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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 08:22

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                                                                          "Amazone" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

 

 

Au cœur de nos poubelles

 

            Oui, c’était bien une chaîne de vélo qui s’échappait de la poubelle. Pendant négligemment de sous un couvercle remis à la hâte, elle semblait faire un clin d’œil au chercheur solitaire qui explorait ce lieu désert. Ce n’est pas qu’elle fût rutilante ou qu’elle tentât de le séduire par sa finesse. Non, elle était plutôt terne, un peu rouillée, pas en possession de tous ses maillons, mais c’est justement cette modestie non feinte qui l’accrocha. Enfin de l’authentique ! Du quotidien qui a vécu, du condensé de vraie vie avec de vrais gens. De quoi enrichir l’œuvre de sa vie, ou au moins d’une tranche de sa vie qui était loin d’être terminée et qui s’annonçait féconde.

            Voilà bientôt six mois qu’il hantait les arrières cours et leurs sinistres couloirs d’accès, six mois qu’il s’introduisait au pied des immeubles les plus vétustes et les plus grisâtres. Ceux justement où il n’y a pas de portier avec code pour en interdire un hypothétique accès.

            Il tira sur la chaîne avec douceur, peut-être pour l’apprivoiser ou comme on fait avec un chat méfiant. Elle ne résista pas. Maillon après maillon elle se révéla à ses yeux faisant surgir à sa suite d’autres trouvailles. D’abord ce fût un lambeau d’étoffe grossière mais bordé d’un fin lacis de dentelle qui lui faisait comme une collerette. Puis un vieux préservatif exténué baignant dans son jus…Puis un porte-clé orné d’une vieille photo jaunie, dernier souvenir d’un ancêtre fauché jadis à Verdun à la fleur de l’âge. Puis une clé. Puis une brosse à dents qui malgré son âge avait encore presque tous ses poils.

            Il n’en attendait pas tant. Il était comblé. Son œuvre pourrait s’enrichir en se diversifiant avec tant d’apports, de témoignages et de preuves de l’infinie richesse des accumulations aléatoires dont seul le gaspillage effréné de la croissance a le secret. Le destin lui souriait, son projet se réalisait et c’est toute sa vie qui avait repris sens. Enfin, las des errances, il avait un but : créer son œuvre, donner chair à un concept et qui sait, un jour, voir sa démarche reconnue et authentifiée par les élites ou au moins leurs représentants les plus respectés. Un jour, prochain peut être, il pourrait installer son accumulation dans quelque galerie cotée, non loin de l’aura prestigieuse du Centre Pompidou ou des foules du monde entier pourraient venir se recueillir en hommage. Ivresse du créateur. Triomphe de la modernité. Beaubourg était son but. Beaubourg était sa joie.

            C’est que sa démarche ne manquait pas d’ampleur. Après avoir envisagé les grandes questions philosophiques : la vie, la mort, le vide et le plein et avoir vainement tenté de les maîtriser par l’intellect, il avait enfin compris que le plus sûr était de laisser parler les choses elles-mêmes. L’art chosal, le document brut, l’irréfutable quotidien, celui que tout le monde fréquente en le foulant aux pieds. Lui au moins saurait réparer l’injustice et donner la parole au banal négligé. Car enfin l’objet le plus humble est un témoin accablant de ce qui nous attend : la naissance et la mort, la gloire et le déclin, l’être et le néant.

            Sa récolte terminée il s’en retourna chez lui en prenant l’autobus, laissant derrière lui tout le fond de la poubelle où gisaient encore, obscurs et ignorés un rasoir à lames interchangeables, un pot de confiture au contenu moisi, quelques vieux numéros de Playboy définitivement hors d’âge et, tout en dessous, deux serpillières mal séchées et une quantité de petits objets en plastique de formes, de couleurs et de textures variées, mais tous à moitié fondus pour d’obscures raisons.

            Mais il fallait rentrer, reprendre son souffle et faire le point avant de revenir demain. D’ailleurs, qui sait ? Le contenu de la poubelle serait peut-être entièrement réactualisé, remplacé par d’autres accumulations tout aussi riches, tout aussi proustiennes avec leur charges affectives et leur puissance d’évocation d’un passé obsolète et jetable.

