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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 14:25
"Eternelle histoire" - dessin aquarellé - 46 x 122 cm - 1994

"Eternelle histoire" - dessin aquarellé - 46 x 122 cm - 1994

Passé si présent

 

              Depuis peu le passé lui revenait par bouffées. Le moindre souffle de vent à un carrefour, la moindre senteur humée au détour d'un chemin creux, la plus légère altération atmosphérique et d'autres variables encore plus discrètes venaient réveiller sans crier gare les souvenirs les plus enfouis au fin fond de lui-même. Ses souvenirs d'enfance tapis aux confins  oubliés de son jeune âge ou de ce qui avait fait suite, de la pré adolescence à l'âge le plus mûr, se mêlaient en un fouillis anachronique sans soucis d'ordre ou de chronologie. Sans queue ni tête. Sans foi ni loi oserais-je dire si la notion morale n'était en ce domaine totalement hors-sujet.

              Certes il l'avait un peu cherché. C'est qu'on ne peut impunément essayer de faire le point et jauger ce que l'on est devenu sans un réveil progressif et parfois violent de tout ce qu'on a vécu et qui a tissé notre histoire. Tout ce qui nous a fait en quelque sorte le héros d'une histoire unique et irremplaçable. Infiniment importante à nos yeux puisque c'est la nôtre.

              Il en était donc là et que cela se soit passé à la campagne dans la douceur vallonnée de la France profonde ou au cœur de la capitale, sans cesse surgissaient des pans de son histoire parfois notables d'un point de vue officiel et homologué mais souvent infimes et saugrenus. Enregistrés cependant, allez savoir pourquoi, en attendant leur heure pour le submerger à nouveau de leurs effluves de nostalgie. Car le passé révolu sait nous faire croire à ses histoires et nous les rend si chères.

              Parfois c'était une bouche de métro exhalant sa puissante odeur d'humanité, à moins qu'une odeur de légume frais ne vienne titiller ses narines distillé par un étal en plein air. Vous savez, un de ceux que tiennent encore des maghrébins ou d'autres immigrés venus d'encore plus loin et dont la boutique reste ouverte quand tous les hyper- marchés ferment leurs portes pour se réapprovisionner et accorder un peu de repos légal aux caissières dont le confort leur incombe.

              Certains endroits étaient privilégiés. Ainsi le vieux cimetière communal où chaque monument, chaque croix et la moindre inscription à moitié effacée lui rappelaient tant de disparus, des plus proches parents aux amis d’enfance fauchés par leur destin bien avant l’âge réglementaire. Donc des jeunes, des vieux et des intermédiaires entre deux âges.

              A chaque pas, à chaque arrêt le passé se manifestait par touches discrètes ou plus impératives, accompagné de tout un éventail de sentiments, du doux-amer au franchement cocasse en passant par toutes les nuances du tout-mêlé et du contradictoire.

              La campagne ne lui était plus d’aucun repos. Qu’il fît beau ou que le temps se soit gâté, tout s’évertuait à ranimer des traces de vie dans sa mémoire. La moindre fuite d’un lézard entre des pierres disjointes, le plus infime bourdonnement d’abeille, la plus exquise senteur de chèvrefeuille rallumait en sa mémoire des étincelles crépitantes sur fond d’ombres portées sur des rumeurs enfuies.

              Qu’il marche sur la route surchauffée, dans un sentier humide envahi d’herbes folles ou qu’il flâne au bord de la rivière, tout lui était occasion de renouer avec du très ancien, de revivre du déjà vu et de replonger dans les labyrinthes du temps jadis.

              Mais tout cela n’était qu’avant-propos. Et il le savait bien, car comment faire vraiment connaissance avec soi-même sans avoir exploré tout ce que la vie nous a proposé de connaître. Et elle y a mis du cœur. Inlassablement elle nous a plongés dans tant de circonstances. Dans sa créativité délirante elle n’a eu de cesse de nous imposer tout ce qui pouvait être expérimenté. Or le domaine est vaste, autant que le monde peuplé par nos semblables. Car nous sommes tellement plus,  nous que la vie quotidienne s’évertue à cantonner dans un petit rôle bien reconnaissable, fût-il celui d’un créatif délirant ou d’un acteur capable d’incarner des rôles de composition à la limite de l’improbable.

              Il comprenait maintenant que rien de ce qui est humain ne pouvait lui être étranger et que ce qu’il récusait avec véhémence ou traitait par la dérision  faisait aussi partie de sa profondeur. Mais le bel été se terminait. L’année finirait bien par boucler son circuit et d’autres suivraient…peut-être ? Mais nul ne sait ce qui va encore lui advenir et que la transcendance lui prépare avec soin.

              Pour lors il erre de strate en strate dans le mille feuilles du passé. Tel un mineur il découvre au hasard de son exploration de multiples pépites qui dormaient sous terre. Bien sûr toutes ne sont pas brillantes et façonnées. Beaucoup sont encore dans leur gangue, cachées sous des aspérités brunâtres. Elles reposent telles les truffes qu’un sol périgourdin recèle sous l’humus entre les racines. Mais qu’importe, la fouille s’approfondit et il approche du fond. De subconscient plus ou moins conscient en inconscient des grandes profondeurs de nouvelles couches se révèlent toujours plus enfouies, toujours plus vastes. De moins en moins personnelles elles gagnent en humanité. C’est par les racines que se révèlent les connexions aux autres, à tous les autres, frères et sœur de misère et de gloire.

              Alors il se sent moins seul et c’est d’un cœur plus léger qu’il continue à creuser jusqu’à ce que la prison privée de fondation s’écroule en avouant son illusion. Mais pour lors il n’en est pas là. Alors patientons, on finira bien par voir.

 

                                                   La Brosse Conge le 24 août 2016

                                                   Copyright Christian Lepère 

"Histoire éternelle" - détail

"Histoire éternelle" - détail

"Histoire éternelle" - détail

"Histoire éternelle" - détail

Fini le bronzage!

Maintenant

il faut 

se

remettre

au travail sans attendre.

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Published by L'imaginaire
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