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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:45

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                                                      "Le sommeil de la raison" - dessin aquarellé - 48 x 63 cm -

 

 

Nous ne sommes pas au monde…

 

            Tout jeune j’avais bizarrement commencé à lire des choses sérieuses. Teilhard de Chardin et des penseurs chinois. C’était ce qui me tombait sous la main  entre deux « journal de Mickey » ou les aventures de Pif le chien. C’était amené par les hasards du quotidien et ça allait de la revue « Réalités » à « Sélection du Reader Digest ». C’était de l’aléatoire, du brut et du désordonné. Mais ça m’attirait.

            Déjà l’écrivain anglais Aldous Huxley, après lecture de son roman « Le meilleur des mondes » m’avait entraîné dans « Les portes de la perceptions » où il se posait bien des questions avec acuité et avec l’aide du L.S.D. fraîchement découvert à l’époque. C’était d’ailleurs lui qui m’avait fait découvrir Krishnamurti et les « Entretiens de Saanen ».

            Après une longue période de friche où je m’embourgeoisais, dans le pire sens du terme. La vie me semblait simple et s’écouler sans problème. « Métro-boulot-dodo » n’était pas encore un slogan de mai 1968…et je ne m’en préoccupais guère. Enfin j’atteignis la trentaine. Quelques émissions de télé sur les spiritualités orientales, quelques  lectures de sagesse traditionnelle et voilà que je me retrouve avec un livre étrange entre les mains. C’était « Le voyage à Ixtlan » d’un certain Carlos Castaneda. Dieu merci, c’est par là que je commençais et non par « L’herbe du diable et la petite fumée », thèse universitaire qui lui avait permis à cet intellectuel de devenir anthropologue en sortant de l’université U.C.L.A. de Los Angeles.

            Dans ce livre étrange je commençais bizarrement par la préface, ce qui ne faisait pas partie de mes habitudes désordonnées de l’époque. Et là, en quelques pages je me vis asséner quelques vérités métaphysiques essentielles. D’emblé Castaneda y remettait en question toute une période de sa vie. Comment jeune anthropologue tout confit de ses connaissances universitaires il était parti à la recherche de bons sauvages qui auraient pu le documenter sur l’usage des psychotropes. C’était très à la mode à l’époque et cela permettait avec des arguments scientifiques d’affirmer sa supériorité sur les peuples arriérés et les balbutiements magiques de l’humanité. La pensée pré rationnelle était amusante, pittoresque  et permettait de remonter le moral d’un chercheur issu de l’élite de la pensée scientifique en justifiant sa supériorité. Mais l’auteur avait vite déchanté. Croyant manipuler il avait assez vite compris qu’il était l’arroseur arrosé et qu’en fait le vieil indien naïf dont il cherchait à obtenir des renseignements pratiques et monnayables était tout autre chose et cherchait surtout à lui transmettre un enseignement ésotérique fort ancien et remettant en cause ses belles certitudes et ses croyances scientistes. Dur à admettre, dur à digérer.

            Au fil des livres suivants, parus en France au rythme de leur traduction, j’appris bien des subtilités sur les vues de don Juan, sorcier Yaqui. N’étant porté ni sur les drogues, ni sur l’exotisme, je cherchais à comprendre. Et petit à petit tout était dévoilé et devenait cohérent. Le point de départ était évident : nous croyons être au monde et le percevoir tel qu’il est. Or notre vision est beaucoup plus construite et élaborée et nous n’entrons en fait en contact avec le quotidien qu’à travers une multitude de filtres et de processus d’interprétation. En gros nous croyons que nous avons à faire avec la version originale alors que nous ne disposons que d’une traduction. Et chacun sait qu’une traduction est conventionnelle, approximative et même parfois carrément fausse. D’ailleurs les sympathiques littéraires qui prétendent traduire un poème chinois en français peuvent faire sourire. Bien que pour eux l’essentiel soit de se livrer à un jeu sophistiqué, ni plus ni moins que de jouer aux échecs ou de faire des mots croisés.

