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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 12:58

 

147-La-ronde---------------

                                                                                                        "La ronde" - huile sur toile - 46 x 38 cm

 

 

Passé pas si simple

 

                   Comme un train de marchandise lourdement chargé le passé s’ébranle. Les roues grincent en patinant sur les rails, les aiguillages gémissent, rouillés jusqu’à l’os, perclus d’ankylose. Et sous la bruine de septembre qui tombe interminablement le convoi progresse et avance avec lenteur. Pas à pas ou plutôt de quart de roue en quart de roue. Il y avait tant de temps que le train s’était immobilisé. Tant de temps qu’il s’était figé sur sa voie de garage.

                   Il était là parmi d’autres voies envahies d’herbe et rongées de mousse. Entouré de débris étranges, de tas de ferrailles accumulées. Cerné de remparts de parpaings, de caisses vermoulues enveloppées de bâches plastiques béantes sur d’improbables accumulations. Assemblages hétéroclites.

                   Couche après couche le passé s’est déposé et, dans l’arrière fond d’un terrain vague il forme des monticules. Sortes de taupinières sans taupes. Tombeaux du passé. Caveaux enfermant des momies desséchées, des squelettes qui s’effritent, qui lentement se réduisent en poudre. Un peu plus tard on aura de quoi remplir un sablier qui leur redonnera au moins un semblant d’utilité.

                   Mais l’humanité a besoin de remettre un peu d’ordre. De temps en temps elle se doit de faire le vide.                                                                      

                    Le cantonnier après avoir déblayé le plus gros et ratissé le reste met le feu à un tas de vieilleries. Puis il étanche sa soif au gros rouge avant de se cracher dans les mains et d’empoigner à nouveau sa pelle. Comme le fossoyeur qui doit creuser son trou dans la journée pour satisfaire monsieur le maire qui est tellement humain mais aussi tracassier car il doit ménager la chèvre et le chou que sont l’employé communal, solide et laborieux, mais aussi la famille éplorée qui fait partie de l’électorat. La fosse sera donc prête en temps et en heure. Le mort sera rangé proprement, authentifié par la belle inscription en lettres dorées. Et tout le monde sera content, enfin soulagé…

                   Maintenant la nuit est noire, elle est sans fond. Dans ce néant ouaté de vagues lueurs commencent à émerger, à se préciser. Ce n’est plus du noir absolu, définitif, mais quelque variété de noir plus clair…vous savez, de celui qui devient enfin perceptible à nos yeux en perdant sa noirceur. Jadis enseignant, face à des jeunes encore ouverts et curieux je tentais parfois une approche des mystères du monde. Ainsi la perspective me permettait d’ébranler les certitudes usuelles en matière d’infini qu’on peut matérialiser avec son crayon et atteindre sans problème avec une règle. Pour l’éternité c’est plus délicat parce que ça échappe à l’approche visuelle. Il m’arrivait donc d’émettre des vérités un peu inattendues. « Non ! le noir n’est pas une couleur, c’est une absence de lumière, donc de couleur. C’est un trou dans la vision. D’ailleurs peut-on voir un trou ? Non, mais ce qui le borde. D’ailleurs il n’y a pas de trou dans le vide… ». Et dans la foule des enfants qui étaient censés m’écouter, il me semble que parfois le message passait. A mon insu bien sûr et sans doute à la leur aussi.

                   Mais la vie est étrange. Elle déploie ses arabesques aléatoires enchevêtrées et ne fonctionne que si rarement en mode linéaire. La traçabilité n’est décidément pas de son goût. Pour nous, pauvres humains qui souhaiterions tant maîtriser notre destin, la leçon peut être salutaire. Nul ne pouvant prévoir vraiment la suite, il ne nous reste plus qu’à être attentifs et vigilants pour voir comment les choses se trament, comment la révolution des lumières va permettre  l’apparition de l’arrogant Napoléon Bonaparte qui en arrivera à s’auto proclamer empereur des français, avant d’être rattrapé par son destin et expédié dans une petite île pour y terminer sa trajectoire de façon beaucoup moins glorieuse.

