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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 08:04
"Les nomades" - huile sur toile - format 6 F - 1985

"Les nomades" - huile sur toile - format 6 F - 1985

 

Du profane au plus vaste

et réciproquement

 

           J'étais devant ma télé. Le spectacle était somptueux, énorme, inénarrable. La parole était aux politiques, hommes et femmes alternés, tous aussi sincères, tous aussi convaincants. Chacun prouvant, preuve à l'appui et de source sûre  et certaine que tout allait très mal, que tout partait à la dérive et que la catastrophe nous attendait,  hideuse et béante au détour de l'actualité, résultat effroyable et mathématique de la conjoncture mondialisée. Catastrophe tellement prévisible et tellement prévue qu’elle en était incontournable. Car, bien sûr, chacun avait tout compris et avec l'acuité visuelle de l'aigle avait su discerner où étaient les erreurs d'appréciation, les choix partisans, les intérêts égoïstes qui nous rendent aveugles. Mais Dieu soit loué, qu'il soit de droite, de gauche, du centre ou même d'ailleurs, chacun en était sûr et certain, fier de sa lucidité et prêt dans un élan de générosité admirable à éclairer les autres pour éviter à tous ces aveugles de se laisser mener par des borgnes victimes d'un champ visuel malencontreusement réduit.

           Nous vivons en démocratie. Le citoyen de base  a la parole et peut exprimer ses vues les plus pertinentes et son intime conviction. Chacun peut tenter de se convaincre pour convaincre les autres. Alors pourquoi s'en priver ?

           Une seule chose me gênait dans tout cela, c'est qu'on ne peut être juge et partie. Or l'admirable sincérité de tous ne me semblait pas exempte de toute arrière- pensée d'intérêt personnel à défendre et ce, de manière on ne peut plus naturelle. Évident pour le P.D.G. d'une multinationale ou le Grand Distributeur de biens consommables, c'était quand même un peu plus subtil pour d'autres plus ouvertement idéalistes. Mais chacun a son fonds de commerce à faire prospérer et si certains ne jurent que par les paradis fiscaux leur permettant de mieux gérer leur activité, d'autres n'envisagent que des projets philanthropiques, hélas peu applicables, si ce n'est par la contrainte, donc avec l'appui de forces convaincantes plus ou moins policières voire militarisées.

           J’en étais là dans mes réflexions quand le soleil a percé entre les nuages. Par la baie vitrée il inondait la pièce où je m’attardais. Jouant avec les objets, faisant miroiter les matières et organisant des jeux d’ombres pleins de fantaisie sur le tapis. Il allait jusqu’à caresser les statues de Bouddha veillant sur les lieux avec un petit sourire plein de compassion. Et tout cela se répondait dans les échanges entre miroirs et les reflets des vitres leur servant de relais. C’était somptueux, d’une créativité délirante pleine de charme et de saugrenu. C’était d’une gratuité totale et sans le moindre soupçon d’intention. C’était et ça se suffisait comme le clin d’œil de l’astre qui nous éclaire et nous réchauffe sans préméditation. La lumière inondait la pièce de ses extravagances en surgissant d’entre les cumulus vagabonds chevauchant des stratus libres comme l’air.  Et le tout voguait dans l’azur sans fin.

           Je me levais du canapé et prenant à gauche je passais dans l’entrée. Le spectacle y était époustouflant. Des lumières diffractées  rebondissaient, se croisant en tous sens, se télescopant ou se conjuguant en un apparent désordre plein d’énergies éclatées et de rencontres improbables. Des milliards de photons espiègles se précipitaient de ci-de là se brisant sur la porte palière ou rejaillissant dans le miroir d’une petite vitrine pleine de souvenirs fanés et de bibelots au charme ancien. Le monde était en fête. Il célébrait la lumière printanière qui le lui rendait bien.

           Mais je poursuis mon chemin pour tourner encore à gauche. C’est la cuisine pleine d’objets chargés d’un passé déjà lointain. Elle est toute étincelante de rayons répercutés à l’infini. Tout vibre de la porte du frigo jusqu’aux murs couverts de traces accumulées en couches multicolores. Etiquettes et décalcomanies. Rubans et emballages. Graffitis et traces  accumulées depuis des lustres, au fil du temps des souvenirs…Résurgences passées ravivées par d’improbables rappels. Opposition des ombres exaltant des lumières ou douceur d’un tissu illuminé de contre-jour.

           Mais juste en face, au mitant du milieu et par- delà les bâtiments des résidences s’impose une silhouette familière. C’est la Chapelle Royale qui domine le Domaine de Versailles. Le toit de cet édifice couronne le château et affirme bien haut que Dieu est au-dessus du roi.

           Je ne suis pas bigot et les églises ne m’ont pas laissé que de bons souvenirs. Certes l’émerveillement m’a bien saisi parfois devant le jaillissement des colonnes ou la splendeur des voutes. De Chartres à Vézelay il m’est arrivé de me sentir plus vertical en cheminant le long des bas-côtés ou en contournant un transept. Il m’est même  arrivé de me sentir profondément pacifié ou au contraire exalté par le déchaînement passionnel des grandes orgues proclamant la Puissance et la Gloire.

           Mais là c’est d’un autre ordre. C’est plus lointain et plus discret. La chapelle vogue au-dessus des immeubles comme la haute nef de Vézelay dérivant à l’horizon d’un plateau bourguignon sous des cieux toujours changeants. Ici il n’y a pas de vallée comme là-bas où elle s’étend paisible et accueillante dominée par la basilique du haut de son éternité.

           Mais je me laisse aller. Il est temps d’opérer le zoom arrière et de revenir du plus-loin. A 150 mètres passent les autobus et les voitures empressées. Les piétons sont plus discrets, cachés par des haies qui pétillent de petites fleurs printanières. Et puis encore plus près c’est le stade et sa population enfantine qui s’agite joyeusement à moins qu’elle ne se querelle pour assurer son bon droit et se faire respecter. Enfin tout est plus ou moins codifié et ne devrait entraîner des désagréments graves. Quelqu’un court autour du stade, à l’aise dans ses baskets et le soleil brille sur ce spectacle paisible que je contemple parce que je n’ai rien d’autre à faire. Du moins pour le moment. Et jusqu’à nouvel ordre…

 

                                                            Le Chesnay le 15 avril 2016

                                                            Copyright Christian Lepère


 

"Les nomades" - détail

"Les nomades" - détail

Il pleut sur la Bourgogne inlassablement.

A Paris la Seine monte.

Et ailleurs

c'est

encore pire!

Patience...Après la pluie reviendra le beau temps!

 

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Published by L'imaginaire
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