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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:45

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                                                      "Le sommeil de la raison" - dessin aquarellé - 48 x 63 cm -

 

 

Nous ne sommes pas au monde…

 

            Tout jeune j’avais bizarrement commencé à lire des choses sérieuses. Teilhard de Chardin et des penseurs chinois. C’était ce qui me tombait sous la main  entre deux « journal de Mickey » ou les aventures de Pif le chien. C’était amené par les hasards du quotidien et ça allait de la revue « Réalités » à « Sélection du Reader Digest ». C’était de l’aléatoire, du brut et du désordonné. Mais ça m’attirait.

            Déjà l’écrivain anglais Aldous Huxley, après lecture de son roman « Le meilleur des mondes » m’avait entraîné dans « Les portes de la perceptions » où il se posait bien des questions avec acuité et avec l’aide du L.S.D. fraîchement découvert à l’époque. C’était d’ailleurs lui qui m’avait fait découvrir Krishnamurti et les « Entretiens de Saanen ».

            Après une longue période de friche où je m’embourgeoisais, dans le pire sens du terme. La vie me semblait simple et s’écouler sans problème. « Métro-boulot-dodo » n’était pas encore un slogan de mai 1968…et je ne m’en préoccupais guère. Enfin j’atteignis la trentaine. Quelques émissions de télé sur les spiritualités orientales, quelques  lectures de sagesse traditionnelle et voilà que je me retrouve avec un livre étrange entre les mains. C’était « Le voyage à Ixtlan » d’un certain Carlos Castaneda. Dieu merci, c’est par là que je commençais et non par « L’herbe du diable et la petite fumée », thèse universitaire qui lui avait permis à cet intellectuel de devenir anthropologue en sortant de l’université U.C.L.A. de Los Angeles.

            Dans ce livre étrange je commençais bizarrement par la préface, ce qui ne faisait pas partie de mes habitudes désordonnées de l’époque. Et là, en quelques pages je me vis asséner quelques vérités métaphysiques essentielles. D’emblé Castaneda y remettait en question toute une période de sa vie. Comment jeune anthropologue tout confit de ses connaissances universitaires il était parti à la recherche de bons sauvages qui auraient pu le documenter sur l’usage des psychotropes. C’était très à la mode à l’époque et cela permettait avec des arguments scientifiques d’affirmer sa supériorité sur les peuples arriérés et les balbutiements magiques de l’humanité. La pensée pré rationnelle était amusante, pittoresque  et permettait de remonter le moral d’un chercheur issu de l’élite de la pensée scientifique en justifiant sa supériorité. Mais l’auteur avait vite déchanté. Croyant manipuler il avait assez vite compris qu’il était l’arroseur arrosé et qu’en fait le vieil indien naïf dont il cherchait à obtenir des renseignements pratiques et monnayables était tout autre chose et cherchait surtout à lui transmettre un enseignement ésotérique fort ancien et remettant en cause ses belles certitudes et ses croyances scientistes. Dur à admettre, dur à digérer.

            Au fil des livres suivants, parus en France au rythme de leur traduction, j’appris bien des subtilités sur les vues de don Juan, sorcier Yaqui. N’étant porté ni sur les drogues, ni sur l’exotisme, je cherchais à comprendre. Et petit à petit tout était dévoilé et devenait cohérent. Le point de départ était évident : nous croyons être au monde et le percevoir tel qu’il est. Or notre vision est beaucoup plus construite et élaborée et nous n’entrons en fait en contact avec le quotidien qu’à travers une multitude de filtres et de processus d’interprétation. En gros nous croyons que nous avons à faire avec la version originale alors que nous ne disposons que d’une traduction. Et chacun sait qu’une traduction est conventionnelle, approximative et même parfois carrément fausse. D’ailleurs les sympathiques littéraires qui prétendent traduire un poème chinois en français peuvent faire sourire. Bien que pour eux l’essentiel soit de se livrer à un jeu sophistiqué, ni plus ni moins que de jouer aux échecs ou de faire des mots croisés.

            J’en reviens à don Juan. Manipulant Castaneda, il ne semblait avoir qu’un but, en admettant qu’il en eut un, c’était d’amener ce dernier à comprendre que sa vision du monde, certes légitime et partagée par tout le monde occidental n’était en fait qu’un point de vue parmi d’autres. Et qu’en observant selon les méthodes des sorciers on pouvait arriver à des conclusions fort différentes. Voilà qui amène à douter de notre belle assurance sur l’objectivité de nos observations, fussent-elles scientifiques et dûment enregistrées par d’ingénieux subterfuges. Après tout un appareil photo est victime des mêmes illusions d’optique que nous-mêmes, puisqu’il enregistre les aberrations de la perspective sans sourciller…

            C’est maintenant une évidence, la carte n’est pas le territoire et tous nos moyens actuels d’investigation ne font que dresser des cartes.

            Mais j’en reviens à Castaneda. En tant qu’anthropologue il a été vivement critiqué et il est vrai que d’un point de vue strictement universitaire il méritait de l’être. A son corps défendant il passait de la science observable, analysable et reproductible à un domaine beaucoup plus subjectif où les frontières entre ce qu’il est convenu d’appeler le réel et le ressenti personnel est tellement flou et fluctuant que l’on peut facilement délirer et vouloir à tout prix faire partager son délire aux autres tout en étant parfaitement honnête.

            Alors, a-t-il été un escroc bien documenté sur les traditions ésotériques et fabriquant sa propre mixture pour en tirer les bénéfices d’une réussite littéraire ? On peut le voir ainsi. Peut-être a-t-il tout inventé ? Dans ce cas c’est un faussaire génial et un excellent écrivain, ainsi que l’a noté Alejandro Jodorowsky. Enfin il reste la solution du compte rendu minutieux de faits observés par un auteur qui avoue ne pas bien comprendre ce qui se passe  avant de finir par réaliser où on le poussait réellement. A chacun de choisir l’explication qui lui convient.

            Pour ma part je peux simplement dire que, d’abord les notions  qu’il décrit et explicite pour nous me paraissent tout à fait crédibles (Sous réserve comme disait le Bouddha lui-même « de ne pas croire mais de vérifier… ». Bon courage ! Et qu’ensuite les plus grands enseignements ne nous ont pas été transmis par des rapports de gendarmerie mais par le biais de contes initiatiques et de mythes, voire de paraboles pour l’enseignement du Christ. S’agit-il dans ce cas d’inventions gratuites et farfelues ou de la révélations de vérités profondes échappant par nature au discours ordinaire ?  Lecture et relecture des livres de Castaneda, et ce depuis quarante ans, n’ont pas cessé de me paraître convaincantes. Vrais ou inventés ses récits peuvent aider à envisager les tréfonds de la nature humaine et nous éclairer sur ce que nous sommes réellement, au-delà de toutes les conventions et de tous les formatages sociaux dont on nous a généreusement gratifiés depuis notre naissance.

