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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 08:37

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                               " Vertige" - gravure à l'eau-forte - imprimée sur Arches 38 x 57 cm - 1974

 

 

Je n’en crois pas mes yeux

 

              C’est pendant mes études à l’Enset qu’on m’a piégé. On m’a tendu une feuille de papier sur laquelle figuraient deux schémas : un cercle et un rectangle en me précisant qu’il s’agissait de deux vues d’un seul et même objet. D’abord perplexité et tout à coup révélation ! C’est un cylindre ! Vu en bout et vu de profil à contre-jour…

              C’était tellement évident. Et voilà pourquoi l’humanité se débat dans des querelles fratricides sans cesse remises au goût du jour. Et cela depuis que le singe s’est fait homme. Ainsi deux scientifiques vont pouvoir se mesurer,  s’opposer, se contredire, lutter à mort, au moins symboliquement, opposant des arguments péremptoires et accumulant des preuves. Ils peuvent même faire des photos, documents irréfutables si il en est. « Vous voyez bien que c’est un rectangle ! » « Absolument pas, c’est un rond » (Pourtant ce n’est quand même pas un ovale, ce rond qui n’est pas carré…). Hommes de bonne volonté ils vont cependant chercher à s’entendre et commencer à négocier. Loin d’eux l’idée de se lancer dans des querelles byzantines pour savoir combien d’anges peuvent s’asseoir sur la pointe d’une aiguille. Cherchant malgré tout un compromis acceptable ils vont peaufiner les concepts et arriver à des formulations subtiles. Peut-être parviendront-ils à la notion de rond rectangulaire ou de rectangle non-euclidien. Je ne sais ce qu’en diraient d’éminents théologiens mais on peut leur faire confiance pour mitonner une théorie. Celle-ci dûment authentifiée par les autorités compétentes sera proclamée en tant que dogme pour finir par provoquer quelque belle guerre de religion, pleine de bruit et de fureur, source d’inspiration de tous les Shakespeare du monde.

              Passons… Nos sens nous trompent, c’est certain. Les illusions d’optique, nombreuses et souvent bien analysées sont là pour nous le rappeler. Mais un fait reste troublant. Savoir qu’on est en présence d’une illusion ne dispense pas de continuer à la percevoir comme si elle était réelle. Je pense à celle bien connue où deux lignes parallèles coupant un réseau de lignes rayonnantes semblent s’écarter au milieu. Prenez une règle et vérifiez…Oui, elles sont droites ! Mesurez attentivement…Oui, elles sont parallèles ! Et pourtant vous continuez à les voir s’écarter puis se rapprocher. C’est pas possible,  y’a un truc ! Seuls des scientifiques étudiant savamment les structures du cerveau, les câblages entre les neurones de l’aire visuelle et aidés par des calculs logarithmiques arriveront peut-être à déceler l’erreur, à comprendre pourquoi l’ordinateur s’emmêle dans ses circuits. Mais vous continuerez quand même à vous laisser leurrer.

              Le problème est que, en plus des illusions d’optique décelables et vérifiables, il y a aussi des illusions psychologiques encore plus redoutables parce que plus subtiles. C’est que là il ne suffit plus de mesurer avec son triple décimètre ou un compas, ou de soupeser, ou de découper en morceaux pour déceler l’imposture. Non c’est infiniment plus grave puisque dans ce cas l’observateur est tellement persuadé d’avoir raison qu’il n’hésitera jamais à se mentir à lui-même et dans la foulée à ses amis et à ses proches.

              Ainsi la paranoïa d’Hitler n’était pas foncièrement différente de celle de Napoléon, le panache en moins (quoique les Grand Messes  du 3° Reich à Nuremberg avaient quand même de quoi éblouir et impressionner des âmes un peu simples, ou même pas si simples que ça mais soumises à la pression psychique de la foule en délire). Tiens ! Voila déjà une illusion  de taille : se prendre pour une entité libre, autonome et raisonnable et ne pas remarquer qu’au sein d’une foule on est momentanément à la merci de la vague d’enthousiasme ou de haine  coagulée à cette occasion. Et qui pourrait prétendre y échapper totalement ? Le Grand Soir et les Lendemains qui chantent ont de quoi faire tourner les têtes. Et quand on voit des athlètes plutôt pacifiques pleurer en écoutant la Marseillaise qu’ils apprécieraient de façon beaucoup plus sobre dans des conditions moins exaltantes et surtout moins gratifiantes pour un ego boursouflé, on peut se demander où est passée leur lucidité. Mais c’est humain, on n’est pas des bûches ou des pierres. On a une âme et elle est toute frémissante.

              Ainsi l’Homme, mon semblable, mon frère semble ne pas avoir encore atteint le niveau de la très simple lucidité. Ou, comme disait Francis Blanche dans une petite histoire à sa façon : « Vous savez ce qui arrive à celui qui prend sa vessie pour une lanterne ? Il se brûle ! »

              Que veut le peuple ! Du pain et des jeux, surtout si les jeux sont grandioses et un peu cruels. Avouez que c’est plus stimulant d’assister à un grand brûlement d’hérétiques en place de Grève plutôt que d’assister à la remise des prix de l’école communale de Clochemerle-en-Beaujolais. Ou comme disait Louis onze en se frottant les mains : « Dieu merci nous avons suffisamment de sorcières pour alimenter nos bûchers. ». L’essentiel est d’en rester le spectateur bienveillant  et cependant intéressé. Je terminerai donc ce petit texte par un hommage à Néron qui lui, au moins, assumait sa vocation avec flamme. Paix à ses cendres. Et une très bonne journée à vous.

 

                                                                      Le Chesnay le 14 septembre 2012

                                                                      Copyright Christian Lepère

 

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                           "Les palais du délire" - eau-forte imprimée sur Arches 38 x 57 cm - 1983

 

La semaine prochaine

 

C’est promis

Vous aurez droit à la toute dernière enquête de Sherlock Holmes

En exclusivité !

Cette nouvelle vous sera communiquée sous le nom de code de « La petite feuille de papier gris »…

 

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Published by L'imaginaire
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