            J’en reviens à don Juan. Manipulant Castaneda, il ne semblait avoir qu’un but, en admettant qu’il en eut un, c’était d’amener ce dernier à comprendre que sa vision du monde, certes légitime et partagée par tout le monde occidental n’était en fait qu’un point de vue parmi d’autres. Et qu’en observant selon les méthodes des sorciers on pouvait arriver à des conclusions fort différentes. Voilà qui amène à douter de notre belle assurance sur l’objectivité de nos observations, fussent-elles scientifiques et dûment enregistrées par d’ingénieux subterfuges. Après tout un appareil photo est victime des mêmes illusions d’optique que nous-mêmes, puisqu’il enregistre les aberrations de la perspective sans sourciller…

            C’est maintenant une évidence, la carte n’est pas le territoire et tous nos moyens actuels d’investigation ne font que dresser des cartes.

            Mais j’en reviens à Castaneda. En tant qu’anthropologue il a été vivement critiqué et il est vrai que d’un point de vue strictement universitaire il méritait de l’être. A son corps défendant il passait de la science observable, analysable et reproductible à un domaine beaucoup plus subjectif où les frontières entre ce qu’il est convenu d’appeler le réel et le ressenti personnel est tellement flou et fluctuant que l’on peut facilement délirer et vouloir à tout prix faire partager son délire aux autres tout en étant parfaitement honnête.

            Alors, a-t-il été un escroc bien documenté sur les traditions ésotériques et fabriquant sa propre mixture pour en tirer les bénéfices d’une réussite littéraire ? On peut le voir ainsi. Peut-être a-t-il tout inventé ? Dans ce cas c’est un faussaire génial et un excellent écrivain, ainsi que l’a noté Alejandro Jodorowsky. Enfin il reste la solution du compte rendu minutieux de faits observés par un auteur qui avoue ne pas bien comprendre ce qui se passe  avant de finir par réaliser où on le poussait réellement. A chacun de choisir l’explication qui lui convient.

            Pour ma part je peux simplement dire que, d’abord les notions  qu’il décrit et explicite pour nous me paraissent tout à fait crédibles (Sous réserve comme disait le Bouddha lui-même « de ne pas croire mais de vérifier… ». Bon courage ! Et qu’ensuite les plus grands enseignements ne nous ont pas été transmis par des rapports de gendarmerie mais par le biais de contes initiatiques et de mythes, voire de paraboles pour l’enseignement du Christ. S’agit-il dans ce cas d’inventions gratuites et farfelues ou de la révélations de vérités profondes échappant par nature au discours ordinaire ?  Lecture et relecture des livres de Castaneda, et ce depuis quarante ans, n’ont pas cessé de me paraître convaincantes. Vrais ou inventés ses récits peuvent aider à envisager les tréfonds de la nature humaine et nous éclairer sur ce que nous sommes réellement, au-delà de toutes les conventions et de tous les formatages sociaux dont on nous a généreusement gratifiés depuis notre naissance.

            Enfin, dernier point et qui m’est infiniment sympathique, Castaneda semble bien avoir vécu ensuite en parfait accord avec les enseignements de son maître (réel ou imaginaire…) et à mettre en application de façon rigoureuse les principes de base du « Voyage à Ixtlan ». Ces derniers peuvent être résumés simplement. Il s’agit d’abord d’être présent à soi-même et au monde, ensuite de pouvoir se conduire en chasseur, comme si la survie en dépendait, puis en guerrier lucide et inflexible et surtout, surtout, en effaçant sa propre histoire… Ce dernier point ayant semble-t-il été réalisé de main de maître par un homme qui a réussi à se rendre insaisissable au point de faire douter de sa propre existence en brouillant les pistes  et en donnant de fausses indications. Cela ne lui a évidemment pas été pardonné tant il est vrai que les escrocs et les terroristes de tout poils se sont adonnés de tout temps avec délices à ce genre de pratique préjudiciable d’un simple point de vue social. Alors escroc ou sage ? A chacun de voir et de se méfier de sa propre naïveté et de son besoin viscéral de croyance. A ce point je ne peux m’empêcher de rappeler que, par exemple, l’athéisme est une croyance. Et que si l’existence de Dieu est indémontrable, son inexistence l’est tout autant et cela à tout jamais.

                                                                            à  suivre…

 

                                           Le Chesnay le 27 mars 2013

                                                       Copyright Christian Lepère

 

 

                         201-Fantasmagories.jpg

                                            "Fantasmagories" - eau-forte - imprimée sur Arches 38 x 57 cm - 1975        

 

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Published by L'imaginaire
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