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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 08:01
"Ainsi va la vie" - détail - huile sur toile - 54 x 65 cm - 1993

"Ainsi va la vie" - détail - huile sur toile - 54 x 65 cm - 1993

Drame au quotidien

 

        Par ce beau jour de mai Bébert vient de buter Julot. Normal ! Il lui avait gravement manqué…

           L'affaire avait pourtant démarré sous de bons auspices. C'étaient de bons copains, vieux chaînons de la même filière. Déjà tout petits ils avaient traîné leurs baskets dans les mêmes caniveaux des mêmes impasses du vieux Belleville. Ils avaient joué aux billes ensemble et s'étaient gavés de « Mistral gagnant » avec l'argent issu de la vente de scoubidous multicolores volés à l'étalage de la mère Michu qui tenait son petit commerce avec dignité mais sous surveillance approximative.

           Puis ils s'étaient perdus de vue avant de se retrouver adolescents. Avec de nouvelles ambitions et des mœurs plus délurées. Ils avaient niqué les mêmes copines, en tout bien tout honneur. Il faut bien assumer ses pulsions et ça n'enlève rien à la chaleur des relations entre potes émancipés. Ça crée même une connivence.

           Enfin, le temps ayant passé ils s'étaient retrouvés copains de régiment appartenant à la même classe. Ils partageaient à cette époque la même chambrée où ils subissaient les humiliations de leur adjudant-chef, un étranger qu'ils classaient d'office dans la catégorie des pisse-vinaigre pour la raison qu'il s'appelait Gaétan, ce qui n'est pas trop grave mais se complique quand il s'agit d'un Gaétan de l'Angélus de Pointe-à -Pitre. Car à leurs yeux c'était impardonnable.

           Ensuite, bon an mal an leur vie s'était déroulée sans anicroche. Mariés et pères de famille ils s'étaient assagis, payaient leur impôts sans trop rechigner et respectaient le code de la route sans rigueur excessive car on sait bien où peut mener un respect trop strict des lois. Bébert devint même délégué syndical bien qu'il s'abstint d'envoyer Popaul son aîné au catéchisme comme Marie-Christine sa maman l'aurait souhaité. Il est vrai qu'étant de sexe féminin elle avait des excuses.

           Tout cela pour dire qu'il était normal et sans histoire. Mais le ver était dans le fruit et le temps passait discrètement sans attirer l'attention. Or, voilà que tout à coup, sans crier gare Popaul de délicieux bambin qu'il avait toujours été s'était transformé en un charmant jeune homme comme son père l'avait été dans des circonstances semblables. Ce faisant il se mit à plaire aux filles et, c'est bien excusable, à se laisser entraîner à des actes délictueux pour les épater. En fait il se mit à rouler les mécaniques.

           Caché sous des porches obscurs il fumait des joints, avant de passer à des stimulants plus efficaces. L'engrenage implacable était lancé. De petits délits en turpitudes plus conséquentes il glissa sur la pente de la déchéance. De plus en plus vite. De plus en plus loin. Et c'est là que le drame se noua. Bébert conscient de cette infamie avait tenté de sermonner son fils. Il lui avait fait honte mais au lieu de s'écraser mollement celui-ci s'était rebiffé. Il avait même été jusqu'à traiter son progéniteur de facho et de petit bourgeois rétrograde. Lui au moins était libre et osait dire leur fait aux amortis de la génération précédente.

           Envisageait-il de partir pour le Jihad? On s'interroge... Mais il est de fait qu'il en menaça son pauvre père. Celui-ci accablé se réfugia chez son pote Julot. Là, devant un match de foot à la télé ils s'enfilèrent des petites bières en se bourrant de pop corn et de merguez jusqu'à une heure avancée. Puis, titubants de fatigue ils s'apprêtèrent à se séparer quand Julot pris d'une vertueuse indignation commença à suggérer à Bébert qu'il était peut-être responsable de la déchéance filiale. Que son laxisme aveugle avait fait de lui un enfant gâté, un irresponsable dangereux, une graine de terroriste, une épave de banlieue.

           C'en était trop ! Atteint au plus profond de sa dignité de géniteur Bébert avait saisi le tisonnier et en avait asséné des coups furieux à son copain jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ou tout au moins que l'intervention de police secours ne soit plus d'aucune utilité pour le malheureux.

           On emporta les restes afin de les autopsier et de déterminer les causes exactes du décès. Gravité des contusions portées avec un lourd objet contondant ? Accident cardiaque dû à la surprise et à l'effroi ou effondrement moral consécutif à une perte d'estime de soi ? Tout cela sans doute, accumulé, ce qui est trop pour un seul homme.

           Mais tant de turpitudes méritent une minute de silence  et je vais donc conclure.

 

           Cette histoire est bien triste et je me demande si on pourra la raconter aux enfants à la veillée. J'ai bien peur d'avoir à me rabattre sur les aventures autrement plus édifiantes de Blanche Neige et des sept nains. Avec les grands classiques on sait au moins où on met les pieds et l'on ne risque pas de se vautrer dans la fange où fleurissent tous les excès, où s'épanouissent tous les vices.

 

                                                         Le Chesnay le 20 novembre 2015

                                                         Copyright Christian Lepère

"Ainsi va la vie" - détail

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Published by L'imaginaire
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