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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 08:16
"La cohorte du yang" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2003

"La cohorte du yang" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2003

« Dirty corner »

(Coin sale)

 

               Après un dur labeur j'ai rangé mes pinceaux. Et pour me rafraîchir l'esprit je me suis dirigé vers le parc de Versailles. Le temps était beau et un petit souffle de vent rendait l'ambiance agréable. Je commençai par me diriger vers le fond du parc, là où les touristes japonais s'aventurent rarement, plus attirés par la magnificence des appartements royaux ou l'exaltation des vastes perspectives qu'on découvre du haut des terrasses.

               Pour ma part j'ai un faible pour les parties plus cachées. Je ne dirais pas sauvages, ce serait très exagéré, mais un peu moins assujetties à une géométrie implacable. J'allais donc le nez au vent et l'esprit assez vacant, profitant de l'ombre des grands alignements d'arbres. Cela me ramena au Grand Canal vers des lieux plus fréquentés.

               Enfin parmi les touristes je remontai l'allée centrale me dirigeant droit sur le château. J'aperçus alors une silhouette étrange. Un repère visuel inattendu. Reprenant mes esprits je pensais aussitôt qu'il s'agissait de l'installation qui avait fait scandale,  œuvre d'Art Contemporain qui avait réussi à investir ces lieux frileusement préservés par la tradition.

               Me rapprochant je constatai que c'était bien la production de Sir Amish Kapoor, génial plasticien et grand installateur à la renommée internationale convié ici pour remettre en question le consensus dont bénéficie encore Le Nôtre aux yeux de quelques attardés nostalgiques des anciens temps. Il était donc là pour témoigner et ouvrir les yeux des malheureux constituant les foules bigarrées qui se pressent et s'obstinent  à venir révérer un vain passé. Beauté, harmonie, vastitude des perspectives sur le Grand Canal. Toutes valeurs obsolètes qui nous maintiennent à un niveau lamentablement humain. Que diable nous sommes à l'ère du numérique et du virtuel, à l'ère de la déstructuration et de la remise à plat. Il reste des tabous ? Abattons-les et piétinons ces traditions de petits boutiquiers retraités qui nous interdisent tout renouveau.

               D'emblée j'ai été impressionné par la taille, puis par la masse, puis par la quantité de matériaux entassés à grand renfort de bulldozers, de pelleteuses et autres engins de terrassement dignes de chantiers pharaoniques. Sans doute n'a-t-on pas lésiné sur les moyens. D'abord j'ai découvert une sorte d'énorme tuyau fermé à son extrémité, en métal un peu rouillé, de 60 mètres de long si l'on en croit des documents sérieux et environné de gros rochers disséminés sur la pelouse. Ensuite de faux rochers d'un rouge sang très énergétique, encore plus gros, encore plus indigestes. Enfin en abordant la façade tournée résolument vers le château, une sorte d'énorme pavillon en métal, fort laid et assez inquiétant. J'ai appris par la suite sur internet qu'on l'avait appelé « Le Vagin de la Reine » après qu'il eut été nommé par son concepteur « Dirty Corner » ce qui veut dire « Coin sale » en bon français. Ce dernier a d'ailleurs reconnu qu'on pouvait y voir une allusion sexuelle, si l'on y tient, bien sûr…

               Or, à notre grande et légitime stupéfaction tout cela a été vandalisé décoré de tags à la peinture blanche. Des inscriptions énormes, bâclées et délivrant un message confus plein de sous-entendus racistes et antisémites. En tout cas sans rapport évident avec l'objet de l'intervention.

               Bref, le spectacle est suffisamment scandaleux et croustillant pour attirer les âmes qui aiment s'émouvoir ou qui souhaiteraient en découdre. S'indigner pour se sentir exister ! Prendre parti pour ou contre ! Enfin lutter contre le Mal et contre ses suppôts !

               Que dire de tout cela ? Que la laideur arrogante et gigantesque de l’œuvre a attiré irrésistiblement une réaction de même niveau. Aussi inepte et violente. Aussi dénuée de signification autre que la recherche du scandale à tout prix et la provocation malsaine.

               Mais la problématique de Kapoor a d'autres facettes. Devant le château il a installé un grand miroir courbe qui reflète les touristes qui s'approchent, la tête en bas. Çà pourrait être rigolo et digne du musée Grévin où l'on m'avait emmené quand j'étais petit. J'avoue qu'à l'époque ça m'avait beaucoup plu, autant que certaines attractions de la Foire du Trône, train fantôme, autos-tamponneuses et barbe à papa. Il est vrai que les miroirs étaient nombreux et variés et vous renvoyaient de votre personne des aspects assez désopilants. Et puis ça ne cachait pas le château de Versailles qui se suffit à lui-même.

               Enfin je venais aussi de contempler une sorte de soucoupe volante orientée vers le ciel, dressée sur des supports métalliques rigides et disgracieux. Là aussi les visiteurs pouvaient s’y contempler et se photographier comme tout le monde le souhaite.

               Que conclure de tout cela ? Peu de chose sans doute…Que nous vivons une époque exaltante où le n’importe quoi sévit à qui mieux mieux. Où tout a le droit de s’exprimer et de tenter sa chance pour séduire le plus grand nombre. Chacun peut y délirer comme bon lui semble et imposer ses élucubrations aux autres, dans la mesure où les autres, il est vrai, ayant aussi ce droit ne souhaitent pas s’en priver.

               Notre premier ministre désapprouve l’antisémitisme. C’est son rôle et on l’approuve. D’ailleurs étant politiquement correct comment pourrait-il se comporter autrement ? En revanche il n’a pas réagi à l’installation de l’ineptie monumentale. C’était beaucoup trop risqué. Se mettre à dos « l’artocratie » dominante et la finance internationale, sans oublier les autorités culturelles et quelques grands patrons mécènes éclairés et sachant rester tellement simples. En gros tout ce qui s’est développé grâce au culte de la libre entreprise et de la liberté totale en art.

