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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 09:51

          109-Mégalopolis

                                 "Mégalopolis" - Gravure à l'eau-forte imprimée sur Arches 50 x 65 cm - 1971

 

 

 

L’ultime sacrifice

 

                  A nouveau la crise faisait rage. Après avoir saccagé l’économie mondiale, réduit aux abois les marchés, ruiné des spéculateurs et  broyé les masses laborieuses d’honnêtes travailleurs, elle n’en finissait pas de réduire à néant tous les progrès opiniâtres que la croissance avait gérés. Pourtant ce n’était pas faute de s’être battu et d’avoir tout tenté. Jusqu’à l’impossible, jusqu’à l’impensable. On avait raboté sur tout, allégé les structures étatiques, recyclé les déchets, envahi la Beauce et la baie du Mont St Michel de forêts d’éoliennes et économisé sur l’eau pourtant nécessaire pour se brosser les dents.

                  On avait tout tenté. Déjà dans les ministères on hésitait à tailler les crayons au risque de commettre des erreurs par manque de lisibilité. La sous estimation des tarifs d’affranchissement du courrier avait permis quelques économies au détriment de la fiabilité du service d’acheminement qui avait cessé depuis longtemps d’être public et citoyen. Les médicaments tous devenus génériques étaient maintenant dosés avec parcimonie et chacun était sommé de développer son système immunitaire de défense par des moyens plus empiriques. Désormais on n’hésitait plus à mettre sa laine plutôt que de surconsommer des antibiotiques. C’est dire où l’on en était ! On en était réduit à faire attention !

                  L’état montrant l’exemple avec courage et détermination avait réduit son train de vie et ministres et députés n’hésitaient plus à louer des vélos pour se rendre aux assemblées des élus de la nation. Si certains s’obstinaient à prendre des taxis, c’était simplement pour rester en contact avec la base ou être informé de la marche du monde par des moyens plus humainement chaleureux que les échanges électroniques d’informations numérisées et les réseaux sociaux dont les bugs multiples tenaient à la saturation de bandes hertziennes largement surexploitées.

                  Puis on s’était directement attaqué à l’encombrement de l’espace urbain. Remettant en cause la prolifération d’artefacts architecturaux qui encombraient le terrain on commençait à faire table rase pour pouvoir enfin jouir du paysage. Après avoir cédé des pièces prestigieuses du patrimoine national, on n’avait pas hésité à déblayer, la mort dans l’âme, mais avec le juste sentiment du devoir assumé.

                  Ainsi l’Elysée, après avoir été transformé en parking à étages et sous-sols multiples pour devenir enfin rentable, on avait poursuivi le projet jusqu’à ses ultimes conséquences : en faire un parking à vélos infiniment plus écologique et économe en énergie, puisqu’il s’agissait de surcroît de véhicules de location confiés à tous pour le bien de chacun.

                  Le Ministère de la Marine, le musée du Louvre avaient aussi été sacrifiés sur l’autel de la rigueur. Ce n’est qu’a ce prix que le pire pouvait encore être évité et que la croissance avec vaillance se devait de redémarrer nous évitant l’horreur et la désolation d’un monde  vidé de tous ses attraits et de ses gadgets les plus indispensables.

                  Mais l’homme a besoin d’idéal et la vision la plus radicalement utilitaire, même si elle reste Ô combien justifiée à son niveau mineur a des limites qu’on ne saurait franchir sans perdre son âme. Ainsi le besoin d’absolu et de valeurs transcendantes a toujours réussi à préserver la noblesse du sacré.

                  C’est pourquoi la Tour Eiffel, indéniable symbole mondial du rayonnement et de l’élévation de la culture occidentale avait jusqu’à présent été préservée. Certes on lui avait déjà fait subir quelques aménagements pyrotechniques et l’on avait joué avec l’immuabilité de sa forme. Par d’habiles effets d’optique on l’avait amincie, courbée, étirée. On avait même été jusqu’à lui faire perdre son immobilité, la faire onduler et se contorsionner sur des rythmes d’une modernité exacerbée, de rythmes rocks en frémissements sensuels. Mais le tabou était toujours là. La dame de fer continuait entre ces intermèdes à se montrer plus sage en érigeant sa fière et hautaine silhouette bien au dessus des activités quotidiennes de nos contemporains.

                  De partout des foules affluaient, de chine, d’Amérique, du Japon et de Thaïlande. Dans un grand rassemblement œcuménique ces foules fanatisées communiaient dans le culte du souvenir de l’aube des Temps Modernes. Et pour monsieur Yamamoto, la perspective de mourir un jour sans avoir pu immortaliser le souvenir de son épouse « Rosée du matin » au pied de l’idole occidentale était pire que la perte de l’honneur du samouraï, pire que le trépas anonyme, pire que la perte du sens qui vous fait sentir que votre vie a été vécue en vain.

                  Mais la crise n’en finissait pas, il avait bien fallu en arriver à envisager le pire : rentabiliser la Tour Eiffel, perdre le concept pour réutiliser le matériau. Alors un long travail d’anéantissement avait commencé. Débutant par les structures les plus hautes et les plus nobles, on avait ensuite patiemment démantelé tout l’édifice, étage par étage, poutrelle après poutrelle. Une à une les pièces du meccano avaient été désassemblées et ramenées au sol. Là on avait fait des tas, des paquets, ensuite chargés sur d’énormes semi-remorques. Puis d’interminables caravanes s’étaient formées pour emmener tous ces débris vers des sites industriels, des hauts fourneaux, des déchetteries. Et tout pouvait être réutilisé, symbole du recyclement éternel de toute chose périssable.

                  Lentement, méthodiquement sous les yeux hagards des caméras de télévision du monde entier. L’anéantissement avait été consommé. Sans en perdre une miette tout avait été enregistré dans des disques durs et même sur des microfilms pérennisant à tout jamais la mémoire du monde.

                  Monsieur Yamamoto pourrait quand même mourir en paix, son heure venue, car si la lourde matérialité n’était plus, le souvenir pourrait rester à tout jamais, virtuel et numérique, traduit en bits pour l’éternité. La fin du monde pourrait venir, l’essentiel était là dans la boîte noire, enregistré à tout jamais.

 

                                                             Le Chesnay le 7 novembre 2012

                                                             Copyright Christian Lepère

        335-Groupuscules                               "Groupuscules" - eau-forte imprimée sur Arches 50 x 65 cm - 1986

 

 

 

Et la prochaine fois  

Enfin, pour émerger un peu du marasme contemporain

ce sera un hommage

 à la technique de la gravure

qui me fût révélée dans mon jeune âge

et me permit de réaliser

quelques fantasmes.

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Published by L'imaginaire
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