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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 09:08
"La locomotive" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1988

"La locomotive" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1988

Après la fin du monde

 

 

           Je sais, je vous ai déjà parlé de la fin du monde il y a peu et je ne saurais revenir sur des affirmations étayées avec des preuves incontournables. Pourtant je persiste car si tout est bien terminé et de façon définitive, depuis les effets du caramel mou qui colle aux dents jusqu’au sacrifice du djihadiste en route pour le 7ème ciel,  il n’empêche qu’une suite est ontologiquement nécessaire. Ne serait-ce que par politesse ou par considération pour les besoins courants de mes semblables depuis la nécessité de troquer son smartphone contre le tout dernier hyper intuitif jusqu’au remboursement des préservatifs pour tous y compris les cochons-d’inde. Car sinon qu’allons-nous devenir ? Comment assumer le quotidien ? C’est bien beau le néant mais saurions-nous nous en contenter ? Je vous le demande…

 

 

 

 

           La fin du monde avait bien eu lieu. Et il se retrouvait tout seul. C'est que, voyez-vous il ne restait plus rien. Rien ! Mais rien de rien ! Ni dans les alentours. Ni dans les confins. Pas même dans le plus intime de sa personne. Plus de substrat, plus de substance, plus d'apparences. A peine quelques réminiscences vagues, clapotis insignifiants sur les rivages de l'amnésie. Ressac de menus faits oubliés derrière la porte du placard ou sur le rebord de la tablette du cagibi entre de vieilles brosses à dents perdant leurs poils.

           Persistaient quelques volitions sans objet, sans queue ni tête, totalement dénuées de sens ou d'intérêt mnésique. Enfin plus rien n'était. A perte de vue c'était le vide à profusion, le néant à couper au couteau, la déréliction exponentielle, le manque le plus abscons.

           Pourtant il devait bien rester quelque chose. Un fragment azuré, un lambeau chatoyant, une lueur infinitésimale s'obstinant à palpiter. Non ! Le néant n'aurait pas le dernier mot ! Il n'était que temps de réagir, de s'insurger, de remonter les bretelles d'un sort si inique qu'il en frôlait le mauvais goût. Non ! Le défaitisme ne passera pas !

           Doutant de tout il s'était retourné vers son passé mais celui-ci s'effilochait. Il perdait consistance et toute dignité. Pourtant dans la chaleur douce de sa petite enfance il avait cru retrouver une exaltation, des vibrations intimes de sa substance onirique. Mais voilà...c'était sans suite. A tirer sur le fil on le faisait casser. A vouloir évoquer ce qui s'absente on se retrouvait exsangue sur les rives asséchées des marées basses de l'oubli. Et tout cela lui faisait peine et le poussait à se morfondre.

           Mais la fin du monde venait d'avoir lieu. Et tel Robinson échoué sur son île déserte, il lui restait à prendre pied, à explorer les environs puis à s'organiser en conséquence.

           S'adonner aux mots croisés pour cultiver une agilité d'esprit et enrichir son vocabulaire était envisageable. Pratiquer la gymnastique avait son utilité quand on songe à la sclérose guettant tout organisme non sollicité quotidiennement. S'auto-célébrer pouvait renforcer son moral et lui redonner confiance, ce qui est la base de toute satisfaction légitime. De plus il ne fallait pas négliger un équilibre psychique devenu bien aléatoire. Sans challenge social, sans affirmation sur d'autres qui n'étaient plus, sans contreparties sentimentales qui évitent un repli sur soi exagérément narcissique.

           Plutôt pragmatique il se mit donc à œuvrer. D'abord en traçant des signes sur le sable, mais le vent effaçait tout. Puis en alignant des cailloux selon ce qu'il voulait exprimer. Mais personne n'était là pour percevoir le message et y répondre de façon adéquate. Enfin en agissant sur l'environnement de façon plus vaste, mais cela faisait penser à du Land Art  de qualité médiocre.

           Alors un peu désabusé il se laissa aller à ses penchants. Et c’est pourquoi depuis il regarde à heures fixes le journal télévisé avant de suivre assidument ses séries favorites. Peu importe qu’elles soient policières ou franchement scabreuses. Après tout l’essentiel est de laisser le temps passer. Ce que ce dernier ne manque jamais de faire puisque c’est sa seule occupation. Activité qu’il exerce depuis toujours ou du moins depuis que le monde est ce qu’il est sans manifester le moindre souci de changer ses habitudes.

 

                                                           Le Chesnay le 13 février 2016

                                                           Copyright Christian Lepère  

 

                                                     

'La locomotive" - détail

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"La locomotive" - détail

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"Les petits potins du quotidien"

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Published by L'imaginaire
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