Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 07:27
"Les trois grâces" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1990

"Les trois grâces" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1990

Préambule

                     Enfin l’été faisait honneur à lui-même. Cependant j’allais voir mon frère qui coulait des jours bien vides dans une maison de retraite des environs. Les visites auraient pu continuer régulièrement jusqu’à la rentrée si l’idée ne lui était venue tout à coup de quitter la partie. De replier bagage après une vie consacrée à l’éducation des enfants qu’il aimait. Sa mission d’instituteur étant accomplie il avait ensuite cultivé son jardin et ses roses. Et voilà qu’il s’en est allé. Le texte qui suit a été rédigé un peu avant ce dénouement. Le voici tel quel. Sans retouche.

 

                                                                 La Brosse Conge le16 juillet 2016

 

Le déambulateur

 

             C'est dur mais il le faut car le but est ultime. Se prouver à soi-même qu'on est encore capable… De quoi ? Mais de se redresser dans le fauteuil roulant ! D'abord glisser ses fesses bien endolories par la stagnation et toutes percluses d'immobilité. Pencher ensuite un peu le buste, galvaniser ses forces, prendre son élan ...et retomber. Premier essai raté ! Alors on serre les mâchoires, on se concentre sur l'essentiel et en crispant les poignes  on se redresse par saccades puis on détend le superflu.

             C'est comparable à l'haltérophile qui a réussi à élever ses disques de fonte au niveau du thorax avant de les propulser dans les airs au -dessus de sa tête dans un effort ultime. Semblable aussi au sauteur à la perche qui transforme son élan horizontal pour s’élancer vers le ciel. Détente, ajustement, rebond et le corps se fait oiseau ou plutôt félin se détendant comme un ressort, enfin libéré de la pesanteur accablante.

             N'allez pas sourire. Tout est relatif. Ainsi les premiers pas de l'enfant même acharnés dans leur incertitude et très château branlant, sont une victoire enivrante. Et voilà qu'en fin de course, dans la dernière ligne droite de l'existence, tout se répète. A nouveau la pesanteur, l'ankylose, la maladresse accablante sans issue et culpabilisante… Tout cela pour retrouver l'émoi de jadis, l'effort qui menait vers un avenir progressant sans cesse.

             Autour il y a les hors-d’âge, les éclopés vétustes. Tous ceux qui finissent leur vie aux bons soins d'une société où l'on n'abandonne jamais complètement à leur triste sort les survivants qui sont au bout du rouleau. Ceux qui régressent avant de s'éclipser en toute discrétion. Ceux qui abandonnent la partie parce qu'elle a assez duré et qu'il est temps d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte dans les Jardins du Seigneur.

             Au long des couloirs ils progressent en béquillant ou en propulsant les roues de leur fauteuil avec les mains. A moins que, luxe technologique, ils ne disposent d'un engin électrique autonome, silencieux, efficace et facilement manipulable, répondant au doigt et à l’œil à de discrètes impulsions digitales. C'est simple il suffit d'appuyer sur le bouton. Encore faut-il que ce soit le bon...

             Voilà pour le corps, le matériel biodégradable de base, la machine qui s'use et oublie ses performances anciennes. Mais aux commandes reste l'esprit, caché dans la matière grise et le système nerveux central. Bien sûr il fait partie du corps et à ce titre en subit les atteintes et les insuffisances. Si la force musculaire décroît, si les articulations perdent leur mobilité, il faut bien constater que le cerveau, lui non plus n'est plus capable de donner les ordres et surtout de les transmettre avec diligence. Alzheimer et Parkinson, ces deux compères complices en décrépitude se chargent de modifier le scénario et de transmettre des ordres incertains, peu cohérents et velléitaires. C'est à dire sans suite et sans logique fonctionnelle. Ou si l'on préfère pleins de fantaisie et d'approximations ludique. C'est selon l'optique de chacun.

