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21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 15:32

SOLITUDE ENTOUREE

 

                 Toujours j’ai penché pour la solitude, le repli et le retrait de l’âme. Ah, se tapir en son for intérieur, juché dans sa plus haute tour, celle d’où l’on domine de si vastes contrées où les lointains pâlis s’enfuient en moutonnant. Celle d’où l’on contemple un infini gris bleu. Il est vrai qu’être seul me fascinait non pas de façon simple, massive et univoque,226 Frères humains 73 x 60 cm mais plus secrète et voilée. C’était comme si au fin fond du tréfonds j’avais la nostalgie du vide ou du grand large. En tout cas d’un indescriptible ailleurs. Vous savez, celui qui surgit quand un chien aboie au loin dans la nuit ou que les rumeurs de la ville viennent clapoter tout doucement sur les rives de votre nostalgie. Rêve ou réalité? Lassitude ou fatigue d’une vaine agitation? Parfois on pose les bagages et on s’arrête, en suspens dans un interlude aux reflets mauves.

                 Mais la vie n’a de cesse, il lui faut croître et proliférer. Alors l’humanité débarque en force et c’est le tumulte de la gare St Lazare à dix neuf heures une veille de noël. Des foules pressées débarquent des entrailles du métro. D’autres surgissent des rues, des places, des carrefours. Et tous se précipitent vers des buts d’eux seuls connus : des désirs insatiables, des leurres qui miroitent, de toute façon vers ce qu’ils croient être leur destin.

                 Si la nature humaine continue tant à me fasciner, c’est par le pittoresque de sa diversité. Formes, couleurs, consistances, proportions, chaque cas est un cas particulier, unique, irremplaçable. Texture de peau, allure, démarche chaloupée ou trottinement de souris, tout est là présent, offert. Les durs roulent des mécaniques et leurs nénettes ondulent dans des remous parfumés. Voici qu’arrive en cahotant quelque rustique débarquant  de sa France profonde, tandis que se glisse furtive une lascive ondine aux appas frais et bien galbés. De courtauds aborigènes et des papous chevelus se pressent. Ils n’ont plus d’os de poulet dans la tignasse, ni d’anneau dans les narines mais leur sourire est carnassier. Une concierge grasse et roses aux mèches frisottées de permanente hebdomadaire promène son cabas, d’autres leur chien, d’autres leur arrogance. Voici qu’une grande bringue longiligne munie de dents de cheval et d’un rire hennissant se lance tel un brise glace dans la foule compacte.

                 Autour, à perte de vue, mes semblables moutonnent, frères de misère et de gloire, ils se croisent, s’évitent, louvoient et rebondissent. Sans s’excuser bien sûr dans cette mêlée sans merci.

                 Petit à petit la foule se fait moins dense. Des trains partent et ceux qui arrivent sont presque vides. C’est le reflux, la banlieue est retournée chez elle. Ne restent plus que les papiers gras, les vieux tickets usagés et quelques errants que n’attend aucun domicile fixe. C’est fini pour ce soir mais n’en doutons pas demain sera chaud en humanité, comme d’habitude.

 

                                                                    Le Chesnay, le 28 septembre 2006

                                                                              copyright Christian Lepère

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Published by L'imaginaire
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