               Nous en sommes là. Un trublion pas spécialement doué peut en toute impunité venir investir un des ensembles architecturaux les plus illustres de notre histoire, reconnu comme patrimoine de l’humanité. Certes on n’est pas forcé d’aimer la rigueur et la pompe de Versailles. On peut lui préférer la fantaisie sinueuse des jardins anglais ou les extravagances baroques d’Europe centrale. Il en faut pour tous les goûts. Mais on peut ressentir aussi un profond malaise devant l’intrusion abusive. En architecture comme en aménagements paysagers l’unité de style sans rigidité dogmatique est souhaitable. Elle reste possible entre des formes proches comme le roman et le gothique dont la conjugaison au sein des cathédrales est souvent harmonieuse parce que la transition a été progressive et naturelle. Mais trop c’est trop ! La fausse note nous agresse et la cacophonie n’est pas bonne pour notre équilibre nerveux et viscéral.

               Que voulez-vous, j’allais au parc de Versailles pour me détendre et me ressourcer. Pas pour y être agressé par une énormité racoleuse issue d’une personne qui n’a pas encore fini sa crise d’adolescence. Ni par les réactions exacerbées de tagueurs frénétiques qui ne rêvent que plaies et bosses. Je sais je suis vieux jeu  et je n’aime pas trop être perturbé. C’est très bourgeois même pas bobo mais c’est ainsi. Et je crois que je ne suis pas le seul.

               Enfin ! Dormez en paix braves gens car tout est sous contrôle. Rassurez- vous les coupables seront poursuivis et châtiés. En tout cas tout le nécessaire sera fait. C’est promis. C’est juré.

 

                                                                  Le Chesnay le 10 septembre 2015

                                                                  Copyright Christian Lepère

"La cohorte du yang" - détail

"La cohorte du yang" - détail

Alors?

C'est cool?.

Réjouissez vous !

Il va y avoir une suite!

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15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 08:52
"Les lendemains qui chantent" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

"Les lendemains qui chantent" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

 

Destins entrecroisés

(suite et fin)

 

         En fin d’ascension la cabine s’arrête. La porte palière s’ouvre. Un pas rapide martèle le couloir, une porte est ouverte puis claquée. Enfin il peut faire venir à lui l’ascenseur qui n’a plus d’autre obligation. Il appuie sur le 0, descend sans encombre et passe devant la loge du gardien.

         Courtois et disponible celui-ci lui fait signe d’entrer. Il a un colis à lui remettre. Voilà donc notre jeune ethnologue se voyant remettre un précieux colis. Un de ses anciens professeurs lui envoie des documents très rares  sur une tribu d’aborigènes qu’on a réussi à contacter afin de connaître leurs mœurs. C’est fort utile par les informations nouvelles que cela apporte et par les pistes qui s’ouvrent et les questions nouvelles que cela entraîne. Voilà l’avenir qui se remet en marche vers des horizons inespérés

         Passionné par les perspectives qui s’ouvrent il ne fait plus très attention à ce qui l’entoure. Dommage ! Car après avoir fait le nécessaire sa voisine inconnue vient de redescendre par l’ascenseur avec la conscience plus tranquille. Un peu pressée elle passe devant la loge sans jeter un coup d’œil alors qu’il est en train de prendre connaissance du contenu de son colis. D’ailleurs ils ne se connaissent pas et n’ont pas le moindre soupçon de leur existence réciproque. Si ce n’est celle d’une vague silhouette aperçue à travers les reflets de la porte palière d’un ascenseur dont les comportements sont plutôt frustrants quoique justifiés par les contraintes techniques.

         Enfin il peut remonter son colis, cette fois-ci sans encombre. Son paillasson est toujours bien aligné et la porte s’ouvre sans problème. Il va pouvoir ressortir pour se rendre à la Grande Bibliothèque. Elle, pour sa part, vient de passer à l’agence où on lui a proposé une offre alléchante. Un autre logement moins cher, de surface identique et avec vue sur les toits de la capitale. Au loin on distingue même le Sacré-Cœur et en se penchant un peu dangereusement, entre de hautes cheminées l’ultime sommet de la colonne de la Bastille. De quoi faire rêver pour pas cher et alimenter les commentaires quand on invite des amis à venir contempler la vue.

         Elle peut donc maintenant se rendre à la Grande Bibliothèque, lieu de ses espoirs et de sa fascination, tellement riche d’enseignements pour sa future carrière. C’est là qu’elle va à nouveau le croiser. Cette fois-ci ils vont se frôler dans un vaste couloir où la foule s’empressant dans les deux sens va les rapprocher de façon insistante mais purement aléatoire. D’ailleurs ce sera très bref et il n’y aura pas le plus petit échange de regard. Pas même un battement de cil. Faire partie d’un groupe compact ne pousse pas à s’intéresser outre mesure à qui l’on croise.

         Un peu plus tard il y aura quand même une approche plus effective à la cafétéria. Mais à nouveau, quand on piétine devant la caisse au sein d’une longue file d’attente on n’a pas forcément envie de dire autre chose que « Pardon ! »  et « Après-vous… ». Donc, pas de suite, pas d’enchaînement, pas de glissement vers des sujets un peu plus intimes ou compromettants. Rien qui puisse mettre en évidence des affinités et des points communs.

         Ah ! S’ils s’étaient retrouvés à la même table, face à face ! Là peut-être y eut-il eu une amorce, un soupçon de connivence derrière les banalités, au-delà de la pluie et du beau temps. Sans oublier les réflexions mi-figue mi-raisin sur les aléas des transports en commun et les pertes de temps donc d’argent que cela entraîne. Peut-être auraient-ils parlé d’aborigènes et à partir de ce préambule émis quelques considérations sur les profondeurs de l’âme animiste ?

         Mais le destin était tout autre. D’ailleurs ni l’un ni l’autre ne saura jamais à quel point deux univers se sont côtoyés  séparés par la vitre anonyme de la porte palière de l’ascenseur. Celle de l’immeuble bourgeois d’une petite rue paisible du 15ème arrondissement, en plein cœur de Paris, ville lumière, ville de rencontres et d’échanges. Haut lieu de la convivialité.