            Enfin, dernier point et qui m’est infiniment sympathique, Castaneda semble bien avoir vécu ensuite en parfait accord avec les enseignements de son maître (réel ou imaginaire…) et à mettre en application de façon rigoureuse les principes de base du « Voyage à Ixtlan ». Ces derniers peuvent être résumés simplement. Il s’agit d’abord d’être présent à soi-même et au monde, ensuite de pouvoir se conduire en chasseur, comme si la survie en dépendait, puis en guerrier lucide et inflexible et surtout, surtout, en effaçant sa propre histoire… Ce dernier point ayant semble-t-il été réalisé de main de maître par un homme qui a réussi à se rendre insaisissable au point de faire douter de sa propre existence en brouillant les pistes  et en donnant de fausses indications. Cela ne lui a évidemment pas été pardonné tant il est vrai que les escrocs et les terroristes de tout poils se sont adonnés de tout temps avec délices à ce genre de pratique préjudiciable d’un simple point de vue social. Alors escroc ou sage ? A chacun de voir et de se méfier de sa propre naïveté et de son besoin viscéral de croyance. A ce point je ne peux m’empêcher de rappeler que, par exemple, l’athéisme est une croyance. Et que si l’existence de Dieu est indémontrable, son inexistence l’est tout autant et cela à tout jamais.

                                                                            à  suivre…

 

                                           Le Chesnay le 27 mars 2013

                                                       Copyright Christian Lepère

 

 

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                                            "Fantasmagories" - eau-forte - imprimée sur Arches 38 x 57 cm - 1975        

 

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 08:09

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                                               "La source des nuages" - Giorgio Brunacci - huile sur toile - 46 x 55 cm

 

 

 

Ce petit texte a été rédigé spécialement pour le vernissage de l’exposition

Giorgio Brunacci

Qui a lieu au collège Charles Peguy du Chesnay en ce moment

 

 

Giorgio Brunacci

En guise de présentation

 

             Giorgio Brunacci est italien et c’est à tout jamais …Non seulement il est né à Rome, y a passé son enfance et sa jeunesse mais il a été profondément imprégné de la tradition séculaire. Tombé dedans quand il était petit, il en a été marqué au plus profond de ses fibres. Cependant aussi enraciné qu’il soit dans le monde du Quattrocento et des siècles suivants, cela ne l’a pas empêché de s’ouvrir au vaste monde.

            Il y a environ trente ans qu’il est venu en France, comme ça, pour faire les vendanges en Dordogne. L’idée était bonne puisqu’il n’est plus reparti que pour des séjours limités, des piqûres de rappel en quelque sorte…

            Le voilà maintenant installé sur les bords de la Seine parmi les boucles d’un long fleuve plutôt tranquille. La vie s’y écoule paisiblement et même si la chaleur de son pays natal lui manque parfois et lui met du vague à l’âme, la douceur du paysage est devenue pour lui une profonde source d’inspiration.

            Son art est traditionnel et à cet égard il n’a rien inventé. Contemporain par le simple fait qu’il est vivant parmi nous et pour  notre plus grand intérêt, il ne saurait se prendre pour un « artiste contemporain » dans le sens branché du terme, cher à nos élites culturelles un peu déboussolées. Loin de lui l’idée de faire scandale ou d’attirer l’attention par des moyens douteux en brisant les tabous, pervertissant les codes ou  déstructurant tout ce qui peut être passé à la moulinette.

            Ni révolutionnaire exalté, ni casseur de banlieue il cherche avant tout une sérénité intérieure qui manque tant à notre société hyper consommatrice d’anxiolytiques. J’en arrive à sa vision. Elle est harmonieuse et repose sur l’intuition que derrière les apparences les plus conflictuelles il y a quelque chose à trouver qui a à voir avec la beauté et la paix du cœur.

            Ce n’est pas par hasard que nombre de ses peintures font penser à Vermeer de Delft. D’abord par les sujets paisibles issus du quotidien, puis par la technique très subtile longuement élaborée dans le calme de l’atelier. Enfin par la lumière douce et caressante qui effleure pour révéler. On peut parler de vie silencieuse. C’est d’ailleurs ainsi que les Anciens, du Sud au Nord de l’Europe qualifiaient ce que les français ont appelé « nature morte », négligeant le fait que ces œuvres sont intensément vivantes, du moins quand elles sont réussies.

            D’ailleurs Giorgio a souvent peint son atelier et ce qui le meuble, palettes, tubes de peinture et pinceaux qui pour un œil superficiel paraissent assez figés et inertes.

            Mais il peint aussi des femmes qui font plus penser à Botticelli ou à Raphaël qu’à des tops models anorexiques. Enfin si ses paysages sont surtout ceux d’une Toscane rêvée, il sait aussi suggérer les brumes délicates des bords de Seine.

             Giorgio nous fait un cadeau. En accrochant ses tableaux sur ces cimaises il nous accueille dans son monde intérieur. Un peu las du bruit et de la fureur de ce siècle il nous fait signe, avec un clin d’œil pour indiquer la direction, la bonne, celle de la nature encore verte et de l’écologie. Laissons nous guider. Peut-être y retrouverons nous nos racines, notre passé et qui sait notre âme enfouie sous nos pensées utilitaires, si par chance nous en avons encore une.

 

                                                                       Le Chesnay le 19 mars 2013

                                                                       Copyright Christian Lepère

 

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                                                      "Le modèle récalcitrant" - Giorgio Brunacci - huile sur toile - 138 x 140 cm

 

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                                                                       "L'avion" - Giorgio Brunacci - huile sur toile - 46 x 55 cm

 

               Site du peintre : link

 

 

La semaine prochaine

  

« Nous ne sommes pas au monde… »

Apportera quelques lumières sur un sujet qui peut nous inquiéter

à juste titre…

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 08:32

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                                       "Procession d'automne" - acrylique sur panneau - 40 x 61 cm - 1985

 

 

 

Roule ta bille

 

            L’eau commence à bouillir. Je jette les pâtes dedans. La vapeur envahit la cuisine et se dépose en un voile diaphane sur la vitre. Derrière le paysage paraît estompé, il repose paisiblement sous la neige et rien ne vient troubler sa quiétude.

