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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 07:32

        336 Le poulailler 46 x 38 cm

                                                                          "Le poulailler" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 2000

 

 

Un jeu idiot

 

                 J’aime bien les jeux idiots. J’ai bien dit idiots. Je n’ai pas dit bêtes et méchants. Et l’un d’eux est mon préféré. C’est celui qui est commun à tout un chacun et qui consiste non pas à essayer de prévoir le destin, ce qui serait très ambitieux, mais simplement d’envisager l’avenir proche.

                 Votre épouse vient de vous annoncer qu’une visite est prévue chez des amis qui vous sont chers. Aussitôt et machinalement une évocation se forme en vous. Jean-pierre est un peu gros et plutôt mou. Sa calvitie progresse. Marie-Jeanne est une bonne épouse, empressée et accueillante, bien que sa chevelure frisée et un air un peu trop « b.c.b.g. » éveille en vous un intérêt goguenard  pas franchement positif. Ils habitent un petit appartement charmant sous les combles, au sixième sans ascenseur.

                 Déjà votre évocation n’est pas neutre. Elle va même engendrer des discussions si vous commencez à peser le pour et le contre pour justifier vos états d’âme et l’on va vous rétorquer : « Comment des gens aussi sympas ! Tu devrais être enchanté d’avoir une occasion de passer la soirée en aussi bonne compagnie ! ». Ne soyons pas pessimistes. Peut-être allez vous vous en tenir là et garder pour vous les scénarios catastrophe qui commencent à se tricoter dans vos circuits neuronaux. Mais malgré tout des attentes non dites vont se planquer dans les couches profondes de votre encéphale antérieur. Des évocations furtives de possibilités improbables mais cependant possibles, mêmes si les probabilités en restent faibles.

                 Voilà ce qui se passe d’ordinaire et de façon clandestine dans notre intimité intellectuelle. C’est naturel, on n’y peut rien. Et d’ailleurs tout le monde le fait. Alors où est le jeu dans tout ça ? J’y arrive.

                 Essayons maintenant de donner en sens inverse libre cours à notre imagination. Vautrons nous dans l’élaboration systématique des possibles envisageables. D’abord regardons crûment les personnages (protagoniste et deutéragoniste) en évoquant tout ce que nous savons d’eux ou sommes persuadés de savoir. Ca évitera peut-être la caricature stéréotypée ou l’appréciation superficielle. Puis remémorons nous les lieux par la pensée, la petite cage d’escalier qui sent le pipi de chat et l’appartement douillet d’où l’on a vue sur le Sacré Cœur. Enfin évoquons les scénarios  que nous pouvons élaborer avec quelque vraisemblance. En un mot essayons de prévoir comme un scientifique qui s’efforce de tenir compte de tous les paramètres portés à sa connaissance et recherchant honnêtement ceux qu’il ignore pour enrichir et affiner son investigation.

                 Tout cela commence à prendre corps et vous allez vous retrouver avec plusieurs scénarios possibles et défendables. Choisissez maintenant parmi eux celui qui vous paraît le plus pertinent ou le moins invraisemblable. C’est fait ? Peaufinez le. Retournez le en tout sens. Voyez les incohérences, les déductions peu sûres. Et parachevez votre œuvre.

                 Maintenant vous pouvez tout mettre noir sur blanc, au moins il y aura des preuves. Il ne vous reste plus qu’à tout mémoriser comme un acteur au théâtre. Tout ! Le scénario, les images, les réactions de Jean-Pierre, le regard mi-figue mi-raisin de Marie-Jeanne quand vous lui annoncez votre désir de passer le prochain week-end à Machu Pichu. Sa petite toux embarrassée. Son empressement à vous proposer de vous resservir du canard à l’orange ou de la tarte aux myrtilles.

                 Il ne vous reste plus alors qu’à vérifier. Nous sommes en période de paix, la neige a fondu, le périphérique n’a pas été saturé  pour compenser une grève des trains de banlieue. Les terroristes se sont tenus tranquilles et même l’affaire Cahuzac n’a pas réussi à provoquer de troubles notables. Personne n’est descendu dans la rue. Donc tout va bien, tout est normal !