 

                                                      La Brosse Conge le 29 août 2015

                                                      Copyright Christian Lepère

 

"Les lendemains qui chantent" - détail

"Les lendemains qui chantent" - détail

La prochaine fois

je vous parlerai de turpitudes.

C'est un peu éprouvant

mais tellement agréable quand ça s'arrête...

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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 07:45
"L'escalier" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

"L'escalier" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

Destins entrecroisés

 

      Ce matin-là il sortit de chez lui. Refermant précautionneusement la porte puis vérifiant l'alignement du paillasson et sûr d'avoir fait tout le nécessaire, l'âme tranquille il se dirigea vers l'ascenseur. Une longue journée de recherche l'attendait. C'est qu'il devait se rendre à la Grande Bibliothèque pour y collecter des informations sur sa tribu d'aborigènes préférés.

         Ethnologue averti il poursuivait ses recherches pour élaborer sa thèse. L'affaire était bien avancée et il ne lui manquait que des détails pratiques pour prouver le bien fondé de ses vues sur l'âme tribale et ses pratiques magiques. Si son concept n'était pas totalement révolutionnaire, il n'en demeurait pas moins d'une nouveauté surprenante. Ah ! On allait voir ça dans les médias ! Quand tout serait publié ! Quelle remise en cause de nos certitudes les plus enracinées ! Quel bouleversement dans les mentalités les plus poussiéreuses et bien pensantes ! Quel coup fatal porté aux dogmes institutionnels ! Son cœur s'exaltait déjà à l'avance et c'est avec confiance qu'il appuya sur le bouton d'appel…

         Pas de réponse. Rien ne se passe. Il appuie à nouveau. En vain ! Enfin des bruits se produisent. Oui ! Ça vient du dessus. Il est au 5ème et au 7ème l'ascenseur commence à descendre. Le jeu des câbles et du contrepoids l'atteste. Ça va s'arrêter pour l'accueillir et le mener tout en bas, vers la sortie de l'immeuble. Vers l'avenir qui lui sourit en lui ouvrant les bras.

         Mais non ! L'ascenseur ne s'arrête pas. Il continue sa descente. Ah ! Bien sûr, il y a quelqu'un à l'intérieur qui a appuyé sur le bouton avant qu'il ne le fasse lui-même. Manque de coordination. Ordres contradictoires donnés à une seconde d'intervalle. Et l'électronique suit son cours, accorde la priorité à qui de droit. C'est d'une logique implacable. On ne peut que s'incliner.

         Mais il a eu le temps d’entr’apercevoir une silhouette féminine jeune et conforme à ses fantasmes. Oh ! Ça n’a été que fugace et son imagination a sans doute complété une information lacunaire. Mais enfin l’impression correspondait à ses attentes d’image subliminale toute enrobée de mystère. Car il faut l’avouer, malgré un avenir brillant et une situation pleine d’espoir, il ne se sent pas si bien que cela. Un peu seul à vrai dire. En manque de complice pour partager sa recherche et confirmer ses attentes.

         Pendant ce temps elle a atteint le rez-de-chaussée. Jeune étudiante très attirée par l’anthropologie, elle est un peu indécise. Va-t-elle plutôt s’orienter vers l’ethnologie ? Peut-être même vers l’étude de tribus aborigènes ? Il y a hésitation. L’avenir est si vaste, si ouvert. Mais aussi si incertain. Alors on verra bien…

         Déjà elle a eu la chance de pouvoir se loger au 7ème étage de cet immeuble bien sous tous rapports du 15 ème arrondissement. Elle ne connaît personne dans le bâtiment mais son séjour n’est que provisoire. D’ailleurs elle a autre chose en vue et devrait quitter l’endroit très vite. Elle doit même se rendre dès aujourd’hui à l’agence immobilière pour visiter d’autres logements.

         Arrivée en bas, elle sursaute. Une idée inquiétante vient de lui traverser l’esprit. A-t-elle bien fermé le robinet du gaz avant de sortir ? Mieux vaut vérifier. On ne sait jamais. A moins qu’on ait envie de faire connaissance avec les pompiers ou de voir son nom dans le journal. Donc une demi-seconde avant qu’il n’appuie à nouveau sur le bouton d’appel, elle a déjà appuyé sur le 7 et l’ascenseur, docile et bien élevé la propulse vers les hauteurs. A nouveau le locataire du 5ème la voit passer, mais de dos. D’ailleurs il n’est pas très attentif, un peu contrarié par ces allées et venues. Il sent pointer la désapprobation.

                                                                               À suivre

 

 

"L'escalier" - détail

"L'escalier" - détail

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 06:46
"Ténèbres resplendissantes"  - (abstrait visité par du figuratif) - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

"Ténèbres resplendissantes" - (abstrait visité par du figuratif) - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

 

Le peintre

soumis à la question

(suite et fin)

 

              Breughel et Hiéronymus m’ont donc ouvert une voie que je n’ai jamais cessé de suivre depuis. Mes vues se sont élargies et des estampes japonaises aux masques africains en passant par les couchers de soleil de Claude Gellé dit le Lorrain j’ai intégré d’autres mondes pour finir par me considérer comme un peintre abstrait. Paradoxe ? Non ! Et cela mérite explication. Après tout une œuvre picturale est avant tout un ensemble de lignes, de surfaces et de couleurs qui se doivent d’avoir un intérêt en elles-mêmes. Comme la musique qui, sauf exception, ne ressemble à rien de reconnaissable dans le monde extérieur mais qui témoigne malgré cela d’une beauté et d’une harmonie inhérentes. Beauté basée sur des rythmes en accord avec ceux de notre biologie et des rapports de fréquences d’une rigueur toute mathématique. Et c’est vrai pour toutes les sortes de musiques, qu’elles soient d’une rigueur très intellectuelle ou d’une exubérance populaire. C’est vrai de Jean-Sébastien Bach, du jazz sous tous ses aspects, du rock et des chants Grégoriens.