                   Donc mes élèves m’écoutaient ou faisaient semblant. Comment savoir devant toutes ces frimousses orientées dans la même direction ? Que pouvait-il se cacher derrière ces regards ? Me voyaient-ils ou passaient-ils au travers pour fixer des lendemains qui chantent ? Les prochaines vacances ? La sortie du bahut avec la mob, le casque et la copine ? Quoi d’autre encore ?

                   Et pourtant, bien des années plus tard, retraité depuis deux lustres, il m’arrive d’en rencontrer flânant dans le centre commercial ou attendant à la caisse du Super U, à moins que ce ne soit au coin de la rue ou au hasard des contacts sur internet. Parfois c’est la surprise. Ainsi les plus doués et les plus prometteurs peuvent  être maintenant enlisés dans la routine et regretter le bon vieux temps. D’autres plus obscurs se sont petit à petit révélés et ont maintenant des vues plus vastes. Mais que s’est-il passé depuis vingt ans, trente ans, ou plus… ? Quelles occurrences, chance ou malchance, rencontres éblouissantes et échecs cuisants  ont pu jalonner leur route ? Pourquoi celui-ci est-il devenu jardinier, celle-là caissière à Monoprix, cet autre embarqué à bord d’un sous-marin nucléaire et cette dernière enfin devenue mère de famille, avec des enfants qui ont été ensuite mes élèves et  s’est mise par ailleurs à collectionner mes peintures, alors qu’un autre aussi doué pour les arts est devenu prêtre en Bourgogne ? Plusieurs sont  morts, aussi définitivement et radicalement que la plupart de mes anciens professeurs pour qui c’était beaucoup plus prévisible. Ou moins choquant. Mais la vie n’en a cure, elle suit son bonhomme de chemin sans aucun égard pour nos attentes les plus légitimes. Pas de quartier, place nette pour la suite du feuilleton. Ainsi j’ai vu de près des jeunes ayant apparemment réussi à atteindre leur but et dont le suicide pouvait paraître particulièrement absurde et improbable. Et pourtant…notre folle époque en libérant les mœurs et en permettant ce qui était inconcevable il y a peu encourage toutes les dérives et supprime tous les garde-fous. Qui peut prétendre tout assumer ? Qui a une structure intérieure suffisante, une colonne vertébrale à la fois souple et solide pour se permettre de remettre, en cause la morale traditionnelle, aussi bourgeoise et castratrice qu’elle ait pu être ? Qui est capable de se tenir droit à l’aplomb de ses pieds quand tout est fait pour nous maintenir dans l’infantilisme ? Jetez donc un coup d’œil aux médias. Regardez bien la campagne pour les prochaines élections et les héros qui briguent nos suffrages. C’est assez rigolo. Guignol en permanence et en boucle sur des chaînes spécialisées. Tant qu’à faire, ne lésinons pas.

                   Voilà que je me laisse aller. Sous prétexte de remémoration et de résurgence du passé me voilà amené à me poser des questions sur l’avenir. C’est humain, sans doute. Et c’est tentant.

                   Non, ce n’est pas si grave, la fin du monde est dans moins d’un an. Un nouveau président (ou présidente, excusez moi…) va être élu pour cinq ans.

Le climat continue bêtement à se réchauffer (sauf exception…) et sous peu des puces électroniques greffées dans le cerveau nous libérerons enfin des contraintes insupportables du téléphone portable qui en ayant  bêtement besoin d’être tenu à la main nous empêche de faire autre chose  donc nous fait perdre notre temps. D’ailleurs je sais que celui ci est précieux et je ne voudrais pas vous le faire perdre avec mes divagations et mes questions oiseuses de philosophe à la petite semaine.

 

                                                                          Le Chesnay le 7 février 2012

                                                                          Copyright Christian Lepère


 

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                                  "Un monde fou" - huile sur toile - 46 x 38 cm

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Published by L'imaginaire
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