            Je n’ai plus qu’à allumer le gaz pour faire cuire les saucisses dans la poêle. Mais dans le séjour le téléphone se met à sonner. Discrètement mais avec insistance. J’y vais. Je décroche. « Non, vous ne me dérangez pas…enfin pas trop ! ». « Ah bon ! Attendez je note… » . De quoi écrire ? Un stylo bille est présent, couché. Je m’en saisis mais il refuse de laisser une trace sur le papier. L’encre a séché. Pas grave il y en a d’autres à disposition ! Le rouge ? Son encre est baveuse et se répand…Le bleu à côté ? Son mécanisme est grippé et la bille reste rétractée. Dieu merci il en reste deux noirs. Pour le premier la cartouche est presque vide. Enfin pour le second ça marche…par intermittence.  Fébrile je commence à noter mais le message est en pointillé. Ca et là  des manques d’encre ménagent des blancs mystérieux qui rendent la signification du texte aléatoire. Enfin la bille, même sèche laisse une trace vague, une incrustation discrète. Avec la loupe et un éclairage frisant on devrait arriver à compléter et à restituer le sens.

            Pendant ce temps mon interlocuteur continue de m’inonder d’informations toutes plus importantes les unes que les autres. Il fait confiance. Il sait que je note tout avec le plus grand sérieux sans en perdre une miette. Du moins je l’espère.

            De leur côté les pâtes continuent à cuire. Sept minutes se sont écoulées et elles doivent être « al dente ». Pas grave ! Je les préfère un peu plus mœlleuses. Je me précipite quand même pour baisser le gaz et éteindre sous les saucisses. Carbonisées elles me plaisent beaucoup moins, même avec de la moutarde. Tiens, mais voilà que derrière la vitre embuée il se remet à neiger… 

            « Allo ! Oui bien sûr j’ai tout noté ! Enfin si vous pouviez me confirmer. Oui, c’est bien pour le 24 mars. Sans faute, sauf événement imprévu ! Je raccroche. Déjà des pensées se précipitent dans ma cervelle. Voilà, il y avait une série de stylos bille et comme d’habitude il a fallu tout essayer pour trouver le bon, ou le presque bon.

            Et si je faisais l’achat d’un stylo rechargeable ? Voila une idée ! Avec toute une série de cartouches d’avance qu’il suffirait de remplacer. Pour éviter les incidents prévisibles. D’ailleurs je pourrais en avoir deux ce qui serait encore plus sûr.

            Me voilà maintenant en route vers le Monoprix. Une vaste gondole pleine d’instruments pour écrire se déploie sous mon regard. Voyons voir…Des tas de feutres multicolores, des stylos à plume, des rechargeables en encre noire ou bien violette, des encapuchonnés avec des marques de raffinement et de reconnaissance, des ergonomiques plus faciles à manipuler, des rétractables plus propres à être rangés dans les poches intérieures des vêtements. Mais aussi des craies, des crayons de couleur, mille moyens pour laisser sa trace sur un support adéquat.

            Enfin voici le rayon des stylos bille. Vaste, impressionnant, pléthorique, ne laissant que l’embarras du choix. Hélas ! Trois fois hélas ! On peut trouver de tout, du pas cher, du luxueux, du vendu par douzaine avec un treizième en prime. Mais de rechargeable point ! Enfin après des recherches fiévreuses en voici un authentifié par des explications sur la pochette. Merveilleux ! Mais où sont les cartouches ? La quête reprend. Voilà qu’un aimable vendeur se profile. Questionné il est affirmatif et conciliant, mais au bout d’un temps appréciable ses recherches se révèlent vaines. Vous n’avez pas de chance, nous n’en avons pas pour le moment ! Désolé, il faudra repasser…

            Accablé je commence à regretter le bon vieux commerce de proximité. La boulangère aimable, le charcutier accueillant qui connaissent nos petites habitudes et se plieraient en quatre pour nous faire plaisir. Dans mon enfance on allait à la papeterie, à deux pas, où là au moins  on savait répondre à nos attentes. Même les moins légitimes. Même les moins justifiables. Mais j’y songe, tout n’a pas disparu et il subsiste encore quelques boutiques à l’ancienne. Ainsi à cent mètres la librairie a une annexe peu éloignée riche en matériel scolaire et de bureau. J’y vais. On m’y accueille aimablement. On s’enquiert de mes besoins. « Oui ! Bien sûr j’ai ça ! Voila le modèle ! ». Maintenant les cartouches ? « Ah désolé ! Je suis à court. Rupture de stock ! Mais je peux vous les commander. Repassez dans quelques jours. »

            A la seconde visite la commande qui a été dûment faite et transmise est arrivée incomplète. Pas de chance, c’est le seul article manquant. Je vais donc revenir une fois, deux fois, trois fois…Rien de grave, c’est sur mon chemin. Je passe devant fréquemment. Je reviendrai. Le vendeur est un peu gêné et pour me faire patienter m’offre une cartouche prise sur un autre stylo…

            Et puis un beau jour (C’est vrai qu’il fait beau !  La neige étincelle sous le soleil !) on me remet ma commande, en me précisant malgré tout que je n’aurai droit qu’à cinq cartouches, car il faut en laisser pour les autres.

            Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. L’âme en paix et la démarche légère je vais pouvoir regagner mon domicile en passant par la banque où un chéquier tout neuf m’attend qui me permettra de faire des achats conséquents et de me procurer l’indispensable en échange de morceaux de papier authentifiés par ma signature.

            Le monde est vaste et complexe et subtil. C’est vrai. Mais il procure quand même des satisfactions. Tout n’est pas irrémédiablement corrompu et perverti dans notre monde moderne. D’ailleurs hier soir un  rayon de soleil a illuminé ma soirée. Non contents de se décider rapidement contre toute attente les évêques réunis en conclave ont élu un nouveau pape. Une fumée blanche s’est élevée dans la nuit romaine et bientôt le bienheureux s’est présenté au balcon devant la foule subjuguée. J’étais content ! On le serait à moins. Surtout quand j’ai appris qu’il se ferait nommer François. Quel beau nom, plein de réminiscences historiques et de douceur angevine. Et puis flotte à l’arrière plan le souvenir du petit pauvre d’Assise et de sa grande bonté pour nos petites sœurs les bêtes.

