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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 15:40

279 Antre du retraité 65 x 54 cm

                                                                 "L'antre du retraité"   (huile sur toile - 65 x 50 cm)

                                            


PEPE LOUIS ET SON DESTIN


                 Tassé dans son fauteuil, le mégot éteint et humide pendant au coin des lèvres, pépé Louis ronfle la bouche ouverte. Gargouillis, borborygmes  et sifflements se succèdent. Le spectacle pourrait effrayer un enfant mais malgré mon âge tendre je ressens une présence amicale plutôt rassurante, comme celle d’un paisible ruminant ou d’un gros chien familier.

             Pépé Louis est petit, bossu, et sa main droite happée jadis par une machine à bois n’a plus que trois doigts. Il est par ailleurs assez peu porté sur l’action et depuis qu’il est veuf son existence s’écoule paisiblement au sein de la campagne bourguignonne.

             Maintenant il est seul et en a pris son parti. D’ailleurs mémé Léonie repose au cimetière tout près, presque à portée de voix. Elevé dans un athéisme militant il bouffe du curé et attend sans enthousiasme la mort qui mettra fin à tout.

             Pour les gens le père Louis reste une figure. Malgré son physique et son peu de goût pour l’effort, il peut encore se rendre utile. Ainsi quand la belle saison se termine dans un flamboiement d’après les moissons, il est toujours volontaire pour aller prêter main forte et brandir avec sa fourche les bottes de paille qui s’engouffrent dans l’énorme batteuse. Sensation exaltante d’être un maillon de la chaîne. Sans doute cela lui rappelle-t-il le temps où durant  la grande guerre il a connu la camaraderie des tranchées. Uni avec les copains de la classe  il peut se surpasser et mériter la médaille militaire  accrochée dans un cadre au dessus du fourneau.

             A d’autres moments sa passion maniaque et solitaire va l’amener à bêcher quelques mètres carrés pour y planter divers légumes sans mesurer son temps. La terre réduite en infimes particules, débarrassée du moindre caillou et homogène au-delà du raisonnable pourra accueillir les plantations auxquelles un terrain plus rustique conviendrait tout aussi bien. Mais guidé par son idéal il ne se pose pas de questions superflues et continue sa tâche avec une régularité de métronome.

             Cela aide le temps à s’écouler et bon an, mal an il va se rapprocher de la fin inéluctable, perdant peu à peu les menus plaisirs du quotidien pour se réfugier dans d’interminables siestes. « L’Yonne Républicaine » fleurant bon l’encre encore fraîche, glissant de ses mains, ses ronflements continueront à remplir la maison de la cave au grenier.

             Pour moi jusque là tout allait bien. Paisible et tolérant, Pépé Louis était gentil avec les enfants. Si il nous grondait, ce n’était que pour faire bonne figure auprès des autres. Ainsi il persistait à nous envoyer scrupuleusement à la messe du dimanche matin alors qu’il réprouvait ces pratiques obscurantistes d’un autre âge et cela uniquement pour faire plaisir à sa fille qui aurait eu honte de négliger le salut de notre âme. Bien entendu elle-même n’y allait pas car elle était surchargée de besogne…

             Donc tout allait bien mais un beau jour vint pour moi le temps de l’adolescence. L’intellectuel raisonneur que j’étais devenu très jeune et qui cherchait toujours à comprendre le pourquoi du comment risquait de poser problème. Et c’est ce qui advint. Hanté par la métaphysique et ses énigmes de base, je m’interrogeais sur le sens de l’existence. Cela ne plaisait pas trop et l’on me rétorquait que j’allais chercher midi à quatorze heures alors que la vie était déjà bien assez compliquée comme ça. De toute façon je verrais bien, plus tard, quand je serais à mes croûtes, ou en termes plus convenables quand j’aurais à subvenir moi-même à mes besoins. Mais le raisonneur insistait car il voulait comprendre et cela le rendait peu conciliant. Avec le recul je plains mes pauvres parents qui eurent à supporter mes états d’âme et mes hésitations, mais je persiste aussi à penser qu’ils avaient une fâcheuse tendance à m’admirer pour de mauvaises raisons tout en me reprochant mes qualités essentielles. Ce qui n’est pas vraiment judicieux.

