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  • : "L'imaginaire" selon Christian Lepère
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26 avril 2016 2 26 /04 /avril /2016 07:35
"Délire crépusculaire" - dessin aquarellé - 28 x 39 cm - 1983

"Délire crépusculaire" - dessin aquarellé - 28 x 39 cm - 1983

Gontran

 

               Gontran se jeta un regard torve dans le miroir. Ce qu'il avait en face de lui ne lui souriait guère. Plutôt bien bâti et le mollet vigoureux il se tenait droit dans ses baskets. Et pourtant le compte n'y était pas. C'est qu'à l'étage supérieur là où l'âme affleure derrière le masque il n'était pas très satisfait de son allure de gros macho.

               Si sa mâchoire était puissante et en état de broyer les plus tendres proies et que son nez s'affirmait par une courbe décidée qui lui donnait de l'assurance et lui permettait de dominer toute créature un peu falote, le reste laissait un peu à désirer. Certes son regard était assuré sous des sourcils broussailleux prompts à se durcir et à foudroyer l'adversaire de façon péremptoire. Mais son front était soucieux. Car si c'est rassurant d'être un battant, une bête de ring, un qui ne tolère pas qu'on lui manque, encore faut-il pouvoir goûter les douceurs de la vie. Et ce, sans trop se poser de questions. Sinon à quoi bon être le chef ?

               Mais voilà, le doute l'assaillait et sous sa superbe s'infiltrait une angoisse sournoise. En bref il ne suffit pas d'être un cadre moyennement supérieur capable d'imposer ses lubies si l'on n'est pas en mesure d'en tirer tout le suc et les délices inhérents aux avantages établis.

               Dès le saut du lit il s'était senti un peu chose et même tout déréglé. D'abord il avait eu du mal à s'extraire de ses draps tout mouillés de ses sueurs nocturnes. Un véritable nid de chien dont il s'était arraché comme d'un bourbier. Ensuite, traînant la patte il s'était heurté le petit orteil sur le coin de la porte de la salle de bain. Sans provoquer de fracture irrémédiable le choc avait été bien douloureux et humiliant pour cette âme sensible honteuse de sa maladresse. Puis, son petit déjeuner vite expédié il s'était brossé les dents. Enfin il était sorti pour se diriger en R.E.R. vers son bureau au 28ème étage d'une des tours de la Défense. Sorte de menhir prodigieux tout de verre et d'acier poli jaillissant depuis les sous-sols pleins de véhicules alignés comme des parpaings dans les profondeurs à niveaux multiples vers les hauteurs vertigineuses d'un ciel de croissance infinie globalisée au monde entier.

               C'est là qu'il avait eu un petit choc, une joie furtive. Non seulement Salim Abdeslam, terroriste notoire et hideur des banlieues belges avait été intercepté, mais en plus vivant et même en bonne santé. Donc utilisable au regard de la justice après une implacable enquête internationale. C'est sûr on allait le faire parler sans trop de peine, ce lâche, ce minable qui s'était éclipsé en jetant sa ceinture d'explosifs aux orties, je veux dire dans une poubelle qui n'en avait que faire. Enfin on le tenait et en un seul morceau, s'il vous plaît !

               Après ce rayon de soleil dans son quotidien de tous les jours il s'était senti plus léger. C'est d'un pas assuré qu'il franchit le portail automatique sécurisé de son building ou s'étalait en lettres géantes la puissance du complexe multinational qui l'employait à une place modeste mais susceptible de promotion exponentielle pour récompenser ses capacités futures. N'importe quel fantassin de base a dans sa musette la possibilité rêvée de son bâton de maréchal. Il suffit d'un peu de chance et d'être reconnu enfin à sa juste valeur, celle de son exigence naturelle  aussi vaste qu'un avenir ultralibéral libéré de toute hésitation frileuse.

              C'est à la pause déjeuner devant son hamburger frite qu'il avait eu une seconde éclaircie. La télé lui avait appris qu'Abdeslam avait un avocat à la hauteur. Du nom de Sven Mary ce dernier était non seulement belge et flamand, ce qui est somme toute normal et légitime, mais aussi acrobate du barreau, contorsionniste du prétoire, défenseur du criminel fanatique et du délinquant radicalisé. Ce qui est déjà plus remarquable quand on ne peut se satisfaire de la banalité ordinaire de la justice mais qu'en plus il y ajoutait des performances plus rares : maîtrise des ambiguïtés du code pénal et interprétation sans état d'âme d'un flou sémantique inhérent à toute codification un peu subtile. Donc cet avocat allait nous divertir avec un spectacle gratuit, télévisé, et sans doute très instructif.

               Mais, me direz-vous, Gontran se montrait-il cohérent ? Vouloir châtier un monstre et applaudir celui qui est prêt à le défendre bec et ongle au nez et à la barbe des magistrats ? Vouloir anéantir le mal et applaudir celui qui prend la défense du bourreau et du tortionnaire. C'est que rien n'est simple. Et que tout se complique. Car tout se tient et que le délinquant et celui à qui il porte préjudice sont bien représentants d'une  même humanité. C'est bien sur quoi jouent certains qui tel maître Vergès savent se faire l'avocat du diable sans déclencher de représailles contondantes à leur égard de la part des braves gens. Mais je vous en avais prévenu, Gontran est humain, comme vous et moi,  et peut-être n'est-il pas très cohérent au moins comme moi. Mais c'est ainsi et si je vous en cause c'est sans doute parce que toute simplification dans l'observation de ce qui se produit ne peut résulter que d'un manque d'information du à l'insuffisance de nos sources de références. Et j'ai bien peur que ni la télé, ni internet  ni nos journaux favoris ne sont capables de nous en dire suffisamment pour éviter nos erreurs d'interprétations. Allons, je m'arrête là avant  de m'avancer plus et d'avoir peaufiné  toutes ces réflexions avec mes neurones qui auraient bien besoin d'un peu de repos pour améliorer leurs performances et me permettre de conserver tout mon sang-froid et toute ma dignité. Pour vivre heureux vivons couché ? Allons, une petite sieste ne peut pas faire de mal...

 

                                                        Le Chesnay le 29 mars 2016

                                                        Copyright Christian Lepère

"Délire crépusculaire" - détail

"Délire crépusculaire" - détail

"Délire crépusculaire" - détail

"Délire crépusculaire" - détail

Après toutes ces turpitudes

un peu de rêve.

Un petit

poème de mon cru.

sympa et bucolique, gentiment déjanté

vous attendra au détour de ce blog dès que faire se pourra.

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Published by L'imaginaire
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