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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 08:30

288-Grande-caravane-----73-.jpg

                                                                                                 "La grande caravane" - huile sur toile - 73 x 60 cm

 

 

Dix-huit heures trente à Réaumur - Sébastopol

 

 

                                                Le quai du métro est bondé. Une masse humaine compacte est momentanément figée dans l’attente de la prochaine rame. Un grincement strident annonce l’arrivée du métro. Les portes s’ouvrent et le trop-plein s’écoule, tandis que la foule massée de chaque côté s’apprête à s’engouffrer car la nature humaine a horreur du vide.

                 Me voici au milieu des autres, entouré par mes semblables. Pourtant on m’a bien appris au catéchisme qu’il fallait aimer ses semblables, mais là c’est trop. L’accumulation de semblables provoque une réaction de rejet bien légitime.

                 Une pensée me traverse. Je suis ici, entouré par toutes sortes de gens. Chacun est enfermé dans les limites de son corps et Dieu sait si c’est intime un corps, et séparé des autres corps. Pourtant il suffirait d’un malaise pour que le Samu me prenne en charge. Ensuite on verrait. Il se peut aussi que je sois accidenté, perdant du sang. Dans ce cas une transfusion serait pratiquée. Seigneur, mais c’est le sang d’un autre qu’on va m’injecter…quelle horreur ! Mon corps n’est donc pas une entité autonome. On pourrait même me greffer quelque chose. Je n’ose y penser.

Pour le moment je peine à respirer. L’haleine du voisin est riche en arômes divers que n’arrivent pas à masquer les effluves musqués de la minette comprimée entre la grosse dame et deux employés à casquette.

Mais au fait, à moins de retenir ma respiration totalement, ce qui ne saurait durer bien longtemps, me voilà réduit à inhaler l’air qui provient des poumons d’à côté. Chaque atome d’oxygène qui me pénètre a déjà circulé dans l’intimité la plus profonde de bien des personnes présentes, sans me demander mon avis. Et non seulement circulé, mais participé à l’élaboration de molécules qui, utilisées par des cellules ont participé à leur métabolisme. Et cela sans exception. Chaque atome, chaque particule a été chargée de mission pour accomplir  les activités vitales les plus variées : digestion, respiration, élimination, transfert d’informations codées dans l’influx nerveux ou la structuration de protéines qui vont me permettre à mon tour de me fabriquer des pensées et des états d’âme nécessitant une imagerie cérébrale adaptée. Et moi qui croyais être maître de mes processus internes en dominant mes pensées…et qui croyais que les autres pouvaient aussi le faire.

Enfin il me reste une issue. Le trajet ne saurait durer indéfiniment. A la sortie je vais me retrouver à l’air libre loin de l’amas compressé de mes semblables. Seul je vais même pouvoir m’attarder à flâner sous les marronniers du boulevard enveloppés de parfums de banlieue ou traverser les Buttes-Chaumont qui sombrent dans le crépuscule.

Hélas, si la pollution est plus discrète parce que diluées, l’air du soir est quand même chargé de particules dont certaines sont d’une toxicité plus ou moins avérée.

Alors que faire ? Rentrer chez moi ? Regarder la télé ? Mais dans ce cas la pollution sera psychique et même peut-être assortie de radiations nocives.

Il me reste mon lit ; au moins j’y sombrerai dans un sommeil réparateur, à condition de ne pas faire de vilains rêves provoqués par une digestion laborieuse ou des préoccupations refoulées.

Me voila donc face à la réalité la plus concrète. Moi qui croyais être seigneur et maître sur mes terres, voila que je suis accablé par l’évidence. Loin d’être une entité autonome se suffisant plus ou moins à elle-même, me voila forcé de constater que je ne suis qu’un des innombrables, lieux de transfert et de transmutation de l’énergie universelle.

Que celle-ci soit physique, psychique ou autre, peu importe. Jamais rien ne m’appartient réellement. Tout m’est prêté, momentanément, depuis les « particules » constituant ma personne physique jusqu’aux pensées les plus évanescentes qui ne font que parcourir mes circuits cérébraux. Venant d’où ? Se dirigeant vers ? Et après avoir subi sur place des ajustements et des transformations utiles à mon bien-être et à mon souci de cohérence.

D’ailleurs je vais lâcher le mot, ne suis-je pas avant tout un transformateur ? Après le zappeur qui glane ici et là des informations, voila que celles-ci sont accueillies, intégrées, digérées et intégrées à mon ego (donc déformées à des fins strictement personnelles) et ensuite utilisées pour me conforter dans ma vision du monde. Vision que j’ai toujours un peu tendance à prendre pour universelle et dont je souhaiterai vivement que les autres puissent profiter ; pour leur bien, c’est évident…peut-être aussi un peu pour me rassurer…

    Vais-je continuer à vous accabler avec mes convictions ? Sans doute avez-vous d’autres projets pour meubler votre avenir. Et d’autres façons d’occuper un temps qui vous est compté. Je comprends. Pour moi c’est identique. Alors bon courage ! Chacun pour soi et le Bon Dieu pour tous. Même si Lénine, Karl Marx et Mère Térésa ne sont pas du même avis, ce qui est leur droit le plus strict.

                

                                                    Le Chesnay le 12 janvier 2011

                                                    Copyright Christian Lepère

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Published by L'imaginaire
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