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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 12:39

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                                                                               "Ainsi va la vie" - huile sur toile - 65 x 54 cm

 

 

LE CIMETIERE DE SERMIZELLES

 

            Le cimetière de Sermizelles est pour moi un haut lieu convivial. Depuis soixante ans c’est fou le nombre de personnes que j’ai vu s’y rendre pour un dernier petit voyage. Jadis dans un corbillard cahotant et désuet  et depuis en fourgon confortable. D’abord il y a eu des gens du pays. Des pépés et des mémés, vieux paysans matois et leurs épouses usées à la tâche, tout racornis par le labeur. Parmi eux, bien sûr, « la classe », les conscrits de 14-18, ceux qui se souvenaient des tranchées comme mon grand-père. Et qui fêtaient ça avec le gros rouge local. «La classe !un canon ? » et le père Robert repartait soutenu par son vélo. D’autres avaient dépassé le stade de l’amateurisme persévérant et en vrais professionnels finissaient par y laisser leur peau. Ainsi Hyppolite qui profitait des battages et de la grosse chaleur pour se réfugier à la cave, dans le but bien légitime de se rafraîchir. A la gnôle malgré tout. Consommée dans des pots à confiture pour faire bonne mesure. C’est après sa deuxième désintoxication qu’il a rendue son âme au Bon Dieu et qu’il est venu reposer parmi les siens.

            Les autres, je ne me souviens pas toujours de leurs noms…et puis tous n’étaient pas toujours chargés d’ans. Parfois j’ai vu partir des débutants. Colette était bien jeune. Mais il faut de tout pour remplir un cimetière.

            Bien sûr, cela resterait un peu lointain si je n’y avais aussi ma famille. D’abord ma grand-mère. Mais je n’avais que six ans et il ne me reste qu’un souvenir de fleurs artificielles violettes. D’un violet intense, chargé de sentiments obscurs. Toute la tristesse du monde et d’indicibles nostalgies. Et puis les roues du corbillard patinant dans la boue des ornières sous un ciel bas. Et la tristesse de ma mère, et sa peur. Ambivalence et confusion. De quoi, vous marquer l’âme. De quoi vous faire sombrer dans des délices poétiques.

            Puis mon grand-père est mort, usé, au bout du rouleau après quinze ans de veuvage. Mais j’avais vingt et un ans et l’impression n’était plus la même. Un merveilleux soleil inondait la campagne. Il faisait chaud et au bord de la fosse je me mis à pleurer sans retenue pour ensuite, au cours du repas, être pris d’une crise de fou rire en compagnie d’autres jeunes. Et tout cela sans honte. Tout naturellement. D’ailleurs personne ne semblait choqué. Mais c’était la campagne et le repas était bon, bien arrosé.

            Puis cela a été le tour de ma mère, dont le cancer survenait bien à propos pour lui épargner une retraite qui ne lui souriait guère. Pour elle tout était joué et sans doute raté. Inutile donc de s’obstiner, quand on n’attend plus rien, on s’en va. Pour ma part j’étais plus mûr, de sens plus rassis et moins enclin aux débordements. Cependant (mais s’agissait-il de Jeanne ou de Lucienne ( ?) quelqu’un réussit à me submerger de son émotion et de nouveau j’éclatais en sanglots à la porte du cimetière. Mais je n’étais pas dupe. Ma propre émotion( mais étais-ce bien la mienne ? ) m’apparut comme une lame de fond qu’on voit surgir, déferler, puis refluer avant que l’eau ne redevienne calme et étale. Les vagues, l’éternité s’en fout.

            Enfin mon père a lâché prise, après avoir terminé son itinéraire à l’hôpital de Villeneuve St Georges, veillé par Yvonne qui n’avait rien compris et se retrouvait seule, vaguement coupable, désagréablement surprise et malgré tout assez soulagée…ambivalente comme à son habitude.

            Cette fois-ci j’étais orphelin et je l’ai bien ressenti. D’ailleurs, pendant le voyage j’ai pu m’en entretenir avec Michèle qui elle, ne l’étant pas, ne pouvait sans doute pas tout saisir. Pour moi c’était en fait très clair : plus de garde-fou, plus personne à enterrer avant moi. J’étais en première ligne. Mais cependant assez paisible. Sans doute que je ne croyais plus vraiment à cette histoire insensée qui nous mène de la naissance à la tombe, avec des hauts et des bas et tellement de longueurs insipides et de sinuosités non véritablement nécessaires.

            Depuis la roue a continué de tourner. Le tour de tata Olga est venu récemment et cette fois c’était très net, je n’y croyais plus du tout. Même en me forçant à faire comme si… Depuis tonton Raymond fait un veuf très présentable, mais ses visites quotidiennes au cimetière disent clairement que d’une certaine façon il attend la fin, tout en continuant par ailleurs à nourrir des projets peu raisonnables. Mais la vie, tant qu’elle s’obstine, ne saurait l’être. Pour plus de sûreté il vient de faire graver son propre nom sur le caveau, avec sa date de naissance. Ce n’est pas qu’il ne nous fasse pas confiance à mon frère et à moi, mais c’est bien connu : on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

                                                         

                                                               Sermizelles le 30 juillet 1994

                                                               Copyright Christian Lepère

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Published by L'imaginaire
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