultat attendu par le manipulateur. Je suis simplement moins habile ou moins pervers que lui. …instant de perplexité…Et si lui aussi n’avait pas le choix et était guidé par d’innombrables chaînes de causes et d’effets qui vont déterminer son comportement actuel où son but est de me rouler dans la farine ?

         Depuis j’ai beaucoup réfléchi à la chose et je vous saurai gré de bien vouloir m’indiquer où peut se trouver la faille. Pour ma part j’en suis là. En disant : « Ceci étant, cela en découle. » le bouddha me semble avoir fait le tour du problème. Mais on peut contester le bouddha. Il est mort il y a 2.500 ans et on n’est pas tenus de le croire sur parole. D’ailleurs n’a-t-il pas déclaré lui-même : « Vous n’avez pas à croire ce que je dis, mais à le vérifier ». C’était exprimé de façon plus fleurie mais je crois que le sens y est.

         Il me semble donc bien que tout se passe comme si nous étions libres et que c’est là une vérité tellement choquante qu’il nous est impossible de l’intégrer. Alors on embrouille la question, on argumente, on joue sur les mots, on invente des théories et des contre théories. Et bien entendu c’est librement que nous nous livrons à tous ces jeux et facéties. Parce que ça occupe, ça fait passer le temps et surtout ça nous permet de nous accrocher à l’illusion de base : Je m’oppose donc Je suis.   C.Q.F.D.

 

                                                          Extrait de « Ainsi parlait Zarathoustra »

                                                          Préface de Groucho Marx

                                                          Revu et corrigé par Christian Lepère

 

                                                           Le Chesnay le 8 octobre 2010

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 14:15

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                                                                                     "Cuistres et pédants" - huile sur toile - 46 x 38 cm

 

 

 

Avant-propos : l’article qui va suivre a été écrit pour annoncer une exposition de mes peintures qui va avoir lieu au Collège du Chesnay où j’ai enseigné les arts plastiques pendant 27 ans

 

 

 

L’ART DE LA TRANSMISSION

 

         Très tôt dans l’existence j’ai commencé à me poser les questions qui fâchent : mais au fond, que suis-je réellement et quel est ce monde étrange qui me cerne de toutes parts ? Les adultes voyant que leurs réponses ne me satisfaisaient guère, décrétèrent que j’étais un peu bizarre, une sorte de « raisonneur » qui va chercher la petite bête au lieu de suivre le troupeau.

         Très intériorisé je suivais ma pente (mais comme on sait il vaut mieux la monter que la descendre). L’art m’attirait : Breughel, Jérôme Bosch et d’autres faisaient partie de mon cadre de vie. Des écrivains et des penseurs également. Lire des extraits de Teilhard de Chardin  à treize ans est un peu inhabituel et j’avoue d’ailleurs que le sujet me dépassait quelque peu. Mais j’étais attiré.

         Devenu professeur d’arts plastiques « par hasard » car l’idée ne m’en avait jamais effleuré, je remarquai très vite que j’avais trouvé ma place : Transmettre les connaissances de base que l’on m’avait fort peu enseignées aussi bien à l’Ecole des Arts Appliqués qu’à l’ENSET et que je redécouvrais laborieusement. Malgré cela quelques enseignants m’avaient marqué dès le collège. Il s’agissait de personnes qui semblaient être un peu au dessus de la mêlée et qui avaient des vues sur le sens de l’existence. Notamment le sculpteur Etienne Martin, doté d’un charisme puissant mais dont les œuvres, hélas, ne me semblaient pas être à la hauteur.

         Professeur je partis sur l’idée toute simple que l’essentiel est de donner aux enfants des moyens pour s’exprimer ; moyens plastiques et visuels en l’occurrence. Me voila donc dirigé vers les techniques de base, celles qui font totalement défaut à la plupart. Tenir un crayon, juger une verticale, maîtriser ses gestes et surtout apprendre à observer. En somme le B-A : BA.

         Cela suppose du calme et de l’attention, donc une discipline. La première chose était donc d’instaurer une certaine ambiance. Les principes appliqués, en complet désaccord avec l’esprit libertaire de mai 68 donnaient bon an mal an d’assez bons résultats. Les élèves travaillant et l’exigence portée sur la qualité de réalisation leur permettant d’obtenir des résultats valorisants sans négliger leur sensibilité personnelle.

