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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 07:57

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                                                                   "Coeurs masqués" - huile sur toile - 100 x 81 cm - 2004

 

 

Troc de cœurs

Héloïse et Abélard

 

              C’était au temps jadis. Dans ces contrées moirées noyées de nostalgie. En ce temps là les hommes étaient nobles et les femmes rêvaient au sommet de la plus haute tour, juchées dans leur désir de plus haut vol, filant la laine et tissant leurs songes. Et le monde était vaste et l’horizon lointain.

              En ce temps là on pouvait partir en croisade ou même à la recherche de soi-même au plus profond de forêts obscures, là où se tapissaient les dragons gardiens du seuil. En ces temps de légende la fidélité était de mise. On s’engageait à tout jamais et pour ce faire on n’hésitait pas à conclure des pactes. Alors on ne lésinait pas sur les moyens. On mêlait son sang à celui de l’autre, on s’ouvrait les veines, on faisait couler le rouge liquide, on risquait le trépas et tout était dit. A tout jamais.

              Et puis le temps s’est écoulé. Comme toujours, comme d’habitude. Et l’on est devenus plus pratiques. Un peu moins noble mais tellement plus efficace.

              D’investigations en investigations, d’observations acharnées en analyses toujours plus fines et implacables on a cerné la réalité. On l’a traquée. On l’a prise à la gorge et on lui a fait avouer le pourquoi du comment. La science était née, elle allait nous permettre l’impensable, l’inenvisageable. On a donc cherché, peaufiné, découpé des cadavres, démonté les agencements organiques, exploré la biologie et l’on en a tiré les conséquences. Non seulement on peut mêler son sang, mais on peut en faire don. A n’importe qui, ou presque. La part la plus intime de nous-mêmes peut s’écouler dans des tuyaux, des éprouvettes et des poches avant d’être analysée, centrifugée et classée par affinités et par groupes.

              Dès lors c’est un produit, vital certes, mais ni plus ni moins que toute denrée courante nous permettant de poursuivre notre parcours en entretenant et réparant cet organisme biologique qui nous est bien utile.

              La transfusion sanguine était née et on lui doit de grands bienfaits. J’avoue même lui devoir la vie comme beaucoup d’autres qu’on a un jour étendus inanimés sur le billard avant de les ouvrir après avoir détourné leur circulation, puis arrêté le cœur afin de procéder à quelques réparations relevant de l’art de la plomberie. Réparation de soupapes, remise en état de clapets anti-retour, nettoyage de tuyaux engorgés selon les cas. Mais tout cela est bien connu de toute personne ayant eu des ennuis dans sa salle de bain.

              Donc la part la plus intime de notre corps, notre propre sang, pouvait être, manipulée, extraite, échangée et même régénérée au travers de filtres adéquats et d’adjonctions soigneusement calculées.

              Mais il restait le cœur. Ultime symbole, bastion inexpugnable de notre personne, centre absolu de notre affectivité, lieu où l’on se sent relié au reste du monde. Mais voilà que d’habiles bricoleurs, avec leurs mains expertes, leurs connaissances acquises au prix d’efforts universitaires insensés et  l’aide d’équipes performantes ont tenté l’impossible. Et si un cœur usé, déficient, battant la chamade pouvait être changé ? Remplacé ? La chirurgie s’est attaquée au problème et devant l’ampleur des moyens mis en œuvre l’impossible a été réalisé ! Oui on pouvait en prenant d’infinies précautions et en calculant d’innombrables paramètres arriver a remplacer un cœur…Depuis la chose est devenue plus banale et l’on cite le cas de l’heureux bénéficiaire de trois cœurs. D’abord le sien, d’origine, puis un second aimablement donné par quelqu’un qui venait de s’éteindre avec beaucoup d’à propos, puis un troisième devenu indispensable pour pallier à l’usure du second qui malgré tout n’était pas un article de première main.

              Héloïse était ravissante avec ses vingt deux printemps. Abélard n’était pas mal non plus, quoique un peu plus âgé. Le destin les a fait se rencontrer et d’emblée ils se sont plu. Beaucoup. A la folie ! Alors une idée démente a germé dans leurs cerveaux enfiévrés, nourris de littérature médiévale et de grands sentiments. Ils ont senti que l’exceptionnel était à leur portée. Une grande première leur tendait les bras. Comme leurs finances étaient bonnes ils ont pu envisager de passer du rêve à sa réalisation, tels ce milliardaire américain qui a réalisé son fantasme en devenant cosmonaute.

              Ils ont donc pris rendez-vous. Le chirurgien était content. De renommée mondiale il pouvait leur assurer un succès parfait. Il allait donc intervertir leurs cœurs et permettre à chacun de sentir battre dans sa poitrine l’organe de l’autre, palpitant et sensible.

              Après toute de préliminaires, interrogatoires serrés sur les antécédents et les habitudes de vie, assortis d’examens nombreux et de plus en plus intimes la preuve avait été faite. Ils étaient faits l’un pour l’autre et leurs viscères pouvaient passer d’un organisme à l’autre sans problèmes engendrant des conséquences funestes. Tout était compatible. D’ailleurs n’était-il pas l’homme de sa vie et elle la compagne prédestinée par le destin et le code génétique ? L’accord des chromosomes est un bienfait du ciel.

              L’opération eut donc lieu. Inutile d’insister sur les détails. Tout avait été prévu et planifié dans les moindres détails. Ainsi les tables d’opération étaient jumelles et si le chirurgien était seul, c’est qu’il bénéficiait de toute une équipe préparant et terminant ses interventions comme un seul homme. Tandis qu’une assistante ouvrait un thorax, son collègue sciait les os ou bouchait des artères, tandis qu’un troisième préparait les scalpels et qu’enfin d’autres s’empressaient de recoudre ce qui ne pouvait rester béant.

              Après les délais nécessaires Héloïse et Abélard se retrouvèrent donc frais et dispos. La convalescence n’avait pas été trop longue, les traitements post-opératoires pas trop traumatisants, les séances de rééducation joyeuses et pleines d’entrain.

              Désormais ils pouvaient partager la même couche et serrés l’un contre l’autre entendre les battements de leur propre cœur dans la poitrine qu’ils étreignaient.

                                        A suivre…la semaine prochaine.

 

                                                                  Le Chesnay le 17 avril 2013

                                                                  Copyright Christian Lepère

 

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                                                                                                                 "Coeurs masqués" - huile sur toile - Détail - 2004

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Published by L'imaginaire
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