            Oui, bien sûr ce prénom peut aussi évoquer la politique et les hautes charges de l’Etat, avec tout ce que cela comporte de magouilles et de calculs aussi sordides que prévisionnels. Mais enfin ne soyons pas cyniques. Bien d’autres le seront à notre place. Il suffit de leur faire confiance.

 

                                                              Le Chesnay le15 mars 2013

                                                               Copyright Christian Lepère

 

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                                     "Terre de légende" - huile sur panneau - 47 x 61 cm - 1985

 

 

 

Et la suite ?

Pas d’affolement, vous verrez bien…

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 09:10

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                                                                     "Course poursuite" - Dessin aquarellé - 46 x 61 cm - 1994

 

 

LE FOND DU PROBLEME

 

                 On nous l’a expliqué dans notre enfance et nous y avons cru à ce monde rassurant où les choses sont définies, posées sur la table comme le sucrier à côté de la théière.

                 Ensuite il a fallu grandir, perdre nos illusions et voir êtres et choses se dissoudre comme des morceaux de sucre dans la tasse.

                 Pendant ce temps la science progressait. Affinant ses investigations elle perçait peu à peu le voile des apparences et débouchait sur le « vide » dont parle toute métaphysique sérieuse, orientale ou non.

                 Un peu désemparés nous avons du l’admettre, tout n’est qu’apparence, changement perpétuel et création permanente.

                 De tout temps les vrais artistes ont su qu’ils n’étaient que des médiums. Leur talent et leur science, évidemment nécessaires, étaient au service de forces surgies au plus profond d’eux-mêmes et les dépassant.

                 Pour ma part je l’ai su assez jeune. Laisser la main improviser et broder des floraisons extravagantes me fascinait profondément. Je croyais me livrer à des caprices et ne faisait que servir des forces vitales. Les inventions les plus délirantes, les fantaisies les plus gratuites sont en fait lourdes de symboles et ce qui semble le plus artificiel trahit notre nature cachée.

                 A ce petit jeu on ne peut guère tricher.

 

                                                                            Le Chesnay  - 1989

                                                               copyright Christian Lepère

 

                                                                                             Copyright Christian Lepère

 

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                                                                "Effusions" - Dessin aquarellé - 46 x 61 cm - 1994            

 

 

Et la prochaine fois ?

 

Nous reviendrons au quotidien

le plus proche avec : "Roule ta bille..."

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 08:45
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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 08:27

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                                               Détail de "Bouquet d'anges pour guérilla urbaine" - huile sur toile - 1998

 

 

Monter à Paris

 

        Lentement la nuit s’est dissipée. A l’est une lueur diffuse est apparue et petit à petit le jour s’est levé. Lentement, sans hâte, en prenant son temps. Mais déjà il neigeait ou plutôt il neigeottait car ces quelques flocons épars, légers comme duvet de cygne ne pouvaient prétendre à mériter le nom d’averse. Et toute la journée ce lent saupoudrage allait se poursuivre. Paisible et monotone, éternel en quelque sorte.

            Mais j’avais prévu d’aller à Paris et pour ce faire il me fallait atteindre la gare  Rive Droite avant de me laisser véhiculer par un train de banlieue. Toujours lent et précautionneux le voyage le fût encore plus que d’habitude. Etat des voies ? Travaux d’entretien ? Ou cause plus aléatoire ? Il ne fallait pas être pressé. Mais la capitale mérite bien un peu de patience.

            Après l’accueil chaleureux de la gare puis du métro me voici à la place de la République. Après la chaude proximité des souterrains, C’est le froid revigorant de l’air libre. Il reste à remonter le boulevard de Magenta. Vaste artère s’élevant doucement vers les gares de l’Est et du Nord. L’ambiance est nocturne. Les éclairages très localisés font surgir de l’ombre des pans de réalité urbaine : porte cochère surmontée d’un tympan sculpté, caryatides soutenant un balcon et reflets métalliques sur la grille d’entrée à accès codé d’un immeuble de type Haussmann. Mais le progrès est présent et la collecte des ordures parsème le sol de sacs divers en plastique, plus ou moins bien ficelés et laissant souvent échapper leur contenu. Nous voilà renseignés sur les mœurs citadines actuelles. Du pot de yaourt bio et à la banane aux lambeaux indescriptibles de rebuts ménagers vestimentaires, sans omettre l’amas d’arêtes et de viscères de poissons structurant un amalgame de légumes avariés et lui donnant corps et consistance.

            Plus loin des ribambelles de sachets de textures variées volettent poussées par un petit vent glacial. Tels des confettis aux couleurs chatoyantes emportés de ci de là par des tourbillons gracieux et fantasques.

            Sous les portes cochères des types plus ou moins bien fument leurs clopes ou se racontent des blagues salaces en se poussant du coude. Leur désoeuvrement est flagrant et rien ne les presse. D’ailleurs que pourraient-ils envisager d’autre ? Ils ont toute la vie devant eux pour se battre les flancs et tenter leur chance au Rapido. L’ambiance n’est pas au raffinement. D’ailleurs on se rapproche de la gare de l’Est et de ses abords interlopes. Ici la faune est bigarrée, polychrome et pleine de pulsions latentes. Elle se livre à des activités diverses, plus ou moins lucratives et pas toujours recommandables.

            La foule se fait plus compacte, la densité de bars et de restaurants prend des proportions grandioses et la chaleur humaine gagne en intensité. Le luxe côtoie l’indigence. La foule cerne la solitude. Des s.d.f. vautrés dans leur manque se laissent contourner par des nantis tout occupés à se hâter vers les départs et les horizons lointains. Et voici la gare du Nord. Restaurée, décapée elle a noble allure. Des rangées de blanches statues se dressent sous les feux des projecteurs et le grand bâtiment de pierre taillée jouxte une adjonction récente toute de verre et de métal, illuminée de l’intérieur. La circulation est chaotique. Et pourtant dans l’ensemble la régulation des feux tricolores est respectée. Tout au moins pour les véhicules, les piétons en prenant plus à leur aise au péril de leur intégrité physique.

            Après cette immersion dans le bouillon de culture parisien, retour à la case départ. Sortant de la gare de Versailles à cette heure tardive, il me reste à regagner mon domicile en coupant par tout un dédale de petites rues. Et notamment par l’une d’entre elles que je fréquente bien souvent.  Elle longe un vieux cimetière et est d’ordinaire plutôt paisible. Coupant un quartier de maisonnettes et d’immeubles bas elle permet de relier l’artère principale qui coupe Versailles du sud au nord à l’imposante place de la Loi. Elle est donc peu fréquentée aux heures creuses mais est bien connue de tous ceux qui veulent éviter les boulevards menant au cœur du royaume et saturés aux heures de pointe. Son utilisation est donc alternée, du vide paisible et provincial à la file fiévreuse et ininterrompue de la sortie des écoles.

