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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 08:16
"La cohorte du yang" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2003

"La cohorte du yang" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2003

« Dirty corner »

(Coin sale)

 

               Après un dur labeur j'ai rangé mes pinceaux. Et pour me rafraîchir l'esprit je me suis dirigé vers le parc de Versailles. Le temps était beau et un petit souffle de vent rendait l'ambiance agréable. Je commençai par me diriger vers le fond du parc, là où les touristes japonais s'aventurent rarement, plus attirés par la magnificence des appartements royaux ou l'exaltation des vastes perspectives qu'on découvre du haut des terrasses.

               Pour ma part j'ai un faible pour les parties plus cachées. Je ne dirais pas sauvages, ce serait très exagéré, mais un peu moins assujetties à une géométrie implacable. J'allais donc le nez au vent et l'esprit assez vacant, profitant de l'ombre des grands alignements d'arbres. Cela me ramena au Grand Canal vers des lieux plus fréquentés.

               Enfin parmi les touristes je remontai l'allée centrale me dirigeant droit sur le château. J'aperçus alors une silhouette étrange. Un repère visuel inattendu. Reprenant mes esprits je pensais aussitôt qu'il s'agissait de l'installation qui avait fait scandale,  œuvre d'Art Contemporain qui avait réussi à investir ces lieux frileusement préservés par la tradition.

               Me rapprochant je constatai que c'était bien la production de Sir Amish Kapoor, génial plasticien et grand installateur à la renommée internationale convié ici pour remettre en question le consensus dont bénéficie encore Le Nôtre aux yeux de quelques attardés nostalgiques des anciens temps. Il était donc là pour témoigner et ouvrir les yeux des malheureux constituant les foules bigarrées qui se pressent et s'obstinent  à venir révérer un vain passé. Beauté, harmonie, vastitude des perspectives sur le Grand Canal. Toutes valeurs obsolètes qui nous maintiennent à un niveau lamentablement humain. Que diable nous sommes à l'ère du numérique et du virtuel, à l'ère de la déstructuration et de la remise à plat. Il reste des tabous ? Abattons-les et piétinons ces traditions de petits boutiquiers retraités qui nous interdisent tout renouveau.

               D'emblée j'ai été impressionné par la taille, puis par la masse, puis par la quantité de matériaux entassés à grand renfort de bulldozers, de pelleteuses et autres engins de terrassement dignes de chantiers pharaoniques. Sans doute n'a-t-on pas lésiné sur les moyens. D'abord j'ai découvert une sorte d'énorme tuyau fermé à son extrémité, en métal un peu rouillé, de 60 mètres de long si l'on en croit des documents sérieux et environné de gros rochers disséminés sur la pelouse. Ensuite de faux rochers d'un rouge sang très énergétique, encore plus gros, encore plus indigestes. Enfin en abordant la façade tournée résolument vers le château, une sorte d'énorme pavillon en métal, fort laid et assez inquiétant. J'ai appris par la suite sur internet qu'on l'avait appelé « Le Vagin de la Reine » après qu'il eut été nommé par son concepteur « Dirty Corner » ce qui veut dire « Coin sale » en bon français. Ce dernier a d'ailleurs reconnu qu'on pouvait y voir une allusion sexuelle, si l'on y tient, bien sûr…

               Or, à notre grande et légitime stupéfaction tout cela a été vandalisé décoré de tags à la peinture blanche. Des inscriptions énormes, bâclées et délivrant un message confus plein de sous-entendus racistes et antisémites. En tout cas sans rapport évident avec l'objet de l'intervention.

               Bref, le spectacle est suffisamment scandaleux et croustillant pour attirer les âmes qui aiment s'émouvoir ou qui souhaiteraient en découdre. S'indigner pour se sentir exister ! Prendre parti pour ou contre ! Enfin lutter contre le Mal et contre ses suppôts !

