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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 13:25

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                                                                              "Ombre et lumière" - huile sur toile - 65 x 54 cm

 

 

HISTOIRE D’UN NAUFRAGE (suite)

 

Matisse

 

             J’ai parlé de la bienveillance suspecte envers certaines lacunes de l’œuvre de Cézanne, mais il y a plus grave. Le cas de Matisse me paraît exemplaire. Ayant reçu une formation plutôt classique, élève de Gustave Moreau (dont l’authentique talent est encore trop négligé) il se lança très vite dans l’exploration de la régression. Ses audaces et ses déformations les plus révolutionnaires sont issues directement de la maladresse enfantine. Maladresse bien connue et dont le jeune cherche en réalité à se dégager pour pouvoir progressivement devenir adulte.

             Témoigner de l’intérêt pour les gribouillages enfantins est néanmoins indispensable. Ce n’est pas en lui faisant honte ou en lui reprochant ses hésitations qu’on va aider le petit à progresser. Totalement affectif, il a tellement besoin de se sentir aimé et compris. Et en cet état le priver de son doudou et de son papa et de sa maman qui l’aiment bien et qui sont à ses yeux le Bon Dieu et la Sainte Vierge est une erreur grave de conséquences. Mais il faut bien ensuite grandir et assumer ses responsabilités. Découvrir ses limites pour les dépasser et s’entraîner pour devenir de plus en plus habile. Dans cette optique le rôle de l’éducateur est de guider l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse voler de ses propres ailes.

             L’admiration inconditionnelle pour la maladresse enfantine ne s’apparenterait-elle pas au syndrome de Peter Pan? Vous savez, ce petit jeune homme qui ne voulait pas grandir.

             Or, non content d’explorer cette voie, Matisse a de plus donné dans le grandiose, ne dédaignant ni les déformations les plus douteuses, ni les accords de couleurs les plus hasardeux pour affirmer son génie novateur. Parfait apprenti sorcier dont le balai ne cesse de se démultiplier, il pourrait se vanter d’une descendance particulièrement prolifique. Et l’on se demande si l’on doit vraiment s’en réjouir.

             Vous aurez beau jeu de me rétorquer que j’expose là des vues toutes personnelles dictées par une aversion viscérale. C’est possible mais il me semble qu’il y a quand même en matière d’art quelques lois essentielles. Et il se trouve que j’ai eu le loisir de les enseigner longuement à la jeunesse en constatant régulièrement que quelques directives issues du bon sens pouvaient améliorer la qualité des résultats et développer le sens critique de leurs auteurs. Ce qui est quand même le but de toute éducation.

             Maintenant, quelles peuvent être ces lois objectives? Il s’agit bien sûr de celles qui s’appliquent aux proportions aux rythmes et aux accords de couleurs, c’est-à-dire de notions universelles pouvant être appréhendées par tout être humain normalement constitué et doté d’un système nerveux en bon état de marche. En aucune façon de lois issues d’une culture particulière, à une époque donnée et dans le cadre des conventions propres à une civilisation ou à un groupe ethnique. Or la beauté en a toujours résulté, aussi bien dans les masques africains que dans l’apollon du belvédère, Chez les primitifs flamands que chez Turner. Il a fallu la fin du 19° siècle pour que les artistes aveuglés par le besoin d’affirmation égotique se lancent dans les expériences les plus douteuses,seul moyen pour eux de prouver leur originalité trop souvent factice. Mais que ne ferait-on pas pour attirer l’attention en ces époques de surenchère tapageuse?

             Voici maintenant un exemple de loi universelle reposant sur les mathématiques; Chacun sait ce qu’est une fausse note. Ce n’est pas qu’elle soit laide en elle-même, c’est un la ou un si bémol tout à fait conforme mais qui n’a pas la chance d’être au bon endroit. Et c’est tout le problème de Matisse : vouloir à tout prix tenter des accords nouveaux, ce qui donne des résultats inhabituels, parfois heureux mais la plupart du temps un peu grinçants. Mais Matisse a eu, comme Picasso le génie de se croire génial et à partir de là de le faire croire à d’autres. Nul ne sait exactement comment cela fonctionne mais on constate que parfois, dans des périodes troubles et de remises en question certains se trouvant au bon endroit au bon moment  deviennent porte-parole d’une contestation ou voient se cristalliser sur eux des espérances révolutionnaires. Le grand art dans ce cas est de savoir prendre le train en marche, se faire des relations et petit à petit devenir indispensable. Sans doute les historiens ont-ils quelques lumières sur l’ascension des grands dictateurs au pouvoir. Quelle a été la part de hasard pour Hitler ou Mao Tsé Toung ? En tout cas nos deux peintres ont su infiltrer les milieux d’avant-garde et intellectuels. Ils ont su aussi jouer sur les alliances objectives d’intérêts. Comment un auteur  peut-il critiquer ceux grâce à qui sa pièce de théâtre un peu limite va pouvoir être montée? Et puis assez vite il y a les valeurs reconnues que l’on ne peut plus discuter sans passer pour réactionnaire. Qui maintenant oserait critiquer Matisse qui, comme Picasso passe pour un génie universellement reconnu et mondialement honoré. Qui donc, à part quelque raté aigri et envieux? Avouez que ça ne donne pas très envie d’attirer l’attention.

 

                                                                                           A suivre…

                               

                                                                                   Le Chesnay – février 2010

                                                                                   Copyright Christian Lepère

 

 

 

 

 

 

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Published by L'imaginaire
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