Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 15:57

377 Papillionacées 61 x 50 cm

                                                                  "Papillionacées" - huile sur toile - 61 x 50 cm

 

 

AU MOULIN DE SERMIZELLES

 

      Très jeune j’ai pratiqué la chasse au papillon et ce n’était ni banal ni innocent. D’abord parce que couleurs et formes me fascinaient outre mesure, ensuite parce que c’était une chasse solitaire et qu’enfin j’y mettais une ardeur et un acharnement un peu inhabituels.

      Je n’ai toujours pas compris pourquoi certaines harmonies de couleurs alliées à des formes étranges pouvaient me toucher ainsi, me faisant vibrer de façon subtile, exquise et déchirante.

      Faut-il se référer à un passé lointain comme pour la petite madeleine de Proust ou bien certains accords de longueurs d’ondes avec leurs bouquets d’harmoniques, auraient-ils le pouvoir de me mettre en résonance, de toucher les cordes profondes de ma sensibilité ? Toujours est-il que de même que certains parfums fugaces vous effleurant à l’improviste ou certains accords musicaux d’une richesse ambiguë, les nuances de couleurs entr’aperçues dans un rapide battement d’aile pouvaient me plonger dans d’étranges extases. A cela s’ajoutait l’aspect fugace du désir éveillé et toujours insatisfait. L’approche lente et prudente, le cœur battant, pour arriver à emprisonner d’une main légère et sans en faire tomber la poussière lumineuse la petite merveille ailée qu’avec de vagues regrets j’allais condamner à finir épinglée dans une boîte en carton. Réduite à l’immobilité par mon désir d’appropriation.

      Certaines couleurs resteront à jamais pour moi imprégnées du parfum d’un lieu, de l’ambiance d’un moment, de la magie subtile d’une atmosphère. Ainsi ce rouge sombre un peu pourpre et tout vibrant de nuit veloutée, réchauffé sur le pourtour de jaune orangé et piqué, Ô merveille, de petites étincelles d’un bleu d’azur si limpide, d’une fraîcheur si déchirante que le plus pur des ciels d’après la pluie ne pourrait se faire plus innocent ou plus candide. Et tout cela me rappelle à tout jamais le Puy de Dôme et les lointains bleutés des vieilles régions volcaniques.

      A d’autres couleurs correspondront d’autres lieux et des atmosphères sans pareils. Et pour chacune une imprégnation se sera faite, indissoluble entre parfum, lumière et ambiance.

      Au pied du moulin de Sermizelles le chemin était large et mal entretenu, caillouteux, raviné, parsemé de flaques et parcouru de rigoles. C’était pour faire du vélo un parcours plein d’obstacles et de traîtrises. Mais il me faisait aussi songer au lit d’un torrent cerné par des tas de troncs d’arbres empilés, attendant d’être débités en planches et répandant des odeurs puissantes quand la pluie les avait détrempés.

      Des nuées de papillons y vibraient parfois sous la chaleur. Des jaunes et des blancs, bien sûr et puis de ces tout petits bleus, posés sur le crottin de cheval et qui perdent leurs pigments dès qu’on les effleure, vous faisant des doigts d’étrange couleur. Mais surtout régnaient les maîtres : de grands papillons jaune clair, striés de noir, aux ailes en forme de fuseau se terminant par une sorte de queue au bout arrondi en spatule. Ceux-là étaient merveilleux. Plus grands, plus ciselés, correspondant sans nul doute au vocabulaire de formes dans lequel j’allais puiser plus tard pour graver ou pour peindre.                                                                                                                               

      Déjà j’étais émerveillé et il arrivait même parfois, pur miracle, que dans tout ce fouillis je distingue  une espèce encore plus rare, encore plus riche, encore plus improbable. Mais là, bien sûr, la rareté amplifiait la fascination.

 

                                                Sermizelles le 27 septembre 1994

                                                Copyright Christian Lepère

Partager cet article

Repost 0
Published by L'imaginaire
commenter cet article

commentaires