            Mais c’était sans compter sur Hermeline. A peine était-il sorti qu’elle arriva. Fraîchement diplômée des Beaux-Arts de Carpentras, elle aussi était arrivée dans la capitale avec des projets flamboyants. Rompre avec le passé. Repartir sur des bases plus exaltantes et explorer avec audace la permissivité contemporaine. Tout est possible ! Pourquoi tergiverser et se mouler dans le conformisme d’avant-gardes sclérosées. Tout a été fait donc tout reste à faire. Place à la créativité.

            Son projet à elle était plus féminin, tout en parfums languides et fragrances enivrantes. Ce qu’elle récupérait n’était ni plastique, ni visuel, mais beaucoup plus évanescent. Un vieux coton plein de mercurochrome distillant ses relents de pharmacie. Des pelures de pommes pourries dont les sucres s’alcoolisent. Des vieux tapis caoutchouteux à l’odeur de fourgonnette. Voilà ce qui comblait ses narines et faisait chavirer son âme. Elle récoltait donc inlassablement tout ce qui pouvait se humer. Ses trouvailles enfermées dans une multitude de petits sacs en plastique pour éviter tout mélange malencontreux    et préserver la pureté initiale.

            Son projet était grandiose. Investir un haut lieu de L’Art Contemporain pour y construire un labyrinthe de tôles ondulées formant des successions de volumes aléatoires à géométrie variable. Ensuite y installer tout un système de glissières permettant de faire coulisser des tiroirs de taille adéquate suivant les caractéristiques des contenus et enfin par ce biais  de permettre au visiteur attentif de se noyer dans les effluves et les émanations qui en profitaient pour s’exhaler librement. Le tout interactif comme il se doit dans notre post modernité militante. Le côté artisanal et désuet du choc affectif de la petite madeleine de Proust appartenait bien à un passé révolu, même si l’on ne pouvait qu’honorer la mémoire de ce précurseur qui avait bien compris l’importance des saveurs et donc aussi des parfums dans l’élaboration de nos fantasmes nourris d’un passé qui nous est cher. Hermeline était là et il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle prenne les choses en main, libérant l’amateur béotien de ses pesanteurs affectives et de ses conditionnements sociologiques.

                   Donc, sans le savoir elle chassait sur le même terrain que son  possible complice involontaire et ignorant de ce que le destin était en train de tramer.

            Mais comment cela va-t-il évoluer ? Votre inquiétude est légitime et j’en prends bonne note ! Mais l’avenir est toujours indécis, tant qu’il ne s’est pas réalisé. Alors, vont-ils se rencontrer ? Au détour des poubelles leurs destins vont-ils se croiser ? Y aura-t-il rencontre, choc frontal ou coopération harmonieuse ? Complicité et réalisation de projets plus vastes, plus multi disciplinaires ? J’avoue n’en rien savoir. Mais le hasard sait ce qu’il fait ou en tout cas fait semblant de le savoir et arrive à nous en convaincre.

            Alors à quoi bon s’inquiéter ? Le monde est vaste et mystérieux. Et il s’y passe des choses étranges. Attendons donc. D’   ailleurs les Hautes Autorités Compétentes ne laisseront certainement pas passer un tel amalgame de convergences significatives. Nous voilà bien loin de l’urinoir de Marcel Duchamp, honnêtement révolutionnaire en son temps. Mais un peu dépassé pour lors. Au-delà du concept déconceptualisé, au-delà de l’abstraction la plus irrémédiable revenons avec bonheur au concret, à ce qui sent, à ce qui mijote, à ce qui remplit nos poubelles, enfin en un mot au quotidien de notre humanité. Pour l’art et la culture on avisera par la suite, quand la crise sera terminée et qu’on aura les moyens de faire des choses plus rassurantes, voire plus politiquement correctes. Mais, comme disent nos amis anglais : « demain est un autre jour ».

 

                                                                     Le Chesnay le 27 janvier 2013

                                                                     Copyright Christian Lepère

 

 

La suite...

 

Le progrès fait rage

Les murs prennent la parole

Et leur clameur devient assourdissante !

La prochaine fois je vous dirais :

« Dis moi qui tu tagues ? »

 

 

61-Les-marionnettes.jpg

                                                                        "Marionnettes" - dessin à la mine de plomb - 27,5 x 39,5 cm - 1984

 

 

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Published by L'imaginaire
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