         J’affichai les résultats en permanence et organisai  à diverses reprises des expositions à l’occasion de journées « portes ouvertes ». Jusqu’à la retraite je n’ai pas cessé d’expérimenter et les deux dernières années j’orientai les élèves vers le modelage avec d’excellents résultats. Il me paraissait indispensable d’alterner le côté viscéral, primitif du contact avec la terre et la rigueur intellectuelle de la perspective.

         L’être humain est multiple et complexe et un bon enseignement se doit d’épanouir toutes les virtualités. On peut apprendre à dessiner, à réfléchir, à laisser le corps retrouver sa spontanéité, tout cela simultanément. Non seulement l’enseignement ne m’a jamais empêché d’approfondir ma créativité mais il m’aidait. On enseigne mieux ce que l’on pratique et je crois bien qu’on pratique mieux ce que l’on enseigne…

         En tant que peintre, graveur, modeleur mon but est d’exprimer les tréfonds de l’âme, tout ce qui hante nos profondeurs, le subconscient que la psychanalyse s’enchante d’avoir redécouvert alors que cela était connu depuis belle lurette dans toutes les grandes traditions spirituelles. Mais c’est aussi en même temps de faire œuvre abstraite. Je m’en explique : à mes yeux une peinture est avant tout un ensemble organique et cohérent composé de lignes et de surfaces organisées suivant des rythmes et des proportions. Et cet ensemble a une valeur plastique propre, indépendamment du sujet éventuellement représenté. C’est de la musique visuelle et l’on sait que cette dernière est rarement figurative. Ainsi la « Ronde de nuit » de Rembrandt, les vues panoramiques de Turner et la « Parabole des aveugles » de Breughel sont à mes yeux de prodigieuses compositions abstraites. Avec en plus le petit supplément d’âme qui fait toute la différence.

         Très vite après mai 68 la dérive de l’enseignement vers « l’Art Contemporain officiel » (pour snobs et spéculateurs – merci Monsieur Jacques Lang) m’a semblé être pernicieuse. Au nom de la liberté d’expression on était en train de nier tout enseignement sérieux, toute discipline et toute technique jugée sclérosante. Or,quand tout est possible les enfants sont très vite paralysés, et c’est à ce moment que l’enseignant peut suggérer des « approches » et des « pistes » qui vont lui permettre de manipuler son petit monde. De là à lui faire gober les pires égarements au nom de la liberté créatrice. Les excès libertaires débouchant sur un Art Officiel dépendant du pouvoir politique, voilà qui laisse songeur.

         J’ai pu malgré cela terminer ma carrière sans compromission. Les autorités ayant peu de moyens de pression ont attendu que je sois atteint par la limite d’âge (en même temps que ceux de ma promotion). Ouf !

         Mais le retour actuel vers le figuratif et même l’imaginaire que l’on remarque dans bon nombre de salons et de biennales de haut niveau peut faire espérer que les excès du 20° siècle vont enfin être jugés à leur vraie valeur, celle d’expérimentations parfois courageuses mais trop souvent gratuites et dangereuses. Détruire pour détruire, on appelle ça du nihilisme.

         Faut-il conclure ? Sans doute le monde actuel n’est pas rassurant. La mondialisation et internet sont en train de tout faire exploser et bien peu de nos contemporains sont assez solides pour surnager.

         Et pourtant…Un peu partout l’espoir peut renaître. Après un vingtième siècle comparable à une monstrueuse crise d’adolescence on peut espérer que le vingt et unième verra l’humanité accéder enfin à l’âge adulte. Ecologie, prise de conscience de la fragilité des équilibres et renouveau des spiritualités, tout cela va dans le sens d’une évolution positive. Alors patience et en attendant n’oublions pas de vivre de tout notre être sans négliger les bonnes choses du quotidien. La tarte aux pommes du déjeuner était ma foi digne d’estime.

