Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 07:08

Lefeusouslacendre-65-x-54.jpg

                                           "Le feu sous la cendre" - huile sur toile - 65 x 54 cm

 

 

3-tableaux.gif

        "Le sommeil du sphinx"             "La rivière des songes"                 "La fleur du désir"

 

 

MICHEL OGIER

 

                 Il y a de cela des années un galeriste grand amateur de peinture imaginaire et fantastique organisait des salons. C’est à St Germain en Laye, dans le cadre prestigieux du Manège Royal que j’ai vu les œuvres de Michel Ogier pour la première fois et depuis j’ai pu suivre son évolution. Mais dès l’abord l’attrait était évident et n’a pas faibli. Je vais donc essayer d’en rendre compte.

                 D’emblée Michel Ogier ne se soucie guère de l’exactitude anatomique, fût-elle féminine. Dans la lignée de Léonor Fini il fait partie de ces esprits indépendants et fantasques qui fonctionnent plus sur le mode du rêve que de la lucidité rationnelle. Ou plutôt sur celui de l’endormissement c'est-à-dire de ces passages intermédiaires un peu flous et peuplés d’images hypnagogiques qui nous servent de transition. Intermèdes crépusculaires où tout semble se dissoudre et dériver vers des contrées lointaines. Ces moments sans nom et sans durée où l’on a l’impression de couler en soi-même pour retrouver sa nature primordiale, au-delà des apparences, des conventions pesantes et des identifications massives.

                 C’est dans cette voie qu’il s‘est engagé résolument. Peut-être est-il sans le savoir un complice de Marcel Proust qui dans un moment privilégié a fait connaissance avec les parties les plus enfouies de lui-même grâce à une petite madeleine et une gorgée de thé. L’épisode est significatif. Comment un simple biscuit, même si il est devenu mythique depuis, a-t-il pu déclencher un processus aussi subtil chez l’écrivain ? Peu importent les modalités. Toujours est-il que le résultat fût bouleversant. Et bien sûr il n’y a pas que des sensations gustatives, même très fines, pour provoquer cela. Des parfums, des musiques et des accords de couleurs peuvent être aussi efficaces.

                 Donc Michel Ogier prend de grandes libertés avec l’anatomie féminine. Loin de l’esprit d’investigation d’un Léonard de Vinci, disséquant des cadavres à la lueur de la bougie dans des caves obscures et ce loin du regard des inquisiteurs qui soupçonnent toute personne qui souhaite en savoir plus comme un hérétique voué aux flammes de l’enfer. Le voici qui au contraire s’obstine à prendre son rêve pour la réalité. Comme si le Bon Dieu s’était trompé en créant ce corps qui vieillit, qui sue et excrète mais a quand même la bonne idée, en fin de compte, de se décomposer pour éliminer les traces de sa matérialité.

                 A l’instar des surréalistes, Michel Ogier éprouve plus de penchant pour les poupées et autres mannequins de mode qui dans les vitrines nous présentent une version soft et non biodégradable de l’image humaine jeune et pimpante. Il prend donc de grandes libertés avec l’anatomie clinique et médicale. Chez lui point de repère osseux, pas de squelette pour assurer la verticalité, pas de malléole pour conforter l’équilibre du pied, pas même de creux sus claviculaire ou d’attaches ligamentaires. Pas même de tibia ou de péroné. Absence totale de tuyauterie interne, de viscères, d’hormones et de synapses entre les neurones. Donc des poupées, comme chez Hans Bellmer  Léonor Fini ou Michaël Parkes. Et c’est là que gît le paradoxe. Plus on supprime plus on se rapproche de la forme fantasmatique de base et plus le trouble est grand chez le spectateur. C’est que nous ne sommes pas très rationnels et que, de loin, nous préférons nos fantasmes. Nous touchons là d’ailleurs à l’essence de l’érotisme : le mystère et le secret. Or si l’extrême complexité peut être mystérieuse, la simplicité totale l’est encore plus parce qu’elle semble nous cacher quelque chose. Le vide est le mystère absolu.

                 Alors Michel Ogier déforme, simplifie, masse doucement les volumes et efface tout ce qui pourrait blesser l’œil. Et ce faisant il gagne en efficacité parce que l’érotisme provient souvent plus du suggéré que du trop précis qui tue le rêve.

                 Encore un point : Cet univers est positif et musical. Plein d’harmonies ineffables et d’accords presque parfaits. Tout n’y est que luxe, calme et volupté. Cela ne veut pas dire que d’autres se trompent en présentant le côté noir de l’humanité. Les formidables peintures de Beksinski prouvent qu’on peut atteindre le sublime avec les plus atroces représentations de corps brisés et martyrisés, avec des scènes de camp d’extermination.

