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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 07:53

105-L'équilibre------------

                                                                                                                          "L'équilibre" - huile sur toile - 65 x 54 cm

 

 

Vaste perspective

 

                 Soyons honnêtes, ça nous changera. Tous autant que nous sommes, du s.d.f. le plus minable au directeur du F.M.I., tous nous vivons sur l'intime conviction d'être le centre du monde. Pourtant les événements s'acharnent à nous prouver le contraire et que tout n'obéit pas au doigt et à l'œil  à notre volonté tyrannique (même si nos intentions sont parfois louables et altruistes).

                 Fasciné par les mystères de la perspective dont on m'avait expliqué les principes et le fonctionnement à l'Ecole des Arts Appliqués, il m'est petit à petit venu à l'esprit que cela pouvait en partie expliquer cette impression étrange d'être à la fois ce qu'il y a de plus important au monde et ce qui le dépasse.

                 L'homme est un animal métaphysique, c'est connu depuis la plus haute antiquité et l'on sait bien que ce qui nous différencie de l'animal est apparu à l'aube de l'humanité avec les premières sépultures et le culte des morts. Tel qu'il est conçu l'homme ne peut pas vraiment se croire mortel et limité. Et tout prouve que depuis toujours il cherche l'issue de ce monde phénoménal où les événements s'enchaînent suivant une logique implacable et des lois sans faille. Le plus convaincu des matérialistes a du mal à croire véritablement à sa propre mort, si ce n'est d'un point de vue purement  théorique. Etrange, non?

                 Mais la perspective dans tout ça? D'abord c'est une illusion ou plus exactement une science extrêmement précise qui permet d'expliquer comment nos sens nous trompent en nous fournissant une image du monde, certes très utile et opérationnelle mais totalement fausse. Voilà donc un intéressant paradoxe : nos yeux nous font percevoir des distorsions, mais nous y sommes tellement habitués que nous arrivons à les oublier. En réalité nous ne voyons pas ce que nos yeux captent et transmettent, mais ce que nous croyons être la réalité objective. Ainsi un cercle vu en perspective devient un ovale. C'est indéniable et cette apparence sera enregistrée par n'importe quel appareil photo, même numérique, parce qu'il est objectif. Mais nous mêmes sommes tellement perfectionnés et habiles à traiter les informations brutes que nous croyons voir un cercle, parce que nous savons que c'en est un. Evidemment une roue de vélo n'est pas ovale. Ce serait idiot. Même chose pour un carré et pourtant nos yeux et la photo nous montrent un trapèze. Même chose pour les parallèles qui, même infinies ne peuvent jamais se rejoindre, sauf en perspective.

                 Le point véritablement intéressant est que les choses ont une taille relative, grande quand elle est proche, plus petite au loin et finissant par disparaître encore plus loin, à l'infini…De là a se ressentir soi-même comme très grand (mon doigt peut cacher la tour Eiffel) et même ce qu'il y a de plus grand, la tentation est grande. Comment prendre au sérieux les petites fourmis noires vues du haut des tours de Notre-Dame et qui s'agitent sur le parvis? D'ailleurs s'agit-il de touristes allemands ou japonais? Evidemment si votre fille est au milieu vous allez peut-être la distinguer et lui donner plus d'importance. Mais en risquant de vous tromper.

                 Donc, plaisant ou dérangeant, tout ce qui se rapproche de moi devient de plus en plus important. Preuve de ma qualité de centre du monde puisque tout rayonne autour de ma personne, comme les planètes qui gravitent autour du soleil et deviennent insignifiantes en s'éloignant. Ainsi la plus modeste fuite d'eau dans la salle de bain nous préoccupe plus que d'effroyables coulées de boue en Chine ou en Amérique latine. C'est évident et indiscutable et d'ailleurs il est heureux que nous cherchions à remédier à ce qui nous incombe directement. A chacun de balayer devant sa porte.