              Je suis donc un peintre abstrait, indéniablement figuratif, certains diraient même anecdotique et plutôt porté sur le petit détail rigolo. Ce serait rater l’essentiel qui est, sous le pittoresque apparent, une recherche d’harmonie et d’unité dans l’organisation. Le reste étant donné par surcroit et pas totalement indispensable. Tant pis pour ceux qui voient avec leur seul intellect ce qui s’adresse directement à la sensibilité comme toute musique visuelle digne de ce nom.

              Si je m’affirme en tant que peintre abstrait, c’est aussi pour la raison évidente qu’il suffit de zoomer sur mes peintures et d’en extraire de petites zones pour que, isolés du contexte, les détails perdent toute signification figurative et ne soient plus que de la peinture pure dénuée de références au monde connu et reconnu où nous fait vivre notre vision étriquée et utilitaire. Celle-là même qui permet qu’après un vague coup d’œil nous puissions nous empresser de « reconnaître » notre petit monde familier. Ce qui nous dispense d’une enquête plus approfondie et nous permet de passer à autre chose. Car c’est bien là le problème, celui de la vision ordinaire incapable de voir le monde dans son renouvellement incessant et préférant authentifier au jugé ce qu’elle a déjà enregistré et validé. C’est pourquoi nous vivons dans une grisaille de routine et de convention qui se veut rassurante. Et qui l’est. Mais en nous coupant irrémédiablement de la réalité concrète qui n’a que faire de notre besoin de sécurité et de certitudes conventionnelles.

 

                                                                    La Brosse Conge le 22 août 2015

                                                                    Copyright Christian Lepère

 

 

 

"Microcosme"  (abstrait visité par du figuratif) - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

"Microcosme" (abstrait visité par du figuratif) - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

A

la

semaine prochaine

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 08:09
"Vert paysage" - huile - toile marouflée sur bois - 23 x 16 cm - 1960 - Réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel et de Jérôme Bosch

"Vert paysage" - huile - toile marouflée sur bois - 23 x 16 cm - 1960 - Réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel et de Jérôme Bosch

 

Le peintre

soumis à la question

(suite)

 

 

              Breughel me convenait par l’ampleur de sa vision. Ses vastes paysages composés de multiples lieux et accidents de terrain qu’il avait observés au cours de son voyage vers l’Italie m’ouvrait aux horizons lointains. Contrairement aux autres artistes de son 16ème siècle, il ne prenait pas prétexte des hauts faits de l’Antiquité ou de l’Histoire Sainte pour faire étalage de références culturelles qui vous donnent l’impression de faire partie de l’élite des gens cultivés ou même de ceux qui seront sauvés par leurs croyances. Son but n’était pas de dramatiser pour frapper les esprits par des mises en scène spectaculaires noyées de clair-obscur. Rien de spectaculaire. L’essentiel était souvent discret, même s’il occupait le centre de la composition comme dans le « Portement de croix » où le Christ est au cœur de la foule, tout petit. Et cela était fait avec un tel tact, une telle discrétion que pendant longtemps il fût peu apprécié. Breughel le Drôle, peintre des petites gens et de l’anecdote campagnarde n’avait rien pour séduire le 17ème siècle et sa folie des grandeurs. La monarchie absolue ne pouvait y condescendre. Il lui fallait de la pompe et des oraisons funèbres. De la gloire et de la vanité. Il fût donc oublié ou moqué. Avant que l’histoire ne revienne sur ce jugement hâtif.

              Qu’il soit Allemand, Andalou ou Nippon le touriste basique pénétrait il y a encore peu le Domaine Royal sous le regard souverain du Grand Roi fièrement campé sur son cheval, sûr de son fait, indiscuté… Par une curieuse évolution des perspectives voilà maintenant que cette noble statue accueille les visiteurs du vaste monde à l’entrée de la place d’Armes, dominant tout un moutonnement d’autocars convergeant depuis les confins de l’Europe et faisant de Versailles un pôle d’attraction planétaire. La perspective a changé. Excusez-moi de cette petite digression qui en dit long sur l’état d’esprit actuel.

              Revenons maintenant à Breughel. Pour le Grand Siècle il faisait tache. C’était un amuseur. Mais déjà je pressentais sous le détail pittoresque, dans l’attitude pataude et la silhouette engoncée de ses paysans toute la profondeur d’un esprit pour qui le relatif est une expression de l’absolu.

              Dans un autre registre Jérôme Bosch m’avait séduit. Là c’était au contraire toute la profondeur d’un subconscient débridé qui profitait de la complicité du peintre pour faire surface. D’ailleurs ce sont les surréalistes qui l’ont signalé à notre attention. Ce grand ancêtre les avait devancés. Décadenassant les ténèbres flamboyantes des couches profondes du psychisme, il s’était permis ce que nul avant lui n’avait osé avec une telle audace et une telle imagination. Certes les fresques moyenâgeuses étaient riches en scènes infernales et en diableries naïves et rouées mais cela restait assez conventionnel. C’étaient des œuvres spontanées soumises aux attentes des fidèles et des bons pasteurs en charge d’âmes. Il fallait donc que quelqu’un ose enfin aller voir tout au fond s’il y était. Etant de plus un peintre à la technique irréprochable et disposant de tout son temps il pouvait aller au bout de ses fantasmes. D’ailleurs beaucoup l’ont ensuite suivi mais hélas pas toujours avec la même rigueur et l’inimitable fantaisie créatrice. Ce ne furent souvent que des suiveurs.