                 Mais Dieu merci pour équilibrer il y a aussi l’autre face et dans le cas présent elle est pleine de créatures jeunes et lascives, de Lolitas et de filles perverses, jouvencelles ingénues et créatures de rêve appétissantes comme des fruits confits. Elles expriment beaucoup plus les débuts que les bilans de fin de vie. A peine écloses, à peine sorties de l’œuf elles ouvrent avec candeur un œil sur un monde enchanté  où la couleur se répand en cascades harmoniques. A perte de vue ce ne sont que des bleus pâles, des mauves, des parmes et des magentas, mais aussi des jaunes de Naples et des gris d’une subtilité très fine. Juste un peu de noir et de blanc pour éviter la mièvrerie.

                 Voilà pour le descriptible. Voilà pour ce qui peut être désigné avec des mots. Reste maintenant l’essentiel, la rencontre avec la peinture, l’immersion dans le jeu mouvant des formes et des couleurs. Dans la matérialité de la toile et la caresse du pinceau sur celle-ci

                 Alors il ne reste maintenant qu’à savourer les œuvres sur Internet avant d’avoir peut-être un jour le plaisir de les contempler directement dans l’atelier du peintre, là-bas au bord de la mer, sous un soleil propice.

 

                                                                                  Le Chesnay le 8 mars 2012

                                                                                 Copyright  Christian Lepère

 

 

 

Après lecture de ce texte Michel Ogier m’a fait connaître son sentiment par écrit. Sa réponse apportant un complément d’information essentiel sur le sens de sa création je lui laisse bien volontiers la parole :

 

Cap d’Agde ce jeudi 15 mars 2012

 

                   Drapée dans son mystère, souvent empêtrée, une œuvre a besoin de vents pertinents pour soulever les voiles pudiques dont elle se pare. J’ai bien apprécié le vent Christian Lepère. Merci à toi.

                   L’affiliation avec la pâtisserie de Proust est effectivement fort judicieuse. La sensation éprouvée par Marcel en dégustant une petite madeleine amollie dans du thé chaud, ne nous est pas étrangère, bien au contraire, qu’on en soit conscient ou pas. Cette sensation dépourvue de toute volonté surgit brusquement en nous, sans crier gare, sans le plus petit signe prémonitoire, sans raison apparente issue d’une préparation spécifique, sans le moindre mérite, et s’en va aussi mystérieusement qu’elle est venue. Cet instant d’indicible bonheur vaque librement dans les circonvolutions de notre cerveau, et on reste là, la tête dans les étoiles, à attendre son retour en implorant un supplément d’âme. Si ces sensations nous ouvrent les portes de notre enfance, donnant accès à la conscience d’être, elles nous emmènent, pour peu que l’on soit en disponibilité, vers des souvenirs infiniment plus anciens, vers une mémoire intra-utérine, dans les arcanes du temps et peut-être même vers les réminiscences du néant duquel nous avons chu ! Un néant comme un trou noir au cœur de notre galaxie où nous trempons notre pinceau en essayant, tant bien que mal, de traduire l’ineffable lumière …

                   Tu vois, je passe tout doucement de l’autre côté du miroir… Les anciens diraient, « il retourne en enfance ». Mais en suis-je réellement sorti ?...

                   Effectivement, je peins des poupées, des lolitas, des Alices métaphysiquement lisses. Sans squelette ni os ni glandes sudoripares et hormonales, vidées de leurs viscères depuis longtemps, vent debout en total déséquilibre… Etres quasi surnaturels, hélas, non dépourvus de synapses entre les neurones… Le mental est un mythe encombrant même pour les plus éthérés d’entre nous. Mannequins figés comme des stylites derrière leur vitrine, elles regardent le monde des envies, des consommations, le monde social et politique, le monde des prédateurs, celui des douleurs… Elles reprennent avec Aragon, « Ce qu’on fait de vous hommes femmes – O pierre tendre tôt usée – Et vos apparences brisées – Vous regarder m’arrache l’âme. »

                   Leur érotisme est plus sacré que profane. Il est celui du retour aux sources. Le retour vers la symbolique Madeleine de Proust aux allures de coquille saint Jacques qui n’est pas sans rappeler la charmante petite porte par laquelle nous sommes arrivés et qu’inlassablement nous recherchons comme l’abri le plus sûr de notre espace. Cette survenue du néant c’est le mystère qui nous fait poètes malgré nous.

                   Je ne connaissais pas le mot hypnagogique. Je le trouve fort bien approprié. Merci encore, Christian, et à bientôt sur les chemins ensoleillés de l’imaginaire.

                                                                             Copyright Michel Ogier

 

 

Sans-titre-1.gif

                    "Le gros bébé" - 92 x 73 cm                      "Une nuit sur le Mont Chauve" - 73 x 54 cm

 

              "L'Atelier de Michel Ogier"       WWW.michelogier.blogspot.com

 

                      

 

 



Partager cet article

Repost 0
Published by L'imaginaire
commenter cet article

commentaires