 

                                                                                                    copyright  Christian Lepère

                                                                                                    Le Chesnay le 4 octobre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 07:26

 

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CREATION QUAND TU NOUS TIENS …

Du biologique au pictural

 

 

Au début tout est simple. Envisageons un œuf, ou plutôt un ovule. Même fécondé il reste d’apparence très minimaliste et c’est tout à fait rassurant. Mais attention, voilà qu’il se divise en deux, en quatre, en huit…Jusque là on peut suivre, c’est une simple duplication à l’identique. Mais maintenant que se passe-t-il ? Tout se complique, des dissidents apparaissent, se distinguant de leurs voisins par des caractéristiques inattendues. Souci d’originalité ? Non programmation. Et petit à petit on voit des amas se former, des structures s’élaborer et des ébauches d’organes faire leur apparition. Tout cela pourrait mener à un chaos informe et cancéreux mais la nature sait ce qu’elle fait. Voilà maintenant qu’elle supervise tout grâce à un réseau de relations pour faire circuler les informations indispensables à la cohésion de l’ensemble. L’influx nerveux apparaît parcourant les neurones, les glandes endocrines sécrètent des molécules formatées pour en programmer d’autres qui à leur tour rétroagiront sur d’autres messagers qui… La diversité et la complexité s’entraînant mutuellement engendrent les solutions les plus extravagantes. Et petit à petit un organisme humain se constitue. Il lui restera ensuite à établir des relations avec d’autres corps du même type créant ainsi la société et la civilisation. L’amas de protéines est maintenant un être humain, mon semblable, mon frère. Il a un état civil et une raison sociale. C’est un honnête homme et seul dans sa mansarde il s’adonne à sa passion : la peinture.

Et voilà que le processus recommence…à un autre niveau et par d’autres moyens. D’abord la toile blanche, simple et rassurante. Pourquoi diable venir troubler une ambiance si paisible ? Enfin la passion est ce qu’elle est et le peintre muni de pinceaux ne peut s’empêcher d’intervenir. D’abord de façon schématique : à droite une grande tache, à gauche une sorte de cube. Très vite reliés par des lignes de force, des diagonales et des courbes engendrant des contre-courbes.

S’il est abstrait le peintre va s’arrêter là, son génie ayant pu s’exprimer totalement. D’ailleurs s’il était conceptuel et contemporain il se serait bien gardé d’aller aussi loin, la simple surface blanche l’ayant pleinement satisfait. En admettant même qu’il se soit laissé compromettre au point d’aller acheter de la toile et des couleurs chez un marchand, souillant ainsi la pureté d’un concept  en principe délivré de toute compromission avec la pesanteur  suspecte de la matière.

Mais voilà, notre peintre dans sa mansarde est un nostalgique, un rétrograde. Il lui faut du concret, du vécu pour témoigner de sa vitalité. Le vocabulaire abstrait de base ne lui suffit pas. Il lui faut de la sueur et du sang et du rire. Enfin un petit supplément d’âme ne lui déplairait pas.

Au point où en sont les choses le voilà contraint à revenir sur son œuvre. La grande tache à droite quittant son statut larvaire va se transformer en une femme emportée dans un tourbillon d’étoffes. Le cube à gauche, plus architectural va devenir un château du Val de Loire, orné de pinacles et de lanternons, mais bien sûr vu en perspective plongeante. Quant aux diagonales, aux courbes et aux contre-courbes issues du baroque, elles vont lier le tout en l’intégrant dans un vaste paysage avec au fond quelques lointains bleutés. Pardonnez lui,  mais comme Proust le peintre a aussi sa petite madeleine et les lointains plutôt bleutés ont toujours éveillé chez lui une nostalgie poignante de paradis perdu. Allez donc savoir pourquoi ?

Cependant, comme il n’est pas totalement niais, le peintre sait bien que sa peinture est avant tout une construction formelle, une architecture qui se veut cohérente et équilibrée et qui à ce titre doit être conçue avec la logique biologique du développement organique. Celle là même qui a permis l’élaboration de son propre corps ainsi que celle du corps du peintre conceptuel qui dans son ingratitude méprise sa mère Nature en se voulant pur esprit.

Le peintre doit donc poursuivre son abstraction, plus ou moins lyrique et de toute façon organique si il veut que son tableau soit harmonieux comme de la musique visuelle. Ainsi à tout instant il lui faut rendre hommage aux formes que lui procure l’inépuisable spectacle de la vie : hommes, bêtes et plantes, rochers vagues et nuages, le tout situé dans des lieux choisis. Et ce tout en restant constructif et cohérent d’un point de vue abstrait.

