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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 08:32

        33-Procession-d-automne----40-x-61-cm.jpg

                                       "Procession d'automne" - acrylique sur panneau - 40 x 61 cm - 1985

 

 

 

Roule ta bille

 

            L’eau commence à bouillir. Je jette les pâtes dedans. La vapeur envahit la cuisine et se dépose en un voile diaphane sur la vitre. Derrière le paysage paraît estompé, il repose paisiblement sous la neige et rien ne vient troubler sa quiétude.

            Je n’ai plus qu’à allumer le gaz pour faire cuire les saucisses dans la poêle. Mais dans le séjour le téléphone se met à sonner. Discrètement mais avec insistance. J’y vais. Je décroche. « Non, vous ne me dérangez pas…enfin pas trop ! ». « Ah bon ! Attendez je note… » . De quoi écrire ? Un stylo bille est présent, couché. Je m’en saisis mais il refuse de laisser une trace sur le papier. L’encre a séché. Pas grave il y en a d’autres à disposition ! Le rouge ? Son encre est baveuse et se répand…Le bleu à côté ? Son mécanisme est grippé et la bille reste rétractée. Dieu merci il en reste deux noirs. Pour le premier la cartouche est presque vide. Enfin pour le second ça marche…par intermittence.  Fébrile je commence à noter mais le message est en pointillé. Ca et là  des manques d’encre ménagent des blancs mystérieux qui rendent la signification du texte aléatoire. Enfin la bille, même sèche laisse une trace vague, une incrustation discrète. Avec la loupe et un éclairage frisant on devrait arriver à compléter et à restituer le sens.

            Pendant ce temps mon interlocuteur continue de m’inonder d’informations toutes plus importantes les unes que les autres. Il fait confiance. Il sait que je note tout avec le plus grand sérieux sans en perdre une miette. Du moins je l’espère.

            De leur côté les pâtes continuent à cuire. Sept minutes se sont écoulées et elles doivent être « al dente ». Pas grave ! Je les préfère un peu plus mœlleuses. Je me précipite quand même pour baisser le gaz et éteindre sous les saucisses. Carbonisées elles me plaisent beaucoup moins, même avec de la moutarde. Tiens, mais voilà que derrière la vitre embuée il se remet à neiger… 

            « Allo ! Oui bien sûr j’ai tout noté ! Enfin si vous pouviez me confirmer. Oui, c’est bien pour le 24 mars. Sans faute, sauf événement imprévu ! Je raccroche. Déjà des pensées se précipitent dans ma cervelle. Voilà, il y avait une série de stylos bille et comme d’habitude il a fallu tout essayer pour trouver le bon, ou le presque bon.

            Et si je faisais l’achat d’un stylo rechargeable ? Voila une idée ! Avec toute une série de cartouches d’avance qu’il suffirait de remplacer. Pour éviter les incidents prévisibles. D’ailleurs je pourrais en avoir deux ce qui serait encore plus sûr.

            Me voilà maintenant en route vers le Monoprix. Une vaste gondole pleine d’instruments pour écrire se déploie sous mon regard. Voyons voir…Des tas de feutres multicolores, des stylos à plume, des rechargeables en encre noire ou bien violette, des encapuchonnés avec des marques de raffinement et de reconnaissance, des ergonomiques plus faciles à manipuler, des rétractables plus propres à être rangés dans les poches intérieures des vêtements. Mais aussi des craies, des crayons de couleur, mille moyens pour laisser sa trace sur un support adéquat.

            Enfin voici le rayon des stylos bille. Vaste, impressionnant, pléthorique, ne laissant que l’embarras du choix. Hélas ! Trois fois hélas ! On peut trouver de tout, du pas cher, du luxueux, du vendu par douzaine avec un treizième en prime. Mais de rechargeable point ! Enfin après des recherches fiévreuses en voici un authentifié par des explications sur la pochette. Merveilleux ! Mais où sont les cartouches ? La quête reprend. Voilà qu’un aimable vendeur se profile. Questionné il est affirmatif et conciliant, mais au bout d’un temps appréciable ses recherches se révèlent vaines. Vous n’avez pas de chance, nous n’en avons pas pour le moment ! Désolé, il faudra repasser…

            Accablé je commence à regretter le bon vieux commerce de proximité. La boulangère aimable, le charcutier accueillant qui connaissent nos petites habitudes et se plieraient en quatre pour nous faire plaisir. Dans mon enfance on allait à la papeterie, à deux pas, où là au moins  on savait répondre à nos attentes. Même les moins légitimes. Même les moins justifiables. Mais j’y songe, tout n’a pas disparu et il subsiste encore quelques boutiques à l’ancienne. Ainsi à cent mètres la librairie a une annexe peu éloignée riche en matériel scolaire et de bureau. J’y vais. On m’y accueille aimablement. On s’enquiert de mes besoins. « Oui ! Bien sûr j’ai ça ! Voila le modèle ! ». Maintenant les cartouches ? « Ah désolé ! Je suis à court. Rupture de stock ! Mais je peux vous les commander. Repassez dans quelques jours. »

            A la seconde visite la commande qui a été dûment faite et transmise est arrivée incomplète. Pas de chance, c’est le seul article manquant. Je vais donc revenir une fois, deux fois, trois fois…Rien de grave, c’est sur mon chemin. Je passe devant fréquemment. Je reviendrai. Le vendeur est un peu gêné et pour me faire patienter m’offre une cartouche prise sur un autre stylo…

            Et puis un beau jour (C’est vrai qu’il fait beau !  La neige étincelle sous le soleil !) on me remet ma commande, en me précisant malgré tout que je n’aurai droit qu’à cinq cartouches, car il faut en laisser pour les autres.

            Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. L’âme en paix et la démarche légère je vais pouvoir regagner mon domicile en passant par la banque où un chéquier tout neuf m’attend qui me permettra de faire des achats conséquents et de me procurer l’indispensable en échange de morceaux de papier authentifiés par ma signature.

            Le monde est vaste et complexe et subtil. C’est vrai. Mais il procure quand même des satisfactions. Tout n’est pas irrémédiablement corrompu et perverti dans notre monde moderne. D’ailleurs hier soir un  rayon de soleil a illuminé ma soirée. Non contents de se décider rapidement contre toute attente les évêques réunis en conclave ont élu un nouveau pape. Une fumée blanche s’est élevée dans la nuit romaine et bientôt le bienheureux s’est présenté au balcon devant la foule subjuguée. J’étais content ! On le serait à moins. Surtout quand j’ai appris qu’il se ferait nommer François. Quel beau nom, plein de réminiscences historiques et de douceur angevine. Et puis flotte à l’arrière plan le souvenir du petit pauvre d’Assise et de sa grande bonté pour nos petites sœurs les bêtes.

            Oui, bien sûr ce prénom peut aussi évoquer la politique et les hautes charges de l’Etat, avec tout ce que cela comporte de magouilles et de calculs aussi sordides que prévisionnels. Mais enfin ne soyons pas cyniques. Bien d’autres le seront à notre place. Il suffit de leur faire confiance.

 

                                                              Le Chesnay le15 mars 2013

                                                               Copyright Christian Lepère

 

     37-Terre-de-legende------------47-x-61-cm.jpg

                                     "Terre de légende" - huile sur panneau - 47 x 61 cm - 1985

 

 

 

Et la suite ?

Pas d’affolement, vous verrez bien…

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Published by L'imaginaire
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