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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 07:46
"Baigneurs" - gravure à l'eau-forte imprimée sur format Demi-Jésus - 1965

"Baigneurs" - gravure à l'eau-forte imprimée sur format Demi-Jésus - 1965

 

 

                Comme prévu je viens d’assister au vernissage de la Biennale d’Art Fantastique de St Léonard de Noblat. J’y ai eu des échanges  très profitables avec plusieurs peintres visionnaires de belle qualité. Le personnage d’Archibald qui ne décrit aucun d’entre eux nommément est une sorte d’archétype de ce genre d’artiste tout pétri d’intériorité. Parler de portrait robot serait dans ce cas déplacé et réducteur.

Archibald pataphysicien

 

               En son cœur Archibald était pataphysicien. Chose étrange en vérité car il n'avait rien fait pour cela et s'en trouvait parfois tout désorienté. Né de père et de mère sans histoire, issu d'une famille modeste bien que sachant tenir son rang, il avait dès tout petit ressenti comme une étrangeté.

               Le décalage était subtil et discret mais se faufilait entre la normalité de son milieu naturel et ses profondeurs inventoriées. Pour faire court il se sentait bizarre et ne pouvait s'empêcher de se livrer à des investigations jugées bien inutiles par son entourage.

               Comme il était timide au-delà du raisonnable et poli et très bien élevé, tout cela ne portait pas à conséquence. C'est en son for intérieur que le doute s'était insinué et que les questions qui fâchent s'en donnaient à cœur joie pour le turlupiner.

               Sincèrement il n'était pas très philosophe. Élaborer des théories et argumenter de façon spécieuse en se référant à d'indiscutables autorités ne lui semblait pas pertinent.

               Bien sûr à l'adolescence il s'était laissé aller aux délices d'un intellectualisme de bon ton. Mais Boris Vian raillant Jean Sol Partre dans « L'écume des jours » l'avait amené à douter des maîtres à penser et de tout ce qui prétend faire preuve convaincante. Le fond de commerce de la remise en question des valeurs pérennes ne lui semblait pas plus fiable que les certitudes des doctes plus solidement traditionnelles.

               La métaphysique lui semblant un peu trop sûre d'elle-même, il opta donc pour la « pata » plus souple et moins contraignante. Et puis si délicieusement discutable, en un mot plus ouverte et moins tatillonne. Mais tout cela sans se l'avouer ouvertement, sans profession de foi et justifications à posteriori. C'était un franc-tireur.

               Si l'on s'en réfère à Alfred Jarry, le père fondateur, la pataphysique est une science de l'imaginaire qui remet tout en question. Quitte à se perdre dans des divagations sans fin ou de prendre sa vessie pour une lanterne comme disait l'autre, Francis Blanche le rigolo du déjanté. Elle permet donc d'être loufoque et de retourner la logique de l'évidence en rappelant qu'il y a des illusions d'optique gravement convaincantes. Boris Vian, encore lui, apôtre de la transgression non dénué de bon sens avait pour devise une phrase piratée je ne sais plus trop chez qui  et qui affirme sans honte : « Je m'applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

               Dans l'enfance d'Archibald on lui avait inculqué d'excellents principes. Il avait bien compris que mettre ses doigts dans son nez peut entraîner des conséquences graves, physiques d'abord puis morales en finissant par attirer l'attention malveillante des autres sur votre propre personne qui risque d'en sortir humiliée, si ce n'est mise à l'écart. Dans la cour de récré de la communale le risque était gros.

               Il évitait donc tout comportement douteux et ne se permettait que ce qui jouissait d'un honnête consensus comme de se gominer les cheveux ou porter des pantalons de golf. Pour le reste il n'en pensait pas moins et se réservait le droit imprescriptible d'être son seul juge, son autorité suprême.

               Archibald donc avait grandi et mûri dans son chez-soi. Il avait d'abord joui de l'innocence enfantine ou de ce que l'on considère comme tel, car les monstres hideux hantent aussi ces paradis perdus et les plus vilaines pensées y fleurissent sans pour autant réaliser leurs noirs desseins. Puis l'adolescence avait un peu débridé tout cela. Après les émois puérils causés par des petites filles modèles suffisamment lointaines et éthérées, il avait pris conscience de réalités plus biologiques. Des déchaînements hormonaux avaient enflammé son imaginaire tout plein de rêves de gloire et de fantasmes érotiques. Des émois conceptuels, des fulgurations d'illuminations mystiques et tout un dévergondage de créativité avaient alors occupé ses nuits fiévreuses. Que ce soit par l'écrit ou par pinceaux interposés il s'était laissé aller. Avec des hauts et des bas. Des pics d'effervescence et de mornes plaines de régression petite bourgeoise. Ah ! Quand l'inspiration vous abandonne et que vous vous retrouvez tout plat, tout vide et tout penaud…

               Maintenant il a pris de l'âge et du poil de la bête. Un peu plus posé il a pu opérer un salutaire zoom arrière. Avec des vues plus vastes voilà qu'il a relativisé. Et petit à petit il a pu envisager que le monde était ce qu'il était avec ses démons et ses merveilles et ses longues plages insipides. A prendre ou à laisser. Tel quel et sans vaine prétention à vouloir modifier tout ce qui en découle. Bien sûr chacun continue à voir sa propre version avec sa subjectivité inévitable. Chacun autour de lui continue de porter des jugements péremptoires et définitifs. Et chacun est sûr de son fait et défend bec et ongle sa vision unique et irremplaçable.

               Le monde continue de s'agiter, la télé de nous inonder de ses cacophonies pour le meilleur et pour le pire, mais Archibald, pataphysicien de service assis sur la rive contemple le fleuve qui passe entraînant tout dans son flot vers des lointains qu'on ne peut voir. Mais maintenant il sent bien qu'au bout du bout il y a l'Océan et que tout y retourne à son rythme et selon les modalités  de sa nature. Alors à quoi bon s'en faire.

 

                                                          Le Chesnay le 12 septembre 2016

                                                          Copyright Christian Lepère

 

 

Après

cette petite tranche de vie

une autre suivra.

A bientôt !

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Published by L'imaginaire
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