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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 07:41

464-Fin-du-Kali-Yuga-jpg

                                                                                    "Fin du Kali Yuga" - huile sur toile - 61 x 50 cm

 

 

TITANIC ATTITUDE

 

 

            Et revoilà le Titanic. Enfoui d ans les profondeurs abyssales de l’Atlantique, il attendait son heure. Reposant noble et brisé en deux sur des fonds obscurs où rien ne bouge, où le temps paraît figé et où la vie se tient coite dans le silence de l’éternité, il se rappelle à nos mémoires.

            Cent ans déjà ! Cent ans depuis que la science et la technique triomphantes, ivres de leurs découvertes et d’un élan irrésistible ont persuadé l’homme qu’il était le maître du monde. Où tout au moins en passe de le devenir en attendant la guerre de 14 qui n’allait pas tarder à devenir préoccupante.

            Donc tout avait été prévu. C’était le plus grand, le plus beau, le plus impressionnant. C’était l’invincible doté de tous les perfectionnements sécurisants imaginables. Pensez donc ! Une coque renfermant des caissons étanches, une coque in fracturable…Le top du top. On avait même été, dans un élan d’enthousiasme jusqu’à sous-estimer le nombre et la contenance des canots de sauvetages. Pourquoi s’encombrer de tels gadgets à bord d’un insubmersible ?

            Et puis l’inenvisageable s’est produit. Quelques mètres à gauche la rencontre était évitée et le monstre aurait à peine incliné légèrement sa trajectoire. Un peu à droite il aurait heurté plus franchement l’iceberg, provoquant un choc spectaculaire mais sans graves conséquences humaines. Au fait, si le départ de Southampton avait eu lieu cinq minutes plus tard, le commandant ayant oublié sa casquette sur le quai ? Ou même trente secondes plus tôt, un léger vent arrière ayant augmenté imperceptiblement la vitesse ?

            Voilà où nous en sommes. Tout événement, minuscule ou grandiose, insignifiant (en apparence) ou lourd de conséquences dans l’immédiat dépend d’un nombre incalculable de causes. Si le pain est trop cuit c’est que le boulanger l’a laissé un peu trop longtemps dans le four, parce que le téléphone a sonné et qu’il a répondu à sa femme qui, ayant oublié ses clefs et ne pouvant pas aller chercher le petit dernier à la crèche a du lui demander d’envoyer le commis pour l’aider à résoudre le problème et que ce dernier n’a pas pu faire démarrer sa mobylette parce qu’il en avait un peu négligé l’entretien. Et c’est pourquoi madame Michu, Germaine, dont les vieilles dents toutes gâtées n’ont pas encore été remplacées par un dentier va passer une mauvaise journée. Ayant du mal à mastiquer elle va se résoudre à enlever la croûte pour ne manger que la mie. Et au prix où est le pain, c’est une charge supplémentaire quand on n’a qu’une très modeste pension de surnuméraire au service contentieux d’une petite entreprise de province. Mais en revanche son petit fils sera content. Enfin le pain quotidien va ressembler à du pain grillé qui croquille sous la dent. Ah les petits plaisirs de la vie !

            Et voilà que le Titanic ressurgit dans nos mémoires comme un appel des profondeurs où se cachent les grandes images symboliques. Même si l’on connaît bien l’attrait d’un vain peuple pour les beaux drames et les catastrophes sublimes, rien en apparence ne peut justifier une aussi puissante attirance. Le nombre de catastrophes humaines et de cataclysmes naturels qui ont frappé l’humanité depuis est véritablement effarant. De tous les côtés le destin a frappé. Hiroshima, Tchernobyl, le tsunami, le 11 septembre, sans oublier deux guerres mondiales, la révolution bolchevique, le Grand Bond en Avant et de multiples soubresauts de la croûte terrestre dérivant sur du magma en fusion.

            A chaque fois l’impact est énorme et le nombre de morts en progression. Mais le Titanic reste exemplaire. C’est le symbole parfait de l’arrogance humaine ridiculisée par le destin. C’est la fin d’un monde qui dans sa suffisance  se prend pour l’absolu. Serait-ce une tour de Babel flottant sur les eaux de l’Atlantique nord ? Ou l’affirmation brutale du troisième Reich qui devait durer mille ans ? L’immense empire d’Alexandre le Grand n’a guère duré, pas plus que celui de Napoléon.

            Il se pourrait bien que la fascination pour le Titanic soit celle de notre inconscient, infiniment plus profond et perspicace que notre petit conscient de surface, tout confit de ses petites exigences personnelles et de son importance supposée. Ainsi au fin fond de nous-mêmes quelque chose veille qui nous avertit de notre méprise. Car notre désir d’absolu est bien légitime mais très mal orientée. En réalité nous sommes bien le centre du monde mais pas du tout de la façon primaire que l’on croit aveuglément. Pas au niveau du relatif en tout cas car tout y est absolument et définitivement relatif. J’espère que le paradoxe ne vous donne pas des boutons…

            Depuis, des exemples plus récents, plus actuels auraient pu prendre la relève et remplacer le mythe du Titanic. Il n’en est rien. Rien ne fait le poids.

            Ainsi récemment le Costa Concordia a fait naufrage. On s’est ému, on en a parlé. Mais la mayonnaise n’a pas pris. C’est qu’il s’agissait d’un navire de croisière de luxe, un palace flottant où de braves gens après avoir laborieusement économisé, ou pas, vont se faire dorloter dans un décor de rêve d’un luxe indécent. Totalement pris en charge, du moins ils l’espéraient, anticipés dans leurs désirs, comblés d’images, de sons et de friandises ils n’avaient plus qu’à se laisser bercer. Et puis voilà que tout se gâte. Le commandant, joyeux hurluberlu se permet un comportement ludique. Oh rien de bien grave ! Simplement épater les copains en venant saluer les populations locales éberluées. L’intention est sympathique. Mais voilà qu’un mauvais récif planqué dans l’eau et même pas signalé sur la carte ( ?) vient faire chavirer le beau navire. Evidemment c’est moins noble qu’un iceberg solitaire et glacé en plein Atlantique Nord et l’ampleur du drame reste beaucoup plus raisonnable. D’ailleurs les croisières similaires ne se sont pas arrêtées pour autant. Quelques jours plus tard on a pu voir un navire gigantesque de même allure parader dans la lagune de Venise à une encablure de la place Saint Marc. Je le sais, je l’ai vu à la télé et même dans Paris Match !

            Concluons, et comme diraient les anciens, de mon temps c’était quand même autre chose…Et c’est parfois vrai puisqu’ après un siècle révolu le Titanic continue de hanter notre mémoire collective et revient, tel le monstre du Loch Ness réveiller nos peurs et nos espoirs. Sans doute parce qu’au-delà de l’histoire qui fait rêver et qui fait peur nous sentons bien qu’il est une image symbolique de notre belle civilisation moderne et performante arrivant en fin de parcours pour laisser place à un autre épisode de l’évolution sur cette planète qui elle ne peut pas sombrer, du moins dans un avenir envisageable à l’échelle humaine.

 

                                                                        Le Chesnay le 17 avril 2012

                                                                        Copyright Christian Lepère

 

 

187-Le-dernier-refuge

                                                                         "Le dernier refuge" - gravure à l'eau-forte

           

 

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Published by L'imaginaire
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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 09/05/2012 23:08

Blog(fermaton.over-blog.com), No-26. - THÉORÈME BLOCH. - Avec le temps tout s'en va .