 

                                                                        A suivre…

 

"Neige" - huile - toile marouflée sur bois - 25 x 35 cm - 1960 - Réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel et de Jérôme Bosch

"Neige" - huile - toile marouflée sur bois - 25 x 35 cm - 1960 - Réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel et de Jérôme Bosch

Le temps passé

s'est 

écoulé

et les saisons

tournent en rond

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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 12:53
"Vagabond" - huile - toile marouflée sur bois - 1960 - 50 x 30 cm - Peinture réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel

"Vagabond" - huile - toile marouflée sur bois - 1960 - 50 x 30 cm - Peinture réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Breughel

Le peintre

soumis à la question

 

              C'est la question piège, le guet-apens que l'on vous tend innocemment quand on veut en savoir plus. Et c'est somme toute assez légitime. Devant vos œuvres peintes, qu'elles soient belles, laides ou carrément insignifiantes la personne qui s'y intéresse ou prétend y porter attention en arrive bientôt à vouloir vous cerner. Après l'incontournable : « Combien de temps vous faut-il pour faire ça ? » et la très évidente réponse : « Mais, tout le temps nécessaire... » qui laisse perplexe et peut réduire l'interrogateur au silence, on en arrive bientôt aux motivations. « Quelles sont vos sources d'inspiration ? » et surtout : « Comment avez-vous commencé ? ». Sous- entendu : « Avez-vous fait les Beaux-Arts ? ». Si les œuvres en question paraissent inhabituelles et n'entrent pas dans les catégories courantes : abstrait, naïf, figuratif  ou autres, on tente alors d'affiner

              Je vais donc répondre aux questions que l'on va ou que l'on m'a déjà posées depuis ma plus tendre enfance. Cela m'a pris tout petit, je l'avoue, mais comme bien des bambins j'ai pendant mes jeunes années copié inlassablement ce qui me tenait à cœur. C'était dans l'air du temps, c'était ma culture et je baignais dans l'univers de Walt Disney comme le petit poisson dans les eaux mystérieuses d'un étang mirifique. Monde de légendes et d'archétypes où tout parle à l'âme enfantine et l'entraîne dans des rêveries sans fin. Blanche Neige illuminait la maison des sept nains. Bambi gambadait dans la prairie pleine de fleurs. Mais la méchante sorcière veillait en ricanant et un crocodile de cauchemar traquait le capitaine Crochet qui ne méritait pas mieux. Les oreilles de Mickey me plaisaient immodérément et les petits cochons me charmaient de leurs facéties. Tout cela me servait de modèle et inlassablement je reproduisais mes héros préférés au crayon, à l'aquarelle et parfois par des moyens plus sophistiqués. J'avais même réussi à faire des dessins suggérant le relief avec la technique des anaglyphes. A l'aide d'un crayon rouge et d'un crayon vert, en décalant plus ou moins ces deux couleurs j'arrivais, en regardant à travers des lunettes colorées à faire surgir le volume. Ça n'était pas la 3 D, mais ça marchait !

              Bien sûr l'univers des dessins animés ne suffisait pas et l'astronomie, la paléontologie et d'autres sciences tout aussi mystérieuses me fascinaient. Il m'arrivait de reproduire des squelettes de dinosaures découpés ensuite aux ciseaux à ongles ou de reproduire des fossiles que je récoltais au long des chemins creux bourguignons. J'allais même jusqu'à copier la Joconde, au crayon noir sur papier Canson avec une précision photographique. Je m'acharnais aussi sur des copies de timbres postes français dont les originaux gravés sur acier étaient d'une précision de détail qui m'émerveillait. Je finis d'ailleurs par m'en envoyer un par la poste qui me revint à domicile dûment tamponné par les services postaux. Mais je n'étais pas un  faussaire, tout employé soupçonneux aurait pu constater en le scrutant à la loupe que j'avais remplacé le nom du graveur par le mien propre. Déjà, j'avais des préoccupations éthiques...

              Mais ma véritable nature ne se révéla que plus tard. Breughel et Jérôme Bosch m’attendaient patiemment sur les rayonnages un peu poussiéreux de la bibliothèque de l’école des Arts Appliqués. C’est là que je les débusquais en compagnie de Dürer et de Botticelli. Et c’est là que je me détachais véritablement du monde de Walt Disney qui dès lors ne pouvait plus suffire, même si par la suite il m’est arrivé de doter quelques personnages fantastiques d’oreilles de Mickey plus ou moins incongrues ou de faire figurer d’autres héros enfantins parmi les tags et les affiches lacérées recouvrant des palissades de lieux interlopes, sujets de certaines de mes peintures.

                                                                    A suivre…

"Paysage érotique" - huile - toile marouflée sur bois - 1960 - 25 x 35 cm - Peinture réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Jérôme Bosch

"Paysage érotique" - huile - toile marouflée sur bois - 1960 - 25 x 35 cm - Peinture réalisée à l'âge de 18 ans sous l'influence de Jérôme Bosch

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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 08:11
"Les admirateurs" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

"Les admirateurs" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

« A la recherche du temps perdu »

par Nina Companeez

 

           J'avoue m'être encore laissé piéger. Après avoir allumé la télé j'ai zappé sur Arte. Dans l'étrange lucarne voici que sont apparues des images qui me séduisent. Harmonieuses, équilibrées, parfaitement adaptées, elles ont le charme désuet d'un passé cher à Marcel Proust. Les couleurs sont subtilement nuancées. Ce ne sont qu'harmonies de beiges, de gris bleutés, de brun Van Dyck, de jaune de Naples et de blancs savamment déclinés. Du beau travail en vérité et parfaitement adapté au propos. Il s'agit d'une série réalisée par Nina Companeez et qui s'intitule tout simplement « A la recherche du temps perdu ».

             J'ai lu jadis cette œuvre fleuve ou tout au moins les parties qui me semblaient essentielles. Car j'avoue ne pas toujours m'être vautré avec délices dans les complexités psychologiques de la noblesse et de la haute bourgeoisie qui fleurissaient  encore en 1900. Mais c’est tout le paradoxe. Comment dans cette époque encore lourdement conventionnelle où l'on avait du mal à appeler un chat un chat, ces gens cultivés, bardés de références, sûrs de leur fait et de leurs prérogatives arrivaient-ils à vivre leurs passions ? Car ils y arrivaient, avec toutes les conséquences dramatiques ou loufoques que cela implique.