                 Et pourtant … Vous voilà chez Jean-Pierre et Marie-Jeanne. Ils sont chez eux et vous attendent. La maison n’est pas en feu, le petit chat n’est pas mort et le plat principal n’est pas carbonisé après une trop longue attente. Donc tout se passe comme prévu.

                 Certes, mais voyons cela de plus près. Aviez vous prévu que le paillasson sur lequel vous frottez vos semelles avant d’entrer serait un peu usé ? Ou qu’il aurait été changé pour un rouge à bordures noires ? Le timbre de la sonnette ne vous a-t-il pas un peu surpris, modifiant légèrement le sourire épanoui que vous avez eu quand la porte s’est entrouverte. Et pourquoi Jean-Pierre était il derrière Marie- Jeanne ? Se laissant ainsi masquer à moitié. Avait-il quelque chose à cacher ou son enthousiasme à vous accueillir n’était il que feint ?

                 Le monde est un endroit mystérieux. Sans cesse il s’y produit de l’inattendu et l’effet papillon peut engendrer bien des suites aux conséquences incalculables. Et enfin pourquoi diable telle parole a-t-elle été prononcée ? Anodine en elle-même mais lourde de conséquences si l’on tient compte des subtilités de compréhension de chacun. Jean-Pierre n’est pas Marcel Proust mais il a quand même ses petites madeleines. Et même  Marie-Jeanne dont la culture est un peu sommaire est à la merci de souvenirs fugaces qui échappent à sa vigilance. Le jeu est réussi. En essayant de prévoir de façon lucide et raisonnable ce qui allait se passer vous avez fixé un cadre d’expérimentation. Vous avez fait preuve de rigueur. Vous ne vous êtes pas laissé aller au flou et à l’approximatif qui règnent à l’arrière plan de nos pensées et de nos ressentis. Vous avez démasqué les mécanismes qui sans cela vous font croire que nous vivons dans le monde, un monde objectif, raisonnable ou l’on peut rendre compte de ses faits et gestes et prouver leur bien fondé.

                 Mais voilà, le petit chat est venu au moment du départ se frotter sur vos chaussettes et cela a fait rebondir la conversation sur les mœurs félines et sur le libre arbitre animal. Vaste sujet débouchant sur des interrogations abyssales. Savons nous ce que ressent un chat ? Avons-nous la moindre idée de ce qui se passe dans sa petite tête ronde, derrière ses oreilles pointues. D’ailleurs s’y passe-t-il quelque chose qui pourrait ressembler à nos cogitations ?

                 Mais je vais chercher trop loin. Je m’égare. La chère était bonne et les vins soigneusement choisis selon les meilleures traditions. La conversation anodine a fourni a chacun l’occasion de se faire mousser en montrant qu’il était au courant de l’essentiel des affaires du monde. On a évité les sujets qui fâchent mais sans éluder les questions primordiales. Des scandales financiers aux magouilles politiciennes, en passant par le réchauffement climatique tout a été évoqué et on a tenté intelligemment et avec habileté d’évoquer des solutions. Au moins ce ne sera pas de notre faute si les choses vont mal et si notre occident chrétien court à sa perte. On aura tiré la sonnette d’alarme. Maintenant on peut se quitter en se disant au revoir, contents et repus. Bien sûr subsiste à l’arrière plan un léger soupçon de malaise car en fait tout s’est déroulé normalement mais à y regarder de plus près, rien ne s’est passé comme prévu. Rien n’a été conforme à nos prévisions. Mais comme l’a dit un futurologue qui savait de quoi il parlait : « Il est très difficile de faire des prévisions, surtout en ce qui concerne l’avenir… »

                                                              Le Chesnay le 6 avril 2013

                                                              Copyright Christian Lepère

 

 

     358-Tout-tourne-autour--65-x-54-cm.jpg

                                                   "Tout tourne autour" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 2001

 

 

Et la semaine prochaine ?

 

Enfin de quoi vibrer et s’émouvoir

Du sang et de la passion !

Portez vous bien en attendant !

 

 

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Published by L'imaginaire
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