             Mais dans un établissement public géré avec l'argent du contribuable, futur utilisateur potentiel, tout est prévu pour le réconfort de l'assisté qui fait ce qu'il peut avec les moyens dont il dispose. Ainsi des fauteuils sont habilement disposés aux endroits stratégiques pour accueillir le promeneur un peu las, le déambulateur épuisé ou la victime du coup de pompe qui a présumé de ses forces. Il va pouvoir récupérer et ce sera encore mieux s'il y a des copains ou des copines prêts à échanger des propos encourageants tout chargés de chaleur humaine. Car le moral est essentiel et beaucoup se laisseraient aller sans vergogne s'il n'y avait de la compagnie  pour les encourager à faire bonne figure.

             Je le sais, je l'ai vu à la télé : dans le Tour de France qui vient de commencer, on sait bien à quel point les encouragements des spectateurs, même maladroits, même excessifs peuvent donner le coup de fouet qui fera gagner des centièmes de secondes sur les autres, les adversaires acharnés, ceux qui voudraient aussi s'imposer à tout prix, on se demande pourquoi d'ailleurs… Mais attention ! En voulant pousser pour aider on peut faire tomber et provoquer l'irréparable.

             Ici c’est la même chose. Et seul le retraité ultime peut sentir où il en est et de quoi il reste capable. Encore qu’une  appréciation incorrecte de son propre état soit toujours possible et le pousse à se sur ou sous-estimer.

             Mais on voit de tout au hasard des couloirs et des services depuis le fatigué chronique qui va quand même récupérer un peu, jusqu’au cas extrême où tout est joué et achevé et qui n’aspire plus qu’au repos pour atteindre la perfection du « Ici repose » qu’une sagesse ancienne faisait figurer sur maintes pierres tombales.

             Mais l’humanité sénile ne manque pas de pittoresque tant qu’elle s’obstine à se maintenir en vie. La perte d’un œil, la surdité cotonneuse bien gérée, le tremblement convulsif interdisant de boire un verre d’eau sans dommage collatéral, tout cela fait partie du lot commun. Mais il y a plus grave ou plus définitif. Ainsi cette femme d’un âge plus qu’incertain véhiculant sa frêle silhouette dans son fauteuil roulant poussé par une pensionnaire plus alerte, révèle qu’à côté d’une jambe maigre réduite à l’os et au tendon  et repliée soigneusement en un demi-lotus très méditatif il n’y a plus que le vide d’une amputation. Ou cette autre à la silhouette plus complète mais tassée, voutée plus que de raison et se déplaçant avec une lenteur pourtant très mécanique.  C’est Breughel et sa « Dulle Griet », sa «  Folle Marguerite » qui vient hanter le bout du couloir, à moins qu’elle ne se soit échappée d’un outre-monde fantomatique  où s’agitent les fantasmes crépusculaires de Jérôme Bosch, Hiéronimus pour les intimes et ceux qui ont de l’instruction.

             J’arrêterai  pour aujourd’hui. De toute façon les habitués des lieux seront encore là cet été et je vous donnerai de leurs nouvelles, si le Bon Dieu me prête vie et s’il ne voit pas d’inconvénient à ce que je rende compte de ce que le destin me permet d’observer.

Permettez cette facilité mais je ne peux m’empêcher de conclure en paraphrasant la citation bien connue, même si elle est moquée par les infidèles  « Car c’est ainsi qu’Allah est grand ! » ou comme dirait notre tradition plus chrétienne les Voies du Seigneur sont décidément impénétrables…

 

                                                                La Brosse Conge le 5 juillet 2016

                                                                Copyright Christian Lepère

 

            

 

"Les trois grâces" - détail

"Les trois grâces" - détail

"Les trois grâces" - détail

"Les trois grâces" - détail

Enfin!

Après six ans de convivialité

le 300 ème

épisode de ce blog

vous attendra ici la semaine prochaine.

Bonne canicule en attendant!

Partager cet article

Repost 0
Published by L'imaginaire
commenter cet article

commentaires