             Par chance un témoin était là, posté aux aguets et se trouvant impliqué dans les méandres des conventions. Voici donc au premier plan le narrateur. Grand jeune homme un peu pensif encore plein d'illusions mais doté d'une intelligence et d'un sens de la subtilité assez exceptionnels. Un peu oisif comme il se doit, ne s'étant pas encore consacré à l'élaboration de son œuvre, le voilà qui se retrouve au Grand Hôtel de Cabourg. Face à la mer infiniment changeante et à ses états  d'âme soumis aux variations atmosphériques et aux rencontres inévitables. Car nous sommes dans un monde de convention où tout est réglé par l'étiquette et les obligations convenables. Par ce qui se fait et par ce qui est grossièrement inopportun.

             Le narrateur va donc vivre sa jeunesse. Voir disparaître sa grand-mère qu'il aimait tant. Se laisser fasciner par la petite bande de jeunes filles en fleurs qui font la nique aux conventions pesantes et se permettent des fou-rires irrévérencieux en sautant les barrières ou en rendant visite à un peintre impressionniste majeur mais qui est resté si simple…

             Il va aussi rencontrer des personnages plus étranges ou simplement plus ambigus. Le jeune Robert de Saint Loup va devenir son ami. Puis il aura des démêlés avec le très contourné baron de Charlus, monstre d'ambivalence habité par un orgueil délirant et se complaisant dans la déchéance mais avec noblesse.

             Il va aussi admirer jusqu'à la déraison la duchesse de Guermantes et tout faire pour connaître son monde aristocratique qui lui paraît si mystérieux. Jusqu'au jour où il va être invité dans le Saint des Saints par son idole et réaliser que tout cela est beaucoup plus plat, anecdotique et convenu que ce qu'il avait rêvé avec exaltation.

             Le voilà donc qui petit à petit retombe de haut, réalisant à quel point il s'est menti à lui-même en se concoctant de grandes passions amoureuses, puis en les voyant s'éteindre sans bruit comme les fleurs qui se fanent.

             Tout cela est bien connu, surtout depuis que Proust nous l'a montré. C'est ce qui fait qu'à la fin du premier film j'ai éteint la télé. La seconde partie allait commencer séance tenante mais j'avais eu ma ration d'esthétique et de turpitudes. Et puis la suite je la connaissais. D'ailleurs ce qui m'intéresse véritablement c'est l'aboutissement ou comment un certain Proust, Marcel de son prénom a réalisé une percée métaphysique non négligeable avec l'aide bénévole de sa petite madeleine ou en trébuchant sur les dalles disjointes de l'église Saint Marc à Venise. Ou comment un snob un peu fat a découvert ses propres profondeurs qui sont aussi sans doute les nôtres.

 

                                                 La Brosse Conge le 31 juillet 2015

                                                 Copyright Christian Lepère

"Les admirateurs" - détail

"Les admirateurs" - détail

"Les admirateurs" - détail

"Les admirateurs" - détail

"Les admirateurs" - détail

"Les admirateurs" - détail

Temps estival !

Mais ne ferait-il pas un peu chaud?

Et les normales de saison sont-elles bien respectées

au moins selon la moyenne statistique?

La question se pose !

Mais comme disait tonton Raymond

un oncle à moi :

"Tout ça n'est pas suivi..."

Et c'est parfois bien ennuyeux !

Enfin

pas d'affolement

on verra bien après le 15 août...

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 20:31
"La tribu" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

"La tribu" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

Bicentennial man  

 

 

             J'avoue m'être laissé piéger. C'est qu'il faisait chaud et lourd et qu'aucune amélioration n'était prévue aux informations. Alors j'ai zappé. Après les turpitudes habituelles me voici sur Arte et c'est le début d'un film de science-fiction « Bicentennial man ». Je vais me laisser faire et le voir pour la seconde fois. C'est que la première m'avait laissé perplexe et en tout cas m'avait interpellé dans mes profondeurs les plus obscures.

             L'histoire est simple. Un brave homme achète un robot  pour aider son épouse dans les tâches ménagères. On lui livre la chose  et toute la famille se trouve réunie autour du nouveau venu. Les réactions sont diverses, attirance, admiration mais aussi méfiance, peur et sentiments inavouables. L'ambivalence est à son comble. Le côté humain tellement bien imité et des comportements d'une précision électronique font du robot un serviteur fidèle. Serviable jusqu'à l'excès sa devise est : « L'on est heureux de pouvoir servir ». Il est admirablement programmé.

             Autour il y a des humains qui ne peuvent s'empêcher d’anthropomorphiser, surtout quand ils sont d'un âge tendre. « Petite fille » et « Grande fille » ne vont pas s'en priver. La plus âgée va même tenter de se débarrasser de l'intrus en lui demandant d'ouvrir la fenêtre, puis de se pencher...Ce qu'il fait obligeamment n'y voyant pas malice. Un peu plus tard il va frapper à la porte d'entrée en bien piteux état. Cabossé, sali, plein de tics informatiques et de dégradations de logiciels qui le font ressembler à un vieillard atteint de Parkinson.

             Mais rien n'est simple et très vite l'androïde va sembler s'attacher à ses maîtres. Attentif il saisit leurs états d'âme et souhaite combler tous leurs souhaits. Il n'est pas programmé pour mentir...sauf si un pieux mensonge est ressenti comme un moindre mal. Son éthique est plus fiable que celle de bien des humains.

             Mais c'est une sorte de mutant. Ses désirs outrepassent ses limites mécaniques. Sa programmation a des failles et laisse la place à des improvisations. Tel un enfant il prend conscience du monde et de lui-même. Il est en train de s'humaniser en développant ses capacités diverses. Il se lance dans le bricolage, la réparation d'objets, la fabrication d'artefacts dont les qualités esthétiques surprennent évidemment. Le voici qui commence à gagner de l'argent ce qui nécessite un compte en banque...Le chef d'entreprise, responsable de sa fabrication pense que ces facéties sont dues à de petits  défauts de programmation, des insuffisances de logiciels et qu'on pourrait y remédier facilement par un peu de chirurgie électronique. Mais l'intéressé ne l'entend pas de cette oreille. Son avocat  non plus !