La quadrature du cercle pourrait symboliser cette apparente contradiction et pourtant avec un peu de pratique et d’humilité il semble que ce soit à la portée de toute personne qui a vraiment des choses à dire et qui possède simultanément la maîtrise technique nécessaire.

Mais le peintre est sans doute un peu sage. Il a en tout cas compris que ce que la nature avait mis des millions d’années à élaborer, à faire surgir et à peaufiner peut maintenant être repris à son niveau, les procédures ayant eu le temps de faire leurs preuves. Il se sait de toute façon n’être que le prolongement de l’élan vital qui parti de l’amibe et ayant élaboré des formes de plus en plus complexes en est arrivé à fabriquer son propre corps. Corps dont il n’est que le locataire passager mais dont il peut jouir pour participer au spectacle flamboyant du déploiement de la vie.

 

                                                                               Le Chesnay le 9 mars 2009

                                                                              Copyright Christian Lepère

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 15:53

457--Ressac-de-la-memoire-100-x-81-cm.jpg

                                                                                 "Le ressac de la mémoire" - huile sur toile - 100 x 81 cm

 

 

Le yoga du peintre

 

 

                        Au début le tyran tout puissant, centre et merveille du monde que je suis peut se bercer d’illusions. Bien que le thème d’un tableau ait surgi dans mon esprit à l’improviste, après Dieu sait quels cheminements préparatoires, je peux avoir l’impression de le décider en toute liberté.

                        Mais la réalisation commence. La main se déplace ébauchant des formes, campant un personnage, esquissant une ligne d’horizon maritime ou beauceronne suivant l’humeur. Mon libre arbitre en frémit d’aise : tout est possible et je suis le seul maître à bord. Mais voici que des doutes surviennent, des hésitations, des repentirs. La majestueuse liberté créatrice s’en trouve déjà un peu froissée. Ensuite des considérations plus banales se présentent car la scène représentée a malgré tout une certaine cohérence. Et l’on ne saurait se permettre toutes les déformations sans sombrer dans la facilité gratuite. Quitte à faire du fantastique, encore faut-il le faire crédible.

                        Petit à petit la situation va encore se complexifier car avec la mise en place des fonds va se poser le problème des couleurs. Sans doute je peux décider d’un ciel jaune citron ou pervenche, sans doute je peux me permettre de grandes libertés avec la coloration conventionnelle d’un animal ou d’une nymphe extatique emportée par un vol d’anges. Mais cependant bientôt va se poser le problème de l’harmonie, car, et n’en déplaise à Matisse et autres génies révolutionnaires, tout n’est pas possible et très vite la liberté va glisser dans le sens du n’importe quoi, étayé par la prétention de l’artiste à être la référence suprême. A moins que, et de façon plus subtile, il n’arrive à imposer ses vues en bâtissant une théorie sur mesure, plus ou moins arbitraire. Picasso, le cubisme et les fureurs des fauves en sont de merveilleux exemples

                        Donc entre le délire paranoïaque pur et dur et le délire étayé sur de nouvelles lois inventées pour la circonstance, l’ego du peintre peut toujours arriver à berner les intellectuels et autres critiques en leur faisant avaler ce qu’il souhaite. Salvador Dali connaissait parfaitement la méthode et l’a mise en œuvre de façon « géniale » à ce détail près qu’il disposait d’un réel talent et que sa maîtrise technique était à la hauteur de ses ambitions. Et puis il ne manquait ni de créativité, ni d’humour et d’auto dérision.

                        Conscient de l’extrême relativité de ma liberté, me voici donc amené à respecter les lois d’harmonie et de complémentarité existant aussi bien pour les couleurs que pour l’équilibre des formes, la répartition des masses et l’architecture générale de l’œuvre.