              Mais la vie est obstinée, tel un bœuf au labour elle a continué droit devant elle jusqu’au bout du sillon avant d’en attaquer un autre et un jour, bien sûr, pépé Louis est mort. Quelques anciens, Survivants de « la classe » ont suivi le cercueil en silence et la famille éplorée dont je faisais partie s’est sentie un peu triste.

             L’épisode clos, mes interrogations persistaient et, loin de les calmer mon entrée dans la vie professionnelle ne fit que les amplifier en les compliquant à plaisir. Car de l’idéalisme il fallait passer au concret. Et ça, je ne savais pas bien faire. Jusque là mes vues étaient théoriques et en théorie on a la partie belle. Les piliers de comptoir s’en doutent un peu quand ils reconstruisent le monde en se demandant comment le pape a pu déraisonner à ce point…ou comment l’aveuglement du chef de l’état, si ce n’est de celui de l’opposition, a pu l’amener à…Bien sûr qu’à leur place ils n’auraient pris que de sages décisions et n’auraient pas été s’empêtrer dans des combines louches et des alliances douteuses. Car quand même, on se demande comment ils ont pu, ou osé, alors qu’il suffisait de…

             Donc, confronté au quotidien, j’ai du revoir ma copie. De nombreuses fois et sans vergogne car la vie ne cessait de me piéger sournoisement en me faisant découvrir d’autres paramètres jusque là restés cachés à ma vue.

             En fait rien n’est simple. Oserez-vous me contredire? Tout est complexe et enchevêtré et surtout, tout dépend de tout. C’est un peu accablant mais je crois qu’il faudra s’y faire. D’autres l’ont compris avant nous, mais à quoi nous sert leur expérience? C’est à chacun de tout redécouvrir et d’intégrer petit à petit le maximum de données pour trouver l’issue. Car elle existe, mais nous aimons tellement errer dans le labyrinthe en faisant semblant de vouloir en sortir que nous n’hésitons jamais à jouer les naïfs en prétendant être dépassé par des problèmes insolubles.

             Mais revenons à nos moutons ou plutôt à pépé Louis. Enfermé dans son petit monde il fonctionnait cahin-caha. A-t-il vraiment profité de la vie? Sans doute y a-t-il trouvé des joies et des plaisirs. Après tout un canon de vin rouge et une cigarette roulée à la main, ce n’est pas rien. Mais cela peut-il suffire? Il y avait aussi les parties de carte avec les vieux amis et dans la brume de l’aube la cueillette des champignons de rosée  et puis le goujon qu’on va taquiner au bord de la Cure et le vélo solex qui permet, en pédalant dans les côtes de rallier Paris dans la journée à condition de se lever tôt  et de ne pas craindre la tombée de la nuit.

             Mais tout a une fin et pépé Louis s’est éteint un jour à l’hôpital d’Avallon. Malgré ses convictions (d’ailleurs non vérifiées) il se pourrait bien qu’il ait poursuivi sur sa lancée dans quelque autre plan plus subtil, à moins qu’il ne soit revenu très vite pour tenter à nouveau de réussir là où la vie n’avait pas répondu à ses attentes. Allez donc savoir…Mais est-il possible que son acharnement et son opiniâtreté à poursuivre son existence aient pu se terminer de façon aussi courte et à tout prendre aussi peu satisfaisante. Si le désir est un moteur puissant, la frustration et le sentiment d’échec peuvent l’être tout autant. Faisons leur donc confiance et notre avenir sera assuré.

 

 

                               Le Chesnay, le 16 Octobre 2006

                                                                   Copyright Christian Lepère




570 L'estaminet 51 x 45 cm


                                  "L'estaminet"  (huile sur toile - 51 x 45 cm)                                  

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Published by L'imaginaire
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