             Soutenu par plusieurs membres de la famille qui l'ont intégré et le ressentent comme un proche, si ce n'est un semblable il va finir par avoir envie d'être libre. Oui mais libre de quoi ? C'est la question…

             Pendant ce temps la vie s'écoule. Les humains vieillissent suivant les lois biologiques. Certains meurent et notre robot croyant retrouver « Petite fille » qui est devenue grand-mère entre temps se retrouve avec la représentante de la 3ème génération. Mais les jeux de la ressemblance génétique  font qu'il va s'attacher à cette nouvelle version désormais plus vraie que l'ancienne. L'art et l'esthétique vont faire maintenant partie de sa vie, puis les passions humaines et l'amour, même physique.

             Il faut dire qu'entre temps il a rencontré un chercheur génial qui a poussé l'étude de la robotique jointe à des recherches en biologie expérimentale au point de pouvoir conjoindre les deux. Petit à petit Andrew va se retrouver pourvu d'organes, donc de sensations, d'affects, voire de sentiments avant de se voir vivre dans un corps biologique complet. C'est de la science-fiction me direz-vous ! Certes ! Mais quand même...A l'heure qu'il est au moins deux hommes ont vécu pendant un certain temps avec un cœur artificiel. Il est vrai qu'en sens inverse nos ordinateurs n'ont pas encore d'yeux ou d'oreilles qu'on pourrait leur tirer quand ils ne sont pas sages. Et encore moins d'organes vitaux qui viendraient assouplir leur rigueur mathématique. Mais au train où vont les choses  on peut se demander ce que nous réservent les chercheurs de pointe qui de toute façon tenteront tout ce qui peut être tenté. Par exemple insérer des puces électroniques dans le cerveau ? C'est fait ! Ou permettre aux neurones de commander une main artificielle ? Pas de problème ! C'est déjà du passé. Alors ?

             Mais si ce film m'a marqué profondément c'est parce qu'il pose des questions ultimes. « Qui suis-je ? » demandait Ramana Maharshi. Ou plutôt «  Que suis-je ? ».

C'est ce qui préoccupe ce brave Andrew. Après avoir voulu passionnément devenir humain pour pouvoir partager sa vie avec la compagne chère à son cœur, voilà qu'il est confronté au problème basique. Elle est mortelle et lui ne l'est pas. La fin du film approche. Pour assumer son destin il ne lui reste plus qu'à devenir biodégradable. Son ami bricoleur de haute technologie bio électronique a aussi la solution qui lui permettra de vieillir et de se dégrader en même temps que celle qu'il accompagne. Pour faire bonne mesure la cour suprême va enfin lui reconnaître un plein statut humain. Il va donc pouvoir s'éteindre paisiblement juste avant son âme-sœur qui n'a plus aucune raison de s'attarder.

             C'est la fin du film. C'est la fin d'une histoire inventée à l'origine par Isaac Asimov. Fictive autant qu'on veut mais peut-être plus vraie que les infos de notre chaîne favorite. Car la fable peut nous en apprendre long sur ce qu’on n’est pas. Mais ce à quoi l’on croit dur comme fer parce qu’on nous a formatés dans ce but, croire aux vérités conventionnelles rassurantes et aux apparences que nul ne saurait discuter.

                                                                                                                            

                                                                  La Brosse Conge le 17 juillet 2015

                                                                  Copyright Christian Lepère

   

"La tribu" - détail

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"La tribu - détail

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A bientôt

pour une nouvelle rencontre

estivale!

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28 juillet 2015 2 28 /07 /juillet /2015 20:37
"Nature morte bien fréquentée" - huile sur toile - 60 x 73 cm - 2001

"Nature morte bien fréquentée" - huile sur toile - 60 x 73 cm - 2001

 

          

Le faisceau de His

suite et fin

 

Enfin l’heure a sonné. On m’amène dans la salle d’examen. Le docteur prévu pour ce faire est surchargé et donc remplacé par un jeune. Le contact est spontané. Il m’explique les misères qu’il va me faire subir à son corps défendant. Il va m’introduire une sonde dans le pli  de l’aine puis la faire remonter jusqu’au cœur. Là une électrode est branchée sur l’oreillette, l’autre sur le ventricule, puis des impulsions électriques vont amener le muscle cardiaque à réagir en s’adaptant à des rythmes imposés. C’est très ingénieux mais l’anesthésie est locale et l’on sent ce qui se passe. Et ça fait des gouzi-gouzi… Les décharges électriques provoquent des sensations supportables mais inquiétantes. Enfin on m’apprend que le résultat final est tout à fait rassurant. La fonction sinusale un peu lente, mais rien d’autre à signaler. Me voilà tout content car ça valait le coup de se soumettre à l’exploration pour en savoir plus.

            On me ramène à ma chambre douillette avec un impératif : ne pas plier la jambe droite jusqu’au lendemain pour que ça cicatrise vite et bien. Je vous épargnerai la suite. J’ai été libéré. D’ailleurs mon voisin de chambre également. Demain la chambre 233 aura d’autres pensionnaires. Avec d’autres maux à soigner, d’autres interventions à pratiquer et des suites dont nous ignorons tout. Comme disent les bouddhistes le cycle du samsara va pouvoir se poursuivre et l’impermanence déployer ses fastes sans cesse renouvelés.

            Toutes formalités accomplies je repars pour la Bourgogne. Je ne sais combien a coûté ce petit intermède à la sécurité sociale mais pour ma part j’ai assumé mon rôle, celui du patient qui patiente patiemment en attendant que la conjoncture évolue suivant ses nécessités propres. Ce qu’elle n’a pas manqué de faire.