               Que dire de tout cela ? Que la laideur arrogante et gigantesque de l’œuvre a attiré irrésistiblement une réaction de même niveau. Aussi inepte et violente. Aussi dénuée de signification autre que la recherche du scandale à tout prix et la provocation malsaine.

               Mais la problématique de Kapoor a d'autres facettes. Devant le château il a installé un grand miroir courbe qui reflète les touristes qui s'approchent, la tête en bas. Çà pourrait être rigolo et digne du musée Grévin où l'on m'avait emmené quand j'étais petit. J'avoue qu'à l'époque ça m'avait beaucoup plu, autant que certaines attractions de la Foire du Trône, train fantôme, autos-tamponneuses et barbe à papa. Il est vrai que les miroirs étaient nombreux et variés et vous renvoyaient de votre personne des aspects assez désopilants. Et puis ça ne cachait pas le château de Versailles qui se suffit à lui-même.

               Enfin je venais aussi de contempler une sorte de soucoupe volante orientée vers le ciel, dressée sur des supports métalliques rigides et disgracieux. Là aussi les visiteurs pouvaient s’y contempler et se photographier comme tout le monde le souhaite.

               Que conclure de tout cela ? Peu de chose sans doute…Que nous vivons une époque exaltante où le n’importe quoi sévit à qui mieux mieux. Où tout a le droit de s’exprimer et de tenter sa chance pour séduire le plus grand nombre. Chacun peut y délirer comme bon lui semble et imposer ses élucubrations aux autres, dans la mesure où les autres, il est vrai, ayant aussi ce droit ne souhaitent pas s’en priver.

               Notre premier ministre désapprouve l’antisémitisme. C’est son rôle et on l’approuve. D’ailleurs étant politiquement correct comment pourrait-il se comporter autrement ? En revanche il n’a pas réagi à l’installation de l’ineptie monumentale. C’était beaucoup trop risqué. Se mettre à dos « l’artocratie » dominante et la finance internationale, sans oublier les autorités culturelles et quelques grands patrons mécènes éclairés et sachant rester tellement simples. En gros tout ce qui s’est développé grâce au culte de la libre entreprise et de la liberté totale en art.

               Nous en sommes là. Un trublion pas spécialement doué peut en toute impunité venir investir un des ensembles architecturaux les plus illustres de notre histoire, reconnu comme patrimoine de l’humanité. Certes on n’est pas forcé d’aimer la rigueur et la pompe de Versailles. On peut lui préférer la fantaisie sinueuse des jardins anglais ou les extravagances baroques d’Europe centrale. Il en faut pour tous les goûts. Mais on peut ressentir aussi un profond malaise devant l’intrusion abusive. En architecture comme en aménagements paysagers l’unité de style sans rigidité dogmatique est souhaitable. Elle reste possible entre des formes proches comme le roman et le gothique dont la conjugaison au sein des cathédrales est souvent harmonieuse parce que la transition a été progressive et naturelle. Mais trop c’est trop ! La fausse note nous agresse et la cacophonie n’est pas bonne pour notre équilibre nerveux et viscéral.

               Que voulez-vous, j’allais au parc de Versailles pour me détendre et me ressourcer. Pas pour y être agressé par une énormité racoleuse issue d’une personne qui n’a pas encore fini sa crise d’adolescence. Ni par les réactions exacerbées de tagueurs frénétiques qui ne rêvent que plaies et bosses. Je sais je suis vieux jeu  et je n’aime pas trop être perturbé. C’est très bourgeois même pas bobo mais c’est ainsi. Et je crois que je ne suis pas le seul.

               Enfin ! Dormez en paix braves gens car tout est sous contrôle. Rassurez- vous les coupables seront poursuivis et châtiés. En tout cas tout le nécessaire sera fait. C’est promis. C’est juré.

 

                                                                  Le Chesnay le 10 septembre 2015

                                                                  Copyright Christian Lepère

"La cohorte du yang" - détail

"La cohorte du yang" - détail

Alors?

C'est cool?.

Réjouissez vous !

Il va y avoir une suite!

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Published by L'imaginaire
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