            Pour lors il se fait tard et le lieu est désert. La neige fine qui n’a cessé depuis l’aube de blanchir le sol avec obstination fond gentiment pour former une soupe peu homogène qui glisse sous les semelles. Mais elle reste recouverte d’une encore plus fine pellicule blanche pareille à un délicat saupoudrage de sucre glacé sur une pâtisserie de luxe. Et ça change tout car ce revêtement conserve des traces de tout ce qui l’a piétiné. Voilà donc des empreintes de pas, fines ou pesantes, régulières et assurées ou témoignant de dérapages non contrôlés… Des traces de pneus aussi, des plus discrètes aux plus insistantes, certaines presque lisses, d’autres ornées de quadrillages et de reliefs pleins de créativité graphique. Elles ont pour auteurs des taxis, des camionnettes et des vélos. Et tout cela forme un vaste réseau de courbes et de contre-courbes, de droites tendues ou fragmentées, superposées, conflictuelles, sans cesse remises en question. Elles créent sur le sol d’improbables compositions abstraites dont la richesse et l’inattendu renvoient l’art moderne et ses prétentions novatrices au rang de balbutiements incertains, pleins d’une bonne volonté touchante mais tellement naïve… Ici, sous mes pas défilent des variations graphiques d’une richesse surprenante et qui plus est sans cesse remises en question, sans cesse restructurées par de nouveaux apports. La créativité non-stop, en trois dimensions, plus la quatrième, celle du temps qui s’écoule. Pourquoi aller à Beaubourg béer devant les taches et éclaboussures d’un Pollock se vautrant dans sa frénésie picturale la plus indigente à l’usage des gogos éberlués par tant d’audace ?

 

        P1010262-copie.jpg                         P1010264 copie                          Sans-titre-1-copie-copie-2.jpg                          

            Mais l’homme est un être de culture. Il a besoin de références, de points de repères, de jalons historiques. Il lui faut de l’officiel, du reconnu, de l’authentifié par les élites. En gros du conformisme et du rassurant à tout prix. C’est bien pour cela que les mêmes qui condamnaient impitoyablement Picasso il n’y a pas si longtemps le tiennent maintenant pour un génie universel indiscutable. Le conformisme a changé de camp mais hélas pas de nature. Mais la créativité naturelle est tout aussi passante et fugace que l’autre, la culturelle. Deux degrés de plus au thermomètre et toute la féerie va fondre. Encore un petit degré et tout sera à nouveau sec, propre et grisâtre à souhait comme si rien ne s’était passé.

            C’est ainsi que voulez vous! « Après la pluie le beau temps ! » comme disait ma grand-mère échangeant avec une voisine le fruit de son expérience et de sa sagesse. Et d’ailleurs personne ne trouvait à y redire parce que dans ce temps là on était quand même un peu plus raisonnable !

 

                                                            Le Chesnay le 1 mars 2013

                                                            Copyright Christian Lepère 

 

 

      307-Bouquet-d-anges--jpg

                       Détail de "Bouquet d'anges pour guérilla urbaine" - huile sur toile - 1998

 

 

 

Prochain épisode

 

En 1989

J’avais jeté quelques phrases sur le papier

Depuis elles ont dormi dans un tiroir.

Les revoici,

donc

Je persiste et signe "Le fond du problème"

 

     

 

 

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 16:54

                    323-Babel-a-l-aube----------46-x-38-cm.jpg

                                                        "Babel à l'aube" - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 1999

 

 

De moins en plus et au-delà…

 

              Comme chaque matin les longs courriers se croisent dans le ciel. Comme chaque jour. Comme à toute heure, par tous les temps ou presque car les aléas météorologiques ont parfois leur mot à dire, leurs exigences incontournables. Les courbes majestueuses s’élancent, les rectilignes se tendent et se précipitent vers d’autres tout aussi inflexibles, les évitant au moment ultime. Perfection de la géométrie dans des cieux infinis. Destin de l’humanité qui s’écrit en lignes blanches dans un éther accueillant tous les possibles.  L’avenir du monde se trace en signes hyperboliques sur fond d’azur dans la lumière dorée du soleil levant.

              Et je suis là béant, assis sur mon séant, muet devant ce spectacle triomphal. Qui est à bord de ces grands oiseaux métalliques? Les grands de ce monde, bien sûr, et si Obama et Poutine sont peut-être en train de nous survoler se hâtant vers l’avenir du monde dont ils vont résoudre les conflits, bien d’autres plus obscurs tout de même, des magistrats, des P.D.G. guettés par l’infarctus, mais aussi d’obscurs délégués syndicaux et leurs épouses ni putes ni soumises et proclamant bien haut leurs exigences de justice sociale , de la revalorisation de l’indice de base nécessaire au réajustement d’une promotion  plus égalitaire, au mariage pour tous (Y compris pour les chiens d’aveugles qu’on a un peu oubliés dans toute cette agitation médiatique et sans qui les mal voyants ne seraient que ce qu’ils sont).

              Et toute cette humanité chargée dans des boîtes mobiles lancées à des vitesses prodigieuses se précipite à la rencontre de son destin. Que de projets inaboutis, que de rencontres qui n’auront pas lieu,  mais aussi que de discussions stériles qui seront évitées. Ah ! Si tout se déroulait normalement. Normalement c'est-à-dire selon la norme…ou plutôt le consensus qui fait que toutes choses possibles doivent nécessairement se réaliser. Sinon c’est trop injuste  et totalement intolérable. Enfin que font les chercheurs ? Ne sont-ils pas grassement subventionnés pour traquer l’imprévisible et le rendre évident, pour rendre indispensable ce à quoi nul n’avait jamais songé ?