                        A partir de ce moment le créateur ivre d’imagination va se transformer en un patient médecin qui ne saurait se livrer à des improvisations intempestives mais doit au contraire se mettre à l’écoute du patient, avec sympathie et lucidité pour trouver l’arrangement adéquat. J’ai bien dit adéquat, pas celui qui lui plairait ou qui conviendrait à sa fantaisie. Non, celui qui répond à la situation concrète et cherche à établir un équilibre réel. La comparaison avec l’acupuncture me semble à cet égard  assez éclairante. Car si le praticien peut toujours céder à son besoin de manipuler et de se livrer à des expériences hasardeuses, il est, si il est lucide et désintéressé, amené à chercher à chaque instant « La » seule action véritablement adaptée, ce qui restreint considérablement ses possibilités de choix. Comme l’automobiliste qui va tourner son volant à droite parce que la route l’y contraint. « Oui, mais c’est délibérément que j’ai évité ce platane !  je suis donc libre comme l’enfant à qui l’on demande de choisir entre une friandise et une « bonne fessée ».

                        La métaphore médicale va maintenant pouvoir être poussée plus loin. En effet un tableau est avant tout un ensemble organique, au même titre qu’un corps humain, animal ou même végétal. Comme tel il est composé d’éléments dominants qui sont ses organes. Ceux-ci bien que dotés de fonctionnement « autonome » sont totalement relié entre eux et asservis au métabolisme général. Ils n’en font pas qu’à leur tête  et quand la maladie survient, c’est contraints et forcés par des dérèglements qu’ils trahissent l’organisme en n’accomplissant pas correctement la tâche qui leur est assignée. L’œuvre picturale est semblable car ses « organes » sont reliés par des circulations énergétiques (visuelles en l’occurrence) qui font que l’ensemble fonctionne plus ou moins bien.

                        Toute l’énergie du peintre doit donc être utilisée à assurer le fonctionnement harmonieux de l’ensemble et pour se faire il est souhaitable que lui-même soit équilibré (tant pis pour le mythe du génie torturé et syphilitique). Une bonne santé est malgré tout préférable…

                        Ainsi dans le meilleur des cas le peintre construit son tableau avec son propre équilibre et en améliorant le premier il peut éventuellement en ressentir des bénéfices pour le second. L’art en tant que yoga voilà une idée qui  ne court pas les rues, surtout à une époque ou tout un chacun n’a qu’un but : affirmer ses désirs personnels sans se soucier des effets sur les autres, en négligeant au besoin sa propre santé physique et morale. Oubliant d’élargir ses vues égocentriques l’artiste contemporain s’enferme en général dans des démarches  et des références qui lui permettent de s’affirmer pour devenir riche et célèbre, du moins dans la mesure où l’ego des autres veut bien laisser une petite place. Sinon, c’est la guerre, la lutte acharnée ou chacun au nom de sa liberté chérie et inaliénable cherche à imposer à tout prix, tel Picasso, ses propres fantasmes et ses délires les plus saugrenus sans se donner la peine de construire quelque chose d’harmonieux.                               

                                                           Le Chesnay le 16 septembre 2007

                                                               Copyright Christian Lepère

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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 07:01

 

312 La halte ancienne 73 x 60 cm copie

                                                                       "Halte ancienne" - huile sur toile - 73 x 60 cm

 

 

GLOIRE SAINT LAZARE

 

            Gros adipeux, grands dadais niais et petites connes en minijupes, tout ça va et vient, se croise, se bouscule. Comme si chacun à cet instant, insatisfait de son ici, s’élançait vers quelque ailleurs improbablement plus adéquat.

            Frôlement, collision, danger ! Ouf, ça passe !

            Rutilante sous un éblouissant soleil parisien la gare Saint Lazare dresse sa masse fière et ferroviaire. Noblesse de l’assise, du fondé, du « qui a fait ses preuves ». Volées  de marches et envolée du cœur. Toutes pensées anéanties, je passe. Le beau matin rayonne sur quelques « sans domicile fixe » prostrés dans leur inconfort. Sont-ils tristes ? Dieu seul le sait et ne leur en a rien dit.

            Des groupes s’agglutinent, se propagent, se disloquent. Anthropophagie d’amibes. Mais qu’en est-il de nous, pauvres egos épars parsemant la voirie ?

            Le miracle est patent. La triste bâtisse utilitaire, transfigurée par le beau temps proclame la puissance et la gloire. Dans quelle substance de rêve est-elle donc tissée cette élucubration architecturale, posée aux franges du départ, avant d’ultimes dérives vers des banlieues lointaines ? Orient mythique pour retraités.

