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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 15:24

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                                                                           "Le Génie" - -huile sur panneau - 22 x 27 cm

 

 

HOMMAGE A PABLO, A SES POMPES ET A SES ŒUVRES

 

            Survint un jour un trublion. Solide et le mollet râblé, il pouvait faire face. Aussi dès qu’il en eut le loisir, il se campa dans la vie, s’affirmant sans vergogne. Doué par ailleurs de quelque talent il peignait à ses heures et cédant à son penchant bien naturel s’inspirait de tout ce qui s’offrait à ses regards et présentait quelque utilité pour sa propre démarche. Il emprunta donc ici ou là. Bon an mal an cela marchait. Certains l’admiraient, d’autres lui portaient même quelque estime. Mais notre homme n’était pas simple. Il se piquait aussi d’autres talents. Elaborer des théories ne lui était pas étranger et convaincre autrui de ses mérites n’était pas le moindre de ses soucis. Comme son abord était aimable, il s’attira de joyeux compagnons rusés et débrouillards, même si certains d’entre eux témoignaient d’une sincérité plus candide.

            Aux alentours la situation était confuse. Exsangue après la plus monstrueuse boucherie de son histoire, l’Europe était pantelante. Tous les principes et idéaux qui naguère faisaient florès paraissaient désormais bien oubliés. On avait bien vu où ils avaient mené. Condamner tout en bloc en ricanant était une facilité bien tentante. Habile et rusé notre homme s’y employa donc. Fin démagogue il n’omit jamais de choquer à bon escient, c'est-à-dire sans prendre de risques excessifs. Comme il était habile et savait utiliser à merveille les faiblesses des autres, sa popularité se mit à grandir. Calcul et sens de l’à-propos ne lui firent pas défaut. A tel point qu’il sut se rallier maints intellectuels de haute volée et parvint même à devenir l’ami de poètes et de penseurs profonds.

            Notons en passant que cet habile tour de passe-passe n’est sans doute pas trop sorcier, puisque même d’aussi sombres brutes que Staline et Hitler le réussirent dans leur propre domaine et avec les moyens qui étaient les leurs. Notre peintre eut d’ailleurs sa période  d’admiration pour le petit père des peuples, modeste sans doute mais sans équivoque. Puis il entama sa marche triomphale. Les élites piégées, les milieux intellectuels infiltrés, il pouvait désormais compter sur des amitiés fidèles, car le désavouer eut été se désavouer soi-même. Ce qui est d’une bien grande maladresse quand on veut se faire prendre au sérieux par de braves gens. La machine était donc lancée et désormais rien ne pourrait plus arrêter sa marche triomphale.

            Monographies, films, reportages, dithyrambes ne cessèrent de fleurir sous ses pas. Le critiquer eut été s’attaquer aux symboles les plus inattaquables. Qui oserait s’en prendre à l’innovation, à la liberté créatrice, à l’inspiration et à l’originalité inaliénable du génie ? Qui pourrait prendre le risque de rater le train du progrès pour se retrouver tout contrit et tout seul au bout du quai désert ?

            Dans l’ensemble la chose a bien marché. Tout le monde a coopéré avec beaucoup de tact. Tout le monde a compris que certaines vérités sont malséantes à dire. Tout le monde ou presque. D’ailleurs qui se soucie maintenant de tout cela ? Vérité, valeur, intelligence ne sont plus que des mots, des concepts qu’un habile dialecticien peut tailler en morceaux ou retourner comme un gant. Détournement et dérision…

            L’important n’est-il pas plutôt d’avoir des valeurs sûres, des références que nul ne discute, faute de les avoir soumises à expertise. Après tout qui se soucie vraiment du soldat inconnu ? Etait-il un héros ou un traître ? Et qui ne s’est jamais demandé si l’on n’était pas en train de rendre hommage, sous l’arc de triomphe, à un déserteur fauché pendant sa fuite ?

            Mais j’ai l’esprit tordu. Quand on songe à la quantité prodigieuse d’efforts, de diplomatie, de ruses et de compromissions nécessaires pour arriver à construire l’image symbolique d’un génie pictural mondialement connu et révéré, on se dit qu’il serait bien dommage que quelque irresponsable, probablement jaloux de surcroît, vienne ternir d’une fausse note un aussi merveilleux concert de louanges.

 

                                                          Le Chesnay le 26 novembre 1995

                                                          Copyright Christian Lepère

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Published by L'imaginaire
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