              Une jeune slalomeuse s’élance tout son être tendu vers le fond du gouffre où elle va dévaler sans frein pour pulvériser le record. La fleur de sa jeunesse moulée dans une combinaison hyper pénétrante au coefficient de glisse véritablement révolutionnaire. Elle efface tout ce qui dépasse tendant vers la perfection formelle de l’œuf que rien ne peut freiner. Densifiant sa masse au-delà du raisonnable elle va pouvoir gagner le centième de seconde qui la sépare de l’ivresse de la toute puissance. La femme la plus vite du monde ! Du moins dans l’immédiat et tant qu’une autre n’aura pas atteint l’ultime perfection technologique et humaine qui permettra d’aller plus loin, plus haut, plus vite et sans délai…

              Pour le moment la gagnante est contente ou fait semblant de l’être. Car sous l’enthousiasme bien légitime se profile déjà l’inquiétude. Le malaise latent. « Je suis la meilleure ! ». Oui, mais jusqu’à quand ? Demain ? Dans un mois ? Ou dans trois minutes quand la suivante aura fini de dévaler la pente et aura pulvérisé le record à nouveau…Et puis notre corps biodégradable est tellement fragile. Une porte mal négociée, une fixation de ski mal serrée, un ligament croisé qui se rompt malencontreusement et c’est la glissade, le choc, les secours d’urgence, l’hélitreuillage jusqu’à l’hôpital le plus proche. Avant de terminer sa vie dans un fauteuil roulant en regardant la télé. Dur ! Dur ! Mais c’est ce qui est arrivé à Superman après une chute de cheval.

              En attendant les grands oiseaux migrateurs passent en faisant rugir leurs réacteurs, même si la magie de la distance les rend silencieux et leur donne la noblesse de ce qui échappe à la pesanteur. Libres de leur masse ils passent comme des songes, planant haut dans la stratosphère, glissant sans effort vers leurs buts transocéaniques. Plus loin que les lointains, plus loin que l’horizon qui dérive ils vont rallier Dubaï ou la Terre de Feu, les Galapagos ou Marie-Galante.     Et je suis là sur mon séant stupéfié par le spectacle du monde, anéanti, réduit à une présence physique dont la preuve reste à faire. Mais une petite sonnerie se fait entendre. Faible et persistante. Elle m’avertit de la fin d’un processus. Là, derrière la cloison, à deux mètres dans la cuisine, l’ingénieux appareil qui sert à énergétiser l’eau du robinet me prévient gentiment : les neuf minutes sont écoulées et tout est prêt. Ce soir je vais pouvoir faire ma soupe  et diluer quelques remèdes homéopathiques calculés au compte-goutte. Et je vais retrouver ma forme et mon enthousiasme.

              Alors j’y vais ! Il faut en profiter !

                                Car demain est un autre jour !

 

                                                                 Le Chesnay le 23 février 2013

                                                                 Copyright Christian Lepère

 

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                                                        "Babel au crépuscule" - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 1999

                          

 

 

Et la semaine prochaine…

Vous verrez bien !

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 09:01

 

      Sans titre-2

                                                             "Ambiance pré-électorale" - huile sur toile - détail - 2012

 

 

Dis moi qui tu tagues (suite)

 

              Faut-il qu’à ce point il y ait mal être, manque viscéral et besoin absolu de hurler sa révolte pour en arriver là ? Car enfin, qu’est ce qui peut pousser un humain à user son temps et ses moyens à semblables débordements ? Bien sûr il y a la bande. Ca tient chaud au cœur de pouvoir s’opposer à la société au nom de la tribu. De faire partie d’une élite de révoltés qui vont mettre bon ordre aux injustices du monde. Ce n’est pas pour rien que Johnny qui est mon contemporain continue de fasciner les foules et d’être au top du hit-parade. Son mal de vivre soigneusement récupérée peut quand même permettre à beaucoup de se prendre pour un révolté solitaire totalement dépassé par la sagesse de Lucky Luke…Car si ce dernier est un pauvre cow boy solitaire s’éloignant dans le soleil couchant, il n’en reste pas moins plutôt cool et pas trop mécontent de son sort.

              Donc, inlassablement les tags défilent. Ils prennent de plus en plus d’ampleur en se rapprochant de la fièvre du centre urbain. Leur taille, leur acharnement à se superposer et leur polyvalence submergent tout. Après la gare de la Défense il n’y a plus un espace libre ! Hangars désaffectés, murs en construction, enceintes de stades et de cimetières, containers laissés à l’abandon, tout est investi et sommé de prendre parti pour un extrémisme encore plus radical qu’un autre. Partout la protestation explose, le virus contestataire prolifère, l’activisme se déchaîne.

              Pendant ce temps les voyageurs mijotent dans leur jus. Assis sur des banquettes souillées de tags au gros feutre, le casque sur les oreilles, la tablette tactile à la main ils surfent sur fond de musique hyper électronique ou lisent le journal tout en envoyant des SMS on ne peut plus urgents. Même un joueur de saxophone  illégal et bruyant n’arrive pas à attirer leur attention. Et pendant ce temps, derrières les vitres rayées d’inscriptions violentes et dégoulinantes de pluie les murs continuent de défiler hurlant leurs vains messages.

              Pourtant rien n’est perdu et les pires aberrations finissent par être réintégrées, digérées par le temps qui passe. Il n’y a qu’à faire confiance à l’accumulation. Quand un mur est plein, il n’y a plus qu’une solution : superposer. Et c’est ce que font les jeunes impitoyables. Sur un message jugé ringard ou obsolète ils vont en rajouter d’autres. Très vite c’est illisible, très vite tout s’emmêle. Et les intempéries accomplissent toutes les dégradations dont elles sont capables. Ainsi les couleurs les plus exaltées et les plus insupportables vont se fondre, retrouver des subtilités en se mélangeant à d’autres. En bref devenir beaucoup plus délicates et sensibles. La pluie et le gel vont faire leur œuvre en délavant, en morcelant, en créant des matières d’une richesse inattendue par la grâce du froid et de la sécheresse alternés. Et puis la végétation va pointer l’oreille. Mousses et lichens vont se propager apportant de fines nuances de vert et de gris, rongeant des contours trop brutaux. Adoucissant la dureté d’un slogan.

              Et puis enfin le printemps va revenir et c’est à travers une végétation toute neuve et exaltée que les murs tagués vont défiler au long du parcours. Après les bourgeons, les fleurs et l’on ne peut s’empêcher de songer aux impressionnistes, eux qui ont su tirer un tel parti des miroitements de couleurs les plus aléatoires.

              Ainsi le monde continue de défiler. Spectacle sans fin se renouvelant au fil des saisons, celles de l’année bien sûr, mais aussi celles de l’âme. Après la candeur naïve de l’enfance viennent les excès de la contestation adolescente puis le conformisme de l’âge mûr et parfois, si tout va bien, la sérénité de ce qui se termine et s’    apaise.