            Sur les noms mystérieux d’un improbable ailleurs : Courbevoie, la Celles-Saint-Cloud, la Garenne-Colombes, je rêve émerveillé.

            Suis-je bien ici chez moi ? O ma belle capitale, comme tu accueilles le pauvre errant qui fend la foule, louvoyant entre les autres, tes semblables. Fripés ou pimpants, tout frais éclos, travaillés par les efflorescences printanières et les premières chaleurs, ou de retour en leur grand âge.

            Ils débarquent des rames pour poser leurs valises sur un parvis assommé de lumière. C’en est trop, de grâce ! Pourquoi cette invraisemblable richesse, ce délire gratuit, cette grâce extravagante ?

            Alors du très profond, et de la tripe aux lèvres me monte un grand merci. Par tous les diables et tous les saints, c’est bien ainsi qu’Allah est grand !        

 

                                                                   Le Chesnay le 9 juin 1994

                                                                   Copyright Christian Lepère

 

 

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 06:20

189-Monts-du-Morvan----------61-x-50-cm.jpg

                                                               "Les monts du Morvan" - 61 x 50 cm - huile sur toile

 

 

SERMIZELLES EN BOURGOGNE

 

 

            Depuis ma plus tendre enfance j’ai hanté ce pays, parcouru les chemins, contourné les collines. Et j’ai vu au fil des ans ces paysages sous des aspects surprenants. Du froid intense et de la neige à la chaleur la plus lourde, du vent violent à l’accalmie fruitée. Je les ai vus sous la pluie ou émerger dans la gloire du soleil levant. Des giboulées violentes aux douceurs nostalgiques de l’automne. Je les ai vus déserts et je les ai vus en compagnie.

            Aussi est-il naturel que tout cela ne puisse plus former en mon esprit une image simple. J’en ai vu trop d’aspects multiples et contradictoires. Et puis ils ont changé et j’ai changé aussi. De coupes de bois en remembrements, de construction en abandon de ruines croulantes, tout a changé depuis mon enfance, tellement et si souvent que parfois la boucle a été bouclée et que j’ai pu reconnaître jadis momentanément ressuscité. Et j’ai changé aussi.

            Enfant, mon horizon était limité à la vigilance des adultes, puis il s’est élargi en escapades, puis en explorations à pied et en vélo. En barque aussi parfois et petit à petit j’ai étendu mon rayon d’action. Puis un jour ma première 2 CV m’a donné des ailes.

            Depuis je n’ai cessé de revenir, abordant la région de toutes les directions possibles, sous tous les angles et dans toutes les circonstances envisageables, parfois gaies, parfois tristes. J’y ai joué aussi bien des rôles en tant qu’enfant, puis en adolescent romantique et tourmenté, puis en jeune adulte débutant dans la vie active. Enfin un jour Michèle m’y a accompagné, puis Sébastien est né et avec lui un nouveau tour de spirale a commencé.

            Et tout ceci fait que pour moi, Sermizelles n’est pas cette image rassurante qu’ordinairement on se fabrique en s’enracinant dans un lieu. C’est au contraire l’endroit où la multitude qui me hante, stimulée par tous ces souvenirs déferle en jouant des coudes. Pas un lieu, pas une orientation, pas un éclairage, un bruit, un parfum qui ne fasse, séance tenante, surgir des pans entiers de passé. Car il est là tapis le passé, caché derrière la porte vermoulue, prêt à surgir ici et maintenant avec la vitesse et l’intensité d’une révélation.

            Tout lui est bon, tout lui est prétexte. Après de longues heures de grisaille, pluie incessante et morne ennui, un mince rayon de soleil va filtrer jusqu’à la campagne gorgée d’eau. Un parfum discret et tenace va se réveiller. Quelques fleurs le long du fossé s’épanouissent : mauve ou scabieuse ou liseron ? D’un violet mystique ou d’un rose suranné. La route vient d’être goudronnée, répandant cette étrange odeur de vieux port ou de travaux publics, submergeant tout, investissant ma mémoire. A moins que de la rosée ressurgissent d’anciennes expéditions au petit jour pour aller traquer, dès que surgi, le champignon des prés. Et me reviennent des saveurs de fricassée cuite à la poêle et des odeurs de feux de bois et l’antique cuisinière et sa fumée âcre qui pique la gorge et fait tousser.