                 Une autre notion très étrange est celle d'infini. Car même si "l'éternité c'est très long, surtout vers la fin…" il nous est également impossible d'envisager que le temps ou l'espace puissent s'arrêter quelque part. Car rien,  c'est rien , et ça nous fait horreur. Pourtant même un enfant peut représenter et utiliser l'infini sur une feuille de papier. Il lui suffit de tracer une ligne, de dire que c'est l'horizon qui en perspective classique et dans un univers géométrique parfait est le point où semble disparaître la route qui s'éloigne devant nous et que dans ce cas on ne peut prolonger au-delà. Mais attention, ce n'est pas la courbure de la terre qui la cache à nos yeux, non, elle est parfaite, le sol est un plan idéal illimité et malgré tout les bas-côtés finissent par se rejoindre, entraînant avec eux les fils électriques , les rangées de platanes et même les vaches qui broutent aux alentours. Mais attention, ce point qu'on peut dessiner sans problème est inatteignable en s'en rapprochant progressivement. Paradoxe? Que non! Simplement, et quelle que soit la vitesse (hyper-lumineuse au besoin) on s'en rapproche de plus en plus lentement…De plus en plus lentement…A moins de tricher avec son crayon et de faire comme si…

                 Sans doute avez-vous saisi que pour moi la découverte de la perspective a été un facteur d'interrogation sur le pourquoi du comment. D'abord nos sens nous trompent. Comment leur faire confiance? Toutes les informations qu'ils nous donnent sont sujettes à caution et sources d'illusions. Et de toute façon il ne s'agit jamais d'informations directes, objectives, mais de traductions et l'on sait à quel point les traductions, même littérales peuvent occasionner de méprises.
                 Dans le cas de la perspective c'est particulièrement flagrant et d'ailleurs les artistes en ont joué, constatant qu'une imitation parfaite de ce que l'on perçoit pouvait nous faire croire à une réalité tangible. Je songe ici au Quattrocento où le trompe-l'œil et les fausses perspectives peintes sur les murs des palais ont atteint des sommets de réalisme époustouflant. Mais il s'agit d'art, le but est de surprendre et faire rêver. Et l'espèce humaine adore ça, au point de renoncer facilement à toute recherche de vision et de compréhension objectives.

                 Un fait d'ailleurs m'a toujours paru significatif. Les jeunes, à l'adolescence, commencent à se poser des questions gênantes. Après avoir gobé sans vergogne  les explications et justifications de papa, maman et tonton Alfred, les voici maintenant qui deviennent autonomes et cherchent à comprendre. Face à l'horizon marin ou au déploiement féerique de la voie lactée par une belle nuit d'été, les voilà qui commencent à envisager un monde plus vaste, plus mystérieux et aussi moins rassurant que le cocon familial. Mon Dieu! Seraient-ils en train de devenir curieux et de remettre en cause préjugés et idées toutes faites? C'est un espoir, une aubaine. D'ailleurs les doctes pédagogues ont préconisé un enseignement philosophique en terminale. A l'âge où l'on est armé pour faire face aux subtilités dialectiques et au maniement des concepts.

                 Hélas, la flambée est généralement de courte durée et trop souvent les réflexions pertinentes et judicieuses des candidats au bac ne sont en fait que des acrobaties intellectuelles pour prouver leur compétence et l'étendue de leur savoir. En fait pour se justifier aux yeux des autorités. Ce qui permettra ensuite de se trouver une niche et de s'y installer pour faire carrière en devenant un brillant informaticien ou un psychosociologue particulièrement pointu, spécialisé dans les syndromes de comportements communautaires à tendance paranoïaque létale (C'est utile, il en faut!). Nous voici en plein dans le conformisme béant qui permet au monde de continuer sur sa lancée.

                 Mais j'en reviens quand même à la perspective. L'ayant enseignée à des élèves de collège, j'ai bien remarqué que si certains s'étonnaient devant les conséquences mystérieuses des lois de l'optique, c'était de courte durée et que pour la plupart frôler l'infini était beaucoup moins stimulant que s'exciter sur des jeux vidéos où l'on subit les distorsions perspectives les plus hallucinantes de façon instinctive sans même en avoir clairement  conscience.

                 Alors?

                 Alors c'est flagrant : vivant dans un monde d'apparences et d'illusions perspectives, ayant appris à les manipuler à notre profit, nous n'avons guère envie d'aller plus loin et de soulever le voile.

                 C'est comme ça.

                 Un chat est un chat.

                 Mais il existe quand même plusieurs espèces de chats…

 

                                                                   Sermizelles le 5 juillet 2011

                                                                  Copyright Christian Lepère

 

 

 

372-Splendeur-passée----100

                                        "Splendeur passée" - huile sur toile - 100 x 81 cm

 

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Published by L'imaginaire
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