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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 06:54
"La balance" - dessin aquarellé - 28 x 40 cm - 1988

"La balance" - dessin aquarellé - 28 x 40 cm - 1988

Histoire

d'un français moyen

 

 

                     D'abord sa boîte crânienne contient cent milliards de neurones plus les cellules gliales intermédiaires. A raison de sept mille dendrites par neurone voilà déjà un réseau câblé satisfaisant. Mais je schématise. En réalité ses cellules nobles sont peut-être un peu moins nombreuses, car il faut tenir compte d'autres caractéristiques très personnelles. C'est sans doute ce qui justifie son Q.I. relativement moyen mais cependant bien suffisant pour subvenir aux aléas du quotidien. J'oubliais...il y a encore cinq cent millions de neurones dans son intestin. Ce qui est réglementaire.

               Si l'on considère que cent mille milliards de cellules diverses sont à gérer dans toute sa personne avec en plus dix fois plus de bactéries, nous pouvons à cet instant constater que c'est un français moyen parfa   itement normal. Strictement de série.

               Pourtant il s'appelle Maximilien et mène une vie fantasque frôlant parfois la licence, au-delà du simple laisser-aller. Ainsi ce matin après avoir pris son petit déjeuner, croissants surgelés trempés dans  un café au lait de qualité moyenne mais chaud et sucré, il est sorti de chez lui. Sans but précis. Le nez au vent.

               D'abord il a louvoyé entre les poubelles dans l'arrière-cour de son immeuble de type Haussmann puis, ayant atteint la porte cochère et l'ayant poussée sans problème il a débouché à l'air libre. Là où le vaste monde l'attend en accord avec les médias qui ont tout fait pour le prévenir : « Vous voulez prendre un taxi ? Attention ces derniers sont en train de manifester devant le Palais des Congrès.. ». Mais n’en faisant qu’à sa tête il a passé outre. Et le voilà bien embêté. Donc pas de taxi. Ces derniers sont en train de protester contre la concurrence déloyale des particuliers sans licence Uberisés jusqu’à la fibre. Qu’importe ! Le métro va l’accueillir dans ses chaudes entrailles là où la flore des usagers entretient une vie organique tellement conviviale.

               Et puis il y a la musique. Celle de ces professionnels issus du conservatoire qui jouent des fugues de Bach dans les couloirs de faïence blanche des correspondances à Réaumur Sébastopol. Ou de ces autres qui dans les rames vous remuent l’âme avec des blues ou des tangos qu’ils accompagnent à l’harmonica. A moins que ce ne soit avec du matériel Hi-Fi ambulant pour les plus branchés, les nantis de la culture underground

               Mais voilà qu’il trébuche sur un obstacle qui proteste en gémissant. Normal, la masse est située sous sa ligne d’horizon, aux marges de son champ visuel. Alerté il baisse les yeux. A ses pieds gît une masse amorphe emballée dans un patchwork de tissus bariolés assemblés à la hâte de façon approximative. A première vue c’est de sexe féminin et c’est affalé le long du couloir au mépris des règlements préfectoraux. Ca obstrue le passage. Pourtant il s’en doute, derrière ce regard lointain sont bien tapis environ 100 milliards de neurones, sans compter les cellules gliales. Et si l’on estime à sept mille le nombre de dendrites tissées en un réseau complexe autour de chaque, ça fait du monde. Mais la créature encore jeune et pas si vieille que ça l’interpelle d’une voix plaintive. C’est qu’elle a faim ! Et que l’on ne saurait vivre de l’air du temps, fût-il celui du métro riche en exhalaisons organiques denses mais pauvre en calories et dénuée des nutriments indispensables.

               Après s’être excusé platement et avoir fait don de quelques euros il s’éloigne  poussé par la foule compacte qui l’entraîne Dieu sait vers quelle destination échappant à son bon vouloir. Un peu plus loin c’est un aveugle qui le sollicite. Puis un réfugié venu on ne sait d’où  à moins qu’il ne soit natif de la Garenne Colombes et cherche à usurper une appartenance qui inspirerait plus de pitié ou de compassion dans l’âme du passant à qui les dernières informations sur les réfugiés syriens ont donné mauvaise conscience…A chacun son fonds de commerce.

               Mais saturé de chaleur humaine voilà qu’il émerge des souterrains. Echappant de justesse au portillon automatique qui claque des dents après l’avoir laissé sortir, lui seul et pas celui qui le suit et qui n’a pas une tête à avoir composté un hypothétique titre de transport.

               Le voilà dans l’air frisquet quoique lourdement pollué qui donne à la rue du Temple des allures de vieux Londres fin de siècle, façon Conan Doyle. L’endroit est nappé dans un smog épais où le crime peut se perpétuer à l’abri du regard de la justice, dans les profondeurs glauques de l’infamie. Mais nous sommes dans la ville lumière et le cauchemar ne saurait durer. Voici donc que le soleil pointe de l’œil, que le brouillard se lève et que la vie se fait plus rose.

               Un peu plus loin des militaires en tenue, réglementairement vêtus de leurs treillis circulent avec leurs armes, peins de bonhomie et l’air affable. Plus personne ne leur prête attention. Ni les gamins à roller, ni les cyclistes, ni même les vieilles mémés qui reviennent du marché en traînant une carriole pleine de poireaux et de tubercules.

               Pourtant sous chaque béret  rouge ou vert il y a environ 100 milliards de neurones, sans compter les cellules gliales et le tout relié à des nerfs optiques, à des conduits auditifs et à tout un système élaboré de commandes nerveuses qui pourraient provoquer la crispation d’un index sur une gâchette libérant une puissance de feu facilement mortelle.

               Mais c’est ainsi, on se fait à tout et le premier moment d’effervescence passé on s’accoutume. D’ailleurs les jeunes militaires, plutôt biens de leur personne savent se rendre discrets. Point d’allure de Matamore, pas de Zoro justicier ! Non ! De braves types professionnels qui sans leurs armes seraient comme tous les autres jeunes, un peu désœuvrés.

               C’est ainsi qu’en suivant les méandres du quartier du Marais il est revenu chez lui dans sa mansarde d’où il aperçoit, derrière les cheminées, le Génie de la Bastille qui domine la vaste cité de son glorieux envol. Et c’est tellement beau qu’on en est tout rasséréné bien qu’il soit totalement dépourvu des milliards de neurones nécessaires pour accomplir toute tâche salvatrice un  peu complexe.

               Mais il vit sa vie de symbole. Ethéré, rayonnant il domine la rumeur et les miasmes de la capitale, fruits d’un vain tumulte. Profitons-en tant qu’il est là pour veiller et surveiller car lui, au moins n’a pas besoin de sa kalashnikoff pour faire respecter la loi, qu’elle soit du Prophète ou de la République.

 

                                                                  Le Chesnay le 1 février 2016

                                                                  Copyright Christian Lepère

 

 

 

 

'L'escalier" - dessin aquarellé - 28 x 40 cm - 1986

'L'escalier" - dessin aquarellé - 28 x 40 cm - 1986

Je préfère vous prévenir

avant...

"Après la fin du monde"

vous dira tout

sur 

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Alors bonne semaine !

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Published by L'imaginaire
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