              Alors taguez jeunes hurluberlus ! Bombez à morts révoltés déliquescents ! Vomissez votre haine futurs épiciers ! Livrez vous aux excès avant de trouver ou de faire semblant de trouver votre place dans un monde à la dérive. Tout cela n’aura qu’un temps et puis le cycle se bouclera. De cette accumulation improbable, de ce salmigondis de formes, de textures et de couleurs, tellement mêlées qu’elles finissent par se neutraliser peut ressurgir une harmonie, une complétude. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était et la beauté sera convulsive…C’est ce qu’on prédit certains qui depuis sont morts…Paix à leurs cendres. Car la chose est bien connue et a été maintes et maintes fois vérifiée : c’est sur le fumier que poussent les plus belles fleurs.

 

                                                                 Le Chesnay le 11 février 2013

                                                                 Copyright Christian Lepère

 

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                                        "Ambiance pré-électorale" - huile sur toile - détail - 2012

 

 

Et la prochaine fois ?

 

Vous verrez bien…

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 15:26

                         615-Les-bas-fonds-detail-2.jpg       615-Les bas fonds- détail 3  

                                                                         "Les bas-fonds" - huile sur toile - détails - 2012    

 

 

    Dis moi qui tu tagues

(première partie)


              A droite c’est la forêt de Fausse Repose. Bien aménagée et accueillante au promeneur. Habitée de grands chênes qui dressent fièrement leurs fûts dominant broussailles et arbustes. A gauche des petites maisons, certaines un peu délabrées, d’autres beaucoup plus pimpantes. Les styles sont divers. Tout cela s’est bâti au hasard, suivant les goûts et les fantasmes de chacun, mais l’ensemble est plutôt agréable. Paisible et reposant en tout cas.

              Mais voici qu’entre les deux est apparu un espace interlope, une sorte de no man’s land vertical, occupant la surface des murs d’enceinte enfermant les propriétés. Parfois en brique ou en meulière, parfois crépis ceux-ci ont paru alléchants à des artistes spontanés saisis par des pulsions protestataires ou enthousiastes, sportives ou xénophobes. Tout est bon pour s’exprimer sur un mur, des opinions politiques rudimentaires à l’affirmation tribale de groupuscules néo punk ou hard rock, en passant par la proclamation d’une sexualité désinhibée. Pipi, caca, facho, dodo…

              Enfin le fait est là, accablant. Une surface vide ne saurait le rester. Les murs sont là pour prendre la parole ou servir de média à une vitalité exacerbée. L’humanité libérée de bien des tabous hurle son impuissance à assumer sa liberté.

              Donc tout cela est fort laid. Comme un Dubuffet ou quelque autre œuvre d’Art Contemporain Officiel. Mais je me reprends, je vais quand même rendre hommage à l’inventeur de l’Art Brut. Car sans lui bien des œuvres sauvages faites par des artistes amateurs bricolant sur un coin de table de cuisine ou dans leur garage seraient morts à tout jamais négligés. Obscurs et ignorés. Car il est vrai que parmi tout ce bric à brac, il y a des choses étonnantes. Pas forcément très habiles ou raffinées mais témoignant d’un enthousiasme et d’une créativité sauvage qui ont aussi leur prix.

              Mais mon errance aux lisières du bois a fini par m’amener à la gare Rive Droite, celle qui ouvre le chemin de la capitale en vous débarquant à Saint Lazare. La ligne est secondaire et l’ambiance paisible, tout au moins à cette heure où les foules qui sont parties travailler à Paris ne vont refluer que plus tard vers leurs résidences banlieusardes.

              Doucement le train s’ébranle. Il a tout son temps. S’infiltrant dans des tranchées, passant sous des ponts et des souterrains, longeant des jardinets de banlieue et des entrepôts déserts. Il va s’arrêter ponctuellement à chaque gare, avant de repartir sans hâte jusqu’à la station suivante. Le temps semble immobile. Il est froid et pluvieux. Il a un arrière goût de province.

              Tout serait calme et paisible, mais voila que sur chaque pan de mur qui défile derrière les vitres sales surgissent des flashes visuels violents et agressifs. Des tags sauvages souvent énormes, gratuits, totalement injustifiés. Et tout y a droit : une cabane pour ranger les outils du technicien de surface, un poteau indicateur solitaire et non concerné, les toilettes au bout du quai et même une camionnette de dépannage. Seuls les feuillages des marronniers y échappent, mais pas leurs troncs qui depuis longtemps ne sont plus gravés de cœurs et de prénoms entrelacés.

                                                                                 à suivre…

 

                                                          Le Chesnay le 11 février 2013

                                                          Copyright Christian Lepère

 

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                                                "Les bas fonds" - huile sur toile - détail - 2012

                                       

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 08:22

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                                                                          "Amazone" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

 

 

Au cœur de nos poubelles

 

            Oui, c’était bien une chaîne de vélo qui s’échappait de la poubelle. Pendant négligemment de sous un couvercle remis à la hâte, elle semblait faire un clin d’œil au chercheur solitaire qui explorait ce lieu désert. Ce n’est pas qu’elle fût rutilante ou qu’elle tentât de le séduire par sa finesse. Non, elle était plutôt terne, un peu rouillée, pas en possession de tous ses maillons, mais c’est justement cette modestie non feinte qui l’accrocha. Enfin de l’authentique ! Du quotidien qui a vécu, du condensé de vraie vie avec de vrais gens. De quoi enrichir l’œuvre de sa vie, ou au moins d’une tranche de sa vie qui était loin d’être terminée et qui s’annonçait féconde.

            Voilà bientôt six mois qu’il hantait les arrières cours et leurs sinistres couloirs d’accès, six mois qu’il s’introduisait au pied des immeubles les plus vétustes et les plus grisâtres. Ceux justement où il n’y a pas de portier avec code pour en interdire un hypothétique accès.

            Il tira sur la chaîne avec douceur, peut-être pour l’apprivoiser ou comme on fait avec un chat méfiant. Elle ne résista pas. Maillon après maillon elle se révéla à ses yeux faisant surgir à sa suite d’autres trouvailles. D’abord ce fût un lambeau d’étoffe grossière mais bordé d’un fin lacis de dentelle qui lui faisait comme une collerette. Puis un vieux préservatif exténué baignant dans son jus…Puis un porte-clé orné d’une vieille photo jaunie, dernier souvenir d’un ancêtre fauché jadis à Verdun à la fleur de l’âge. Puis une clé. Puis une brosse à dents qui malgré son âge avait encore presque tous ses poils.

