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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 08:37

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                                                                                      "Muse ferroviaire" - huile sur toile - 46 x 38 cm

 

ABSTRACTION ET CREATIVITE

2° partie

 

                     Le temps va passer encore. Maintenant le pas est franchi. Voilà notre adolescent qui devient abstrait et qui, tout fier va se mettre à snober les malheureux attardés qui en sont encore à faire de l’anecdote comme dans les époques révolues. Mais non voyons, on n’en est plus là !           

                 Notons bien que c’est  ce qui s’est passé sur le plan historique. Et rappelons-nous l’orgueil naïf et la grande candeur des créateurs de l’art moderne. Sans doute Cézanne a-t-il été un  pionnier. Sans doute a-t-il fait preuve de courage et de persévérance pour parvenir à imposer une vision du monde qui ne pouvait que choquer ses contemporains, enlisés dans une vision conventionnelle du monde. Mais il n’empêche qu’il s’est pris très au sérieux  et que même si certaines de ses œuvres sont dignes d’intérêt, d’autres ne sont que l’expression d’une orgueilleuse suffisance. Et dans ce cas on oublie bien vite que l’harmonie et la beauté ne dépendent pas de la libre fantaisie de l’artiste. L’harmonie et la beauté reposent sur des bases mathématiques, mathématiques complexes, souples et subtiles comme les processus biochimiques à l’œuvre dans notre organisme. C’est évident en musique et avant que la poésie ne devienne libre (de quoi ?), le fait de l’assujettir à des rythmes bien définis et des règles strictes n’a pas si mal réussi à Verlaine, Baudelaire et Rimbaud. L’illumination abrupte du zen n’a-t-elle pas réussi à embraser la métrique on ne peut plus traditionnelle du « Bateau ivre » même si son auteur ignorait sans doute tout de la métaphysique orientale ? Et dans le cas d’Apollinaire, les brûlantes fulgurances de la « Chanson du mal-aimé » ont-elles souffert d’une mise en forme assez classique ? Ce dernier cas est d’ailleurs étrange et prouve que tout est possible, y compris le pire, puisque c’est le même Apollinaire qui, à la même époque s’enflammait pour les hasardeuses innovations de Picasso, alors que celui-ci aurait sans doute été un peintre estimable si il ne s’était pas malencontreusement pris pour un génie agressant sauvagement le monde avec ses « Demoiselles d’Avignon ».

                 Mais j’en reviens à l’abstraction. Ainsi après avoir été assujetti au figuratif tout peintre évoluant et se posant des questions risque d’en arriver tout naturellement à l’abstrait. Et c’est là qu’est l’écueil. Le non-figuratif n’est en aucune façon un aboutissement. Il n’est que le résultat inévitable d’une prise de conscience et le début d’un long voyage qui, tout naturellement puisque la terre est ronde, devra le ramener un jour ou l’autre à son point de départ, mais avec le bénéfice de l’expérience. C’est tout à fait analogue à ce qui arrive à d’honnêtes chercheurs dans le domaine spirituel. Après avoir, comme tout un chacun, vécu dans le monde « conflictuel- et- illusoire -de-la -manifestation », voilà qu’un beau jour ils entendent parler de zen, de vedanta et de non-dualité transcendante. Et naïvement ils vont renier et jeter au feu tout ce qu’ils avaient adoré jusqu’alors (après une vie de turpitudes la grande courtisane se retire au couvent…).Et c’est très bien et sans doute inévitable, mais est-ce bien la fin du périple ? Tous ceux qui ont été au-delà sans y perdre la raison nous le confirment. Après s’être détaché de la terre pour tenter d’atteindre le ciel, il faut nécessairement reprendre pied. D’ailleurs à quoi servirait de se détacher si c’était pour sombrer morose dans les déserts intérieurs de l’abstraction. Si les métaphysiciens de tout poils et de toutes traditions ont parlé de détachement, ce n’est certes pas pour s’appauvrir en se confortant dans le « minimal ». C’est pour accéder à un plan de vie plus intense, là où la matérialité moindre et plus subtile n’empêche nullement la profusion et la richesse.

                 Alors que penser du malheureux qui après avoir remis en cause, et à juste titre, l’accumulation hétéroclite et rassurante du « figuratif pour calendrier des postes » va ensuite en rester là ? Tout nu au milieu de sa table rase ou tel Mondrian s’extasiant devant son propre nombril habilement géométrisé et sobrement égayé par les trois couleurs primaires ?

                 Prendre la nécessaire étape pour le but à atteindre… ! Ce n’est d’ailleurs pas sans réticences que je parle de but. En art comme en toute chose sérieuse il ne saurait y avoir de but définitif. Car celui-ci étant atteint il ne resterait plus qu’à poser le point final. Et ce serait fort triste.

                 En ai-je assez dit ? Puis-je tenter de conclure ?

                 En apprenant à verbaliser et intellectualiser l’enfant se coupe de sa sensibilité. Agissant ainsi il renie la part la plus profonde de lui-même. Mais c’est inévitable. La vie humaine, même enfantine comporte des passages obligés et nous n’y pouvons mais. Il apprend pendant ce temps à se structurer sur un certain niveau. Jusqu’au moment où suffisamment solide il peut relativiser ses acquis. Le voilà donc par exemple en train de découvrir le non-figuratif. C’est une étape, tout aussi nécessaire, tout aussi inévitable. Mais il lui reste encore tout à faire et à parcourir. Retrouver son âme, renouer avec la vie, réinvestir son corps puis vivre avec au niveau le plus quotidien.

                 Alors, si il est artiste, il va être amené à s’intéresser à nouveau au monde qui l’entoure. Monde magique et merveilleux peuplé  d’hommes, de bêtes et de minéraux cachés sous les feuilles. Monde fabuleux où de grands nuages dérivent au soir couchant sur des contrées inconnues. Monde de mystère et de poésie où la création tisse ses extravagances en anéantissant sans pitié toute forme antérieure. Les dinosaures ont régné en maîtres, puis ils se sont éteints, laissant la place à d’autres formes de vie. Et voici que c’est notre tour. Et la roue tourne sans relâche. Alors ne nous figeons pas sur une époque, même si ceux qui l’ont vécue ont cru qu’elle était l’ultime épanouissement de l’art. L’abstraction est une étape, un nécessaire apprentissage, une prise de distance, mais se maintenir à ce niveau équivaudrait à confondre la fiche de cuisine avec le plat délectable sortant du four et prêt à nous réjouir les papilles par son contact chaleureux.

                                                                          Le Chesnay le 21 octobre 1995

                                                                          Copyright Christian Lepère

 

                                                                                        

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Published by L'imaginaire
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