Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 07:38
Sans titre - Dessin au crayon de couleur - 1969 - hauteur : 40 cm

Sans titre - Dessin au crayon de couleur - 1969 - hauteur : 40 cm

Porte close

 

                Jean-Charles Antoine était tout désappointé. Face au grand portail donnant sur la rue du Temple il était en train de réaliser l'horreur de la situation. Après avoir appuyé sur le bouton d'appel l'entrée restait close. Il n'y avait plus qu'à taper le code secret tel un sésame magique. Oui mais voilà, celui qu'il s'empressait de composer restait inefficace. L'avait-on changé entre temps par souci de sécurité ? Comme il avait de la ressource et plus d'un tour dans son sac, il avait réfléchi vite et bien. Plusieurs solutions se présentaient. Soit attendre que quelqu'un sorte de l'immeuble et lui permette de se faufiler ou attendre l'arrivée du facteur ce qui était plus aléatoire si celui-ci était déjà passé dans la matinée. Il pouvait aussi utiliser son portable pour appeler la personne chez qui il se rendait.

                Mais le quartier était bruyant, plein de cars de C.R.S. et de bruit et de fureur. Au loin montait le brouhaha de quelque manifestation « anti-tout » déployant ses mouvements alternés et conflictuels autour de la place de la République toute proche. Ce remugle confus l'empêchait de bien entendre et d'ailleurs son interlocuteur absent lui déléguait son répondeur pour y laisser un message qui n'aurait de suite qu’ultérieurement.

                Tout autour et le cernant de toute parts le vaste trottoir aussi était plein d'une foule allant et venant, se pressant vers des buts inconnus mais assez prenants pour justifier une agitation indispensable. Entre les voitures d'enfants poussées par des femmes voilées et les jeunes à roller zigzagant au mépris des piétons plus ou moins valides, il fallait aussi négocier sa trajectoire entre des hallucinés rivés à leurs portables et tout occupés à régler leurs problèmes immédiats. C'est à dire les demandes impératives adressées à tonton Gustave pour savoir où et comment le joindre afin de régler les contentieux inévitables entre cousins  germains pleins d'affection les uns pour les autres. Ou bien pour savoir si le prix du camembert bio repéré au Monoprix tout proche justifiait de se nourrir plus sainement au détriment de son pouvoir d'achat. Ce qui est essentiel quand on songe que l'indice des prix à la consommation ne tient pas compte de tous ces paramètres pourtant essentiels. Surtout si l'on est modeste et qu'on ne vote pas pour Marine Le Pen par conviction ou par simple conformisme de voisinage.

                Car il faut vivre au quotidien, dans cet entre-deux où il n'y a pas de petits détails si négligeables qu'on ne doive les tenir en ligne de compte. Être ouvert, certes,  adapté aux fluctuations, bien sûr, mais en restant responsable de son budget surtout s'il est modeste et réduit à une pension de retraite de fonctionnaire dont la carrière a été interrompue par plusieurs dépressions et des mises à pied provoquées par des restructurations  inhérentes à la mondialisation du chômage.

                Il en était donc là. Ayant oublié ses écouteurs à la campagne, l'oreille vissée au téléphone, il n'arrivait à entendre que de la bouillie pour les chats. Il avait bien cru améliorer l'écoute en entrant dans le Monoprix, celui ou le prix du camembert bio vous dispense d'aller chercher plus loin, mais cet endroit s'était révélé aussi peu propice qu'ailleurs. Certains rayons étaient pourtant assez silencieux, mais il n'est pas évident de se planter au milieu du passage pour appeler un interlocuteur improbable. D'ailleurs le garde du plan Vigipirate l'avait regardé en coin avec un peu d'insistance. Il n'insista donc pas.

                Enfin en revenant sur ses pas il était à nouveau devant la lourde porte en bois massif, de belle facture et de solidité si assurée qu'elle est impénétrable pour une personne normale.  Même si cette dernière sait bien, et la physique quantique nous le confirme, que les apparences ne sont que des apparences et que derrière cette opacité se cache un vide hallucinant où tournoient des électrons affolés, particules sans plus de substance que le milieu où elles se meuvent. La connaissance la plus rigoureuse ne délivre pas des contingences biologiques et de tout ce qui en découle.

                Il en était donc là, si las qu'à tout le moins il se sentait très affligé. C'est alors que le miracle eut lieu. Se baissant pour caresser un chat qui se faufilait entre ses jambes pour trouver la porte close il se dit qu'après tout rien ne justifiait pareil acharnement. On ne le laissait pas entrer ? La belle affaire ! Et pour quoi faire? Après tout serait-il mieux là qu'ailleurs ? Alors prenant une décision irrévocable il décida de retourner chez lui. Ce qu'il fit dans les meilleurs délais c'est à dire ceux dont la R.A.T.P et la S.N.C.F. voulurent bien le faire bénéficier.

                Maintenant il est de retour chez lui et y coule des jours paisibles. Mais je sais bien que le répit est de courte durée et que bientôt il lui faudra repartir sur les grandes route poussiéreuses, droit vers les horizons lointains qui lui inspirent une telle nostalgie et à quoi il ne saura résister bien longtemps.

 

                                                   Le Chesnay le 23 septembre 2016

                                                   Copyright Christian Lepère

 

Danc cette optique du quotidien

nous continuerons la prochaine fois avec le thème essentiel

et fondamental

de notre

fin

dernière.

Partager cet article

Repost 0
Published by L'imaginaire
commenter cet article

commentaires