            Il n’en attendait pas tant. Il était comblé. Son œuvre pourrait s’enrichir en se diversifiant avec tant d’apports, de témoignages et de preuves de l’infinie richesse des accumulations aléatoires dont seul le gaspillage effréné de la croissance a le secret. Le destin lui souriait, son projet se réalisait et c’est toute sa vie qui avait repris sens. Enfin, las des errances, il avait un but : créer son œuvre, donner chair à un concept et qui sait, un jour, voir sa démarche reconnue et authentifiée par les élites ou au moins leurs représentants les plus respectés. Un jour, prochain peut être, il pourrait installer son accumulation dans quelque galerie cotée, non loin de l’aura prestigieuse du Centre Pompidou ou des foules du monde entier pourraient venir se recueillir en hommage. Ivresse du créateur. Triomphe de la modernité. Beaubourg était son but. Beaubourg était sa joie.

            C’est que sa démarche ne manquait pas d’ampleur. Après avoir envisagé les grandes questions philosophiques : la vie, la mort, le vide et le plein et avoir vainement tenté de les maîtriser par l’intellect, il avait enfin compris que le plus sûr était de laisser parler les choses elles-mêmes. L’art chosal, le document brut, l’irréfutable quotidien, celui que tout le monde fréquente en le foulant aux pieds. Lui au moins saurait réparer l’injustice et donner la parole au banal négligé. Car enfin l’objet le plus humble est un témoin accablant de ce qui nous attend : la naissance et la mort, la gloire et le déclin, l’être et le néant.

            Sa récolte terminée il s’en retourna chez lui en prenant l’autobus, laissant derrière lui tout le fond de la poubelle où gisaient encore, obscurs et ignorés un rasoir à lames interchangeables, un pot de confiture au contenu moisi, quelques vieux numéros de Playboy définitivement hors d’âge et, tout en dessous, deux serpillières mal séchées et une quantité de petits objets en plastique de formes, de couleurs et de textures variées, mais tous à moitié fondus pour d’obscures raisons.

            Mais il fallait rentrer, reprendre son souffle et faire le point avant de revenir demain. D’ailleurs, qui sait ? Le contenu de la poubelle serait peut-être entièrement réactualisé, remplacé par d’autres accumulations tout aussi riches, tout aussi proustiennes avec leur charges affectives et leur puissance d’évocation d’un passé obsolète et jetable.

            Mais c’était sans compter sur Hermeline. A peine était-il sorti qu’elle arriva. Fraîchement diplômée des Beaux-Arts de Carpentras, elle aussi était arrivée dans la capitale avec des projets flamboyants. Rompre avec le passé. Repartir sur des bases plus exaltantes et explorer avec audace la permissivité contemporaine. Tout est possible ! Pourquoi tergiverser et se mouler dans le conformisme d’avant-gardes sclérosées. Tout a été fait donc tout reste à faire. Place à la créativité.

            Son projet à elle était plus féminin, tout en parfums languides et fragrances enivrantes. Ce qu’elle récupérait n’était ni plastique, ni visuel, mais beaucoup plus évanescent. Un vieux coton plein de mercurochrome distillant ses relents de pharmacie. Des pelures de pommes pourries dont les sucres s’alcoolisent. Des vieux tapis caoutchouteux à l’odeur de fourgonnette. Voilà ce qui comblait ses narines et faisait chavirer son âme. Elle récoltait donc inlassablement tout ce qui pouvait se humer. Ses trouvailles enfermées dans une multitude de petits sacs en plastique pour éviter tout mélange malencontreux    et préserver la pureté initiale.

            Son projet était grandiose. Investir un haut lieu de L’Art Contemporain pour y construire un labyrinthe de tôles ondulées formant des successions de volumes aléatoires à géométrie variable. Ensuite y installer tout un système de glissières permettant de faire coulisser des tiroirs de taille adéquate suivant les caractéristiques des contenus et enfin par ce biais  de permettre au visiteur attentif de se noyer dans les effluves et les émanations qui en profitaient pour s’exhaler librement. Le tout interactif comme il se doit dans notre post modernité militante. Le côté artisanal et désuet du choc affectif de la petite madeleine de Proust appartenait bien à un passé révolu, même si l’on ne pouvait qu’honorer la mémoire de ce précurseur qui avait bien compris l’importance des saveurs et donc aussi des parfums dans l’élaboration de nos fantasmes nourris d’un passé qui nous est cher. Hermeline était là et il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle prenne les choses en main, libérant l’amateur béotien de ses pesanteurs affectives et de ses conditionnements sociologiques.

                   Donc, sans le savoir elle chassait sur le même terrain que son  possible complice involontaire et ignorant de ce que le destin était en train de tramer.

            Mais comment cela va-t-il évoluer ? Votre inquiétude est légitime et j’en prends bonne note ! Mais l’avenir est toujours indécis, tant qu’il ne s’est pas réalisé. Alors, vont-ils se rencontrer ? Au détour des poubelles leurs destins vont-ils se croiser ? Y aura-t-il rencontre, choc frontal ou coopération harmonieuse ? Complicité et réalisation de projets plus vastes, plus multi disciplinaires ? J’avoue n’en rien savoir. Mais le hasard sait ce qu’il fait ou en tout cas fait semblant de le savoir et arrive à nous en convaincre.

            Alors à quoi bon s’inquiéter ? Le monde est vaste et mystérieux. Et il s’y passe des choses étranges. Attendons donc. D’   ailleurs les Hautes Autorités Compétentes ne laisseront certainement pas passer un tel amalgame de convergences significatives. Nous voilà bien loin de l’urinoir de Marcel Duchamp, honnêtement révolutionnaire en son temps. Mais un peu dépassé pour lors. Au-delà du concept déconceptualisé, au-delà de l’abstraction la plus irrémédiable revenons avec bonheur au concret, à ce qui sent, à ce qui mijote, à ce qui remplit nos poubelles, enfin en un mot au quotidien de notre humanité. Pour l’art et la culture on avisera par la suite, quand la crise sera terminée et qu’on aura les moyens de faire des choses plus rassurantes, voire plus politiquement correctes. Mais, comme disent nos amis anglais : « demain est un autre jour ».

 

                                                                     Le Chesnay le 27 janvier 2013

                                                                     Copyright Christian Lepère

 

 

La suite...

 

Le progrès fait rage

Les murs prennent la parole

Et leur clameur devient assourdissante !

La prochaine fois je vous dirais :

« Dis moi qui tu tagues ? »

 

 

61-Les-marionnettes.jpg

                                                                        "Marionnettes" - dessin à la mine de plomb - 27,5 x 39,5 cm - 1984

 

 

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