 

                                                                  Sermizelles le 9 juillet 1994

                                                                  Copyright Christian Lepère

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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 15:57

377 Papillionacées 61 x 50 cm

                                                                  "Papillionacées" - huile sur toile - 61 x 50 cm

 

 

AU MOULIN DE SERMIZELLES

 

      Très jeune j’ai pratiqué la chasse au papillon et ce n’était ni banal ni innocent. D’abord parce que couleurs et formes me fascinaient outre mesure, ensuite parce que c’était une chasse solitaire et qu’enfin j’y mettais une ardeur et un acharnement un peu inhabituels.

      Je n’ai toujours pas compris pourquoi certaines harmonies de couleurs alliées à des formes étranges pouvaient me toucher ainsi, me faisant vibrer de façon subtile, exquise et déchirante.

      Faut-il se référer à un passé lointain comme pour la petite madeleine de Proust ou bien certains accords de longueurs d’ondes avec leurs bouquets d’harmoniques, auraient-ils le pouvoir de me mettre en résonance, de toucher les cordes profondes de ma sensibilité ? Toujours est-il que de même que certains parfums fugaces vous effleurant à l’improviste ou certains accords musicaux d’une richesse ambiguë, les nuances de couleurs entr’aperçues dans un rapide battement d’aile pouvaient me plonger dans d’étranges extases. A cela s’ajoutait l’aspect fugace du désir éveillé et toujours insatisfait. L’approche lente et prudente, le cœur battant, pour arriver à emprisonner d’une main légère et sans en faire tomber la poussière lumineuse la petite merveille ailée qu’avec de vagues regrets j’allais condamner à finir épinglée dans une boîte en carton. Réduite à l’immobilité par mon désir d’appropriation.

      Certaines couleurs resteront à jamais pour moi imprégnées du parfum d’un lieu, de l’ambiance d’un moment, de la magie subtile d’une atmosphère. Ainsi ce rouge sombre un peu pourpre et tout vibrant de nuit veloutée, réchauffé sur le pourtour de jaune orangé et piqué, Ô merveille, de petites étincelles d’un bleu d’azur si limpide, d’une fraîcheur si déchirante que le plus pur des ciels d’après la pluie ne pourrait se faire plus innocent ou plus candide. Et tout cela me rappelle à tout jamais le Puy de Dôme et les lointains bleutés des vieilles régions volcaniques.

      A d’autres couleurs correspondront d’autres lieux et des atmosphères sans pareils. Et pour chacune une imprégnation se sera faite, indissoluble entre parfum, lumière et ambiance.

      Au pied du moulin de Sermizelles le chemin était large et mal entretenu, caillouteux, raviné, parsemé de flaques et parcouru de rigoles. C’était pour faire du vélo un parcours plein d’obstacles et de traîtrises. Mais il me faisait aussi songer au lit d’un torrent cerné par des tas de troncs d’arbres empilés, attendant d’être débités en planches et répandant des odeurs puissantes quand la pluie les avait détrempés.

      Des nuées de papillons y vibraient parfois sous la chaleur. Des jaunes et des blancs, bien sûr et puis de ces tout petits bleus, posés sur le crottin de cheval et qui perdent leurs pigments dès qu’on les effleure, vous faisant des doigts d’étrange couleur. Mais surtout régnaient les maîtres : de grands papillons jaune clair, striés de noir, aux ailes en forme de fuseau se terminant par une sorte de queue au bout arrondi en spatule. Ceux-là étaient merveilleux. Plus grands, plus ciselés, correspondant sans nul doute au vocabulaire de formes dans lequel j’allais puiser plus tard pour graver ou pour peindre.                                                                                                                               

      Déjà j’étais émerveillé et il arrivait même parfois, pur miracle, que dans tout ce fouillis je distingue  une espèce encore plus rare, encore plus riche, encore plus improbable. Mais là, bien sûr, la rareté amplifiait la fascination.

 

                                                Sermizelles le 27 septembre 1994

                                                Copyright Christian Lepère

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