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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 07:38
"Vent de folie" - dessin aquarellé - 28 x 39 cm - 1983

"Vent de folie" - dessin aquarellé - 28 x 39 cm - 1983

 

Le dépotoir

Suite et fin

 

 

 

               Le « dépotoir » était un lieu-dit le long de la Cure, cours d’eau affluent de l’Yonne puis de la Seine et traversant d’abord le village. C’était à côté de l’abreuvoir où les vaches du père Ravatin venaient s’abreuver en fin d’après-midi avant de remonter à l’étable. Là une butte artificielle composée de tout ce dont on souhaitait se débarrasser s’engraissait au fil du temps en accumulant les restes de la vie moderne locale. Ce n’étaient que vieilles cuisinières, bouteilles vides, machines à coudre vétustes et outils de jardinage usés à la peine. Quelques vieux pneus et des bidons d’huile à moteur prouvaient que c’était un dépôt récent, impossible à confondre avec les sites gallo-romains des environs. Et pourtant Dieu sait s’ils sont nombreux dans cette partie de Bourgogne pleine d’un passé glorieux. Le camp de Cora n’est pas bien loin et au-delà de Vézelay on peut encore visiter les Fontaines Salées.

               Après ces considérations générales j’en arrive à mes souvenirs d’enfance vécus sur le tas, le tas de détritus ci-dessus mentionné, bien entendu. On connaît les forces obscures poussant les enfants à explorer leur environnement avec l’audace et l’inconscience de leur belle jeunesse. Cela leur permet de découvrir le vaste monde et de s’y confronter pour acquérir force et sagesse. Comme tout animal  commençant sa vie l’enfant découvre, expérimente et s’approprie, surtout si le lieu est désert et à sa discrétion. Il va prendre possession, au moins de façon symbolique d’un territoire de jeu où il se sentira chez lui. Souvenez-vous des cabanes de votre enfance construites au fond du jardin, si ce n’est au cœur des grands bois morvandiaux.

               Si cela se fait souvent en groupe avec les copains de l’école, du village ou avec une bande de gamins qui se sont cooptés, il arrive aussi que ce soit plus solitaire. C’était mon cas car je passais mes vacances dans un hameau où les petits camarades n’abondaient pas. S’ il m’arrivait de bénéficier de la complicité d’un ou deux qui partageaient mes jeux, le choix était réduit entre le fils du ferrailleur qui investissait les environs immédiats ou l’un ou l’autre des petits campagnards des environs. Pour les filles c’était encore plus réduit, la maman de l’unique représentante de cette espèce un peu mythique à mes yeux lui conseillant vivement de ne pas traîner avec les gamins pour la préserver ainsi de toute promiscuité. Bien sûr on a confiance mais on n’est pas naïf…C’est donc de ma propre initiative et sans aide que je me lançais dans des explorations merveilleuses ou déprimantes selon le jour et le temps qu’il faisait. Parfois j’abandonnais mon vélo dans l’herbe du bas- côté et parfois c’est par hasard que je m’arrêtais au cours de flâneries le long de la rivière. J’y allais alors, attiré par la prolifération d’objets que l’on venait d’accumuler. Je m’engageais  hardiment, risquant la glissade sur des matières humides plus ou moins corrompues ou même de m’embourber comme dans un marécage plein de trous cachés et de chausse-trappes.

               Mais c’était aussi stimulant que de s’aventurer dans une grange ou la paille accumulée peut cacher des trous béants dans un plancher pourri soutenu par des poutres vétustes prêtes à rendre l’âme. Les enfants adorent se faire peur et la prise de risques hasardeux est tellement stimulante. A chacun son petit plus d’adrénaline surtout quand on est à l’orée du mystère et de l’inconnu.

               Je m’aventurais donc dans les profondeurs des bas-fonds, plein de curiosité et prêt à faire face. Parfois c’était l’émerveillement devant des objets encore récupérables et charmants tels qu’un vieux poupon en celluloïd ou des rideaux brodés de fleurettes d’un bleu pastel entourées de guirlandes de roses. On y trouvait de tout. Un vieux seau rouillé plein de cartes postales anciennes, un jeu de cartes presque complet, des cruches cassées se reflétant dans les débris d’un vieux miroir. Tout cela me faisait rêver, réveillant de très anciens souvenirs d’un temps révolu que je ne connaissais que par ouï-dire. C’était du second degré, de l’oral transmis par les grandes personnes sans garantie d’authenticité. Mais à cet âge on est naïf et l’on fait naturellement confiance à l’autorité en attendant l’adolescence où tout sera remis en cause de façon parfois excessive. Mais aussi souvent salutaire.

               Pour lors j’étais un nostalgique, un rêveur impénitent, une usine à fantasmes

Et tout m’était bon pour divaguer aux confins du vérifiable. En un mot j’étais un enfant pour le meilleur et pour le pire, prêt à accorder une confiance aveugle à qui ne la méritait guère mais sauvegardant son jardin secret en se racontant à soi-même des histoires à dormir debout. Je crois bien qu’en cela j’étais tout à fait « normal » quoique un peu excessif quand je me compare rétrospectivement avec mes petits camarades de l’époque. Étaient-ils plus raisonnables ? Je ne le crois guère… Mais il semble qu’ils se pliaient plus facilement aux injonctions de l’entourage et s’apprêtaient à devenir normaux dans le sens où ils s’adaptaient au consensus mou qui permet à tout un chacun de faire semblant d’être normal et sans histoire. D’ailleurs il m’arrive de côtoyer encore des survivants de ces temps anciens. Ils ont vieilli comme moi, du moins pour ceux qui ne résident pas en permanence au cimetière communal sous une pierre tombale plus ou moins réglementaire. Mais dans le cas contraire le temps les a rendus un peu plus raisonnables en calmant les ardeurs enfantines, tout au moins en apparence car allez donc savoir ce qui se cache dans une caboche humaine, qu’elle soit de la ville ou bien des champs.

                                                             La Brosse Conge le15 juin 2016

                                                             Copyright Christian Lepère 

   

 

 

 

 
"Vent de folie" - détail

"Vent de folie" - détail

"Vent de folie" - détail

"Vent de folie" - détail

Attendons

que la bourrasque

soit passée

après

on

verra

plus posément...

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Published by L'imaginaire
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