            Je vais donc reprendre mes activités habituelles en vous souhaitant un bon été et des vacances agréables. Après tout vous le méritez autant que moi, même si votre faisceau de His remplit sa mission avec diligence et ne nécessite pas de mise en observation un peu poussée.

 

                                                                                                                                                                                              La Brosse Conge le 2 juillet 2015

                                                      Copyright Christian Lepère

"Nature morte bien fréquentée" - détail

"Nature morte bien fréquentée" - détail

A bientôt

pour quelques réflexions 

sur la fiction

plus vraie que nature...

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 14:02
"Le songe apaisé" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2.000 -

"Le songe apaisé" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2.000 -

 

      Le faisceau de His

suite       

 

 

              Après Vincelles on quitte la vallée de la Cure qui entre temps s'est jetée dans l'Yonne. C'est par une vaste courbe assez abrupte que l'on remonte sur le plateau pour couper court en direction d'Auxerre. Là le spectacle est grandiose. Le panorama vaste et déployé s'étend jusqu'à l'horizon et sur les pentes en contrebas. Au loin dans la lumière Auxerre se profile dans toute sa gloire, nimbée de passé séculaire et couronnée de clochers et de tours. La cathédrale, d'autres lieux de culte et surtout le moutonnement des toits en vieille tuiles bourguignonnes en forment le centre puis autour, au-delà du boulevard extérieur qui entoure le centre-ville une ceinture de propriétés anciennes aux allures de petits châteaux d'un charme suranné néo -gothique, néo-classique ou patchwork de tout ce qui s'est fait de plus prestigieux au cours des siècles depuis la renaissance ou dans un orient rêvé. Les propriétés sont à l'avenant avec de grands arbres et des massifs de fleurs derrière des grilles en fer forgé dignes de nobles bâtisses.

            Au-delà ça se dégrade. Comme souvent en pareil cas, plus on s'éloigne du centre et plus on se rapproche dans le temps. Plus on devient contemporain. L'esprit n'est plus le même, ni les moyens mis en œuvre. On se paupérise, on se dirige vers la culture de masse. Certes ce n'est pas Sarcelles ni la Grande Borne mais c'est sans doute parce qu'on n'en a pas eu les moyens et que la dégradation sociale n'a pas pu s'épanouir comme autour des villes tentaculaires si chères à Boris Vian.

            Au-delà encore, toujours plus loin, toujours  plus vaste voici maintenant, les zones commerciales avec leurs hyper-marchés, les zones d'activité, les zones industrielles aux noms très pittoresques tels que «  Les Clairions » ou « Les pieds de rats » Le tout cerné, entouré, strangulé par un invraisemblable réseau de voies rapides, de bretelles, de ronds-points multiples et à rallonge conduisant implacablement vers les péages de  l'autoroute, à moins qu'ils ne vous égarent dans des terrains vagues anonymes, encore à aménager ou en voie de bétonnement irrémédiable. Partout des taupinières géantes, des tranchées énormes, des tuyauteries colossales et des amoncellements de sable ou de matériaux qui feraient penser à la dune du Pyla ou au sommet du Ventoux s'ils n'étaient pas aussi urbains, hasardeux et provisoires. Mais Dieu merci on finit par atteindre l'A 6 en direction de  Paris.

 

            Depuis belle lurette le monde suit son cours. Les époques se succèdent et s’alternent suivant la loi inexorable du balancier. Ainsi les progrès de la recherche scientifique aboutissant au pillage des ressources naturelles finissent par tout remettre en cause. Après avoir cru au progrès sans fin et à l’asservissement de la planète à notre bon plaisir, voilà que nos contemporains, qu’ils soient de base ou d’élite commencent à déchanter. Le progrès se retourne contre lui-même et ses effets secondaires sont pervers. Les lendemains qui chantent promis par des idéologies rejoignent les utopies dans le placard à balais des illusions passées. La toute-puissance humaine fait profil bas. Voilà qu’on atteint des limites et que toute nouvelle découverte pose beaucoup plus de questions qu’elle n’apporte de certitudes.

            Comme on pouvait s’y attendre l’irrationnel en profite   pour refaire surface. Sous des formes souvent approximatives et exotiques. Voici donc inévitablement le retour des religions, intégristes ou plus profondes et des sagesses traditionnelles, mais bien souvent comprises de façon simpliste parce que ça nous arrange. Le ras des pâquerettes se porte bien. Il a la cote au hit-parade.

            Une mode est apparue pour se sortir du quotidien et vivre des expériences un peu extrêmes. Ainsi des stages s’organisent pour faire des marches dans le désert. Pourquoi pas ? Et après tout le simple fait de sortir de son train-train et de se soumettre à des conditions inhabituelles peut révéler des aspects profonds du psychisme. Silence et  solitude peuvent être des moments de prise de conscience. Mais pourquoi chercher si loin ?

            Je viens de m’engager sur l’autoroute. Ce long ruban qui serpente dans la campagne bourguignonne et me conduit vers un horizon sans cesse reculé. Le trafic est fluide. Quelques camions venus d’Espagne ou d’Europe centrale ne sauraient faire obstacle. Tout va bien. Ma radio ne marche plus et mes pensées sont plutôt vagues. Je suis donc au désert, sans distraction. Presque seul avec moi-même. C’est-à-dire assez seul. Alors ? Alors les kilomètres défilent. Le temps passe… Tiens ! Où est-il passé ? C’est étrange comme il peut avouer son inexistence dès qu’on lui porte un peu d’attention. Certes quelques pensées me replongent dans des épisodes lointains de l’enfance ou tentent d’explorer un avenir proche mais bien incertain. Curieusement les souvenirs les plus anciens peuvent avoir une grande fraîcheur alors que d’autres encore récents paraissent évanescents. Relativité ? Bien sûr tout est relatif sauf justement la relativité qui elle est absolue.

 

                                                                                                                                                   La prochaine fois la suite du voyage ...

 

"Le songe apaisé" - détail

"Le songe apaisé" - détail

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