Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:12
"Le torturé du bocal" - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

"Le torturé du bocal" - huile sur panneau - 46 x 38 cm - 2015

Petit Pablo a grandi

 

            Petit Pablo a bien grandi. Il a pris du poil de la bête. Le voilà maintenant bien à l'aise et sûr de son fait. Fièrement campé sur des mollets fermes et galbés il peut nous regarder de haut de son œil rond et inquisiteur. Il est content et très imbu. C'est qu'il n'a pas à se gêner. Tout semble lui réussir. Après avoir mis à sa botte les autres dissidents le voilà qui arrive à snober les spécialistes les plus pointus. Et dans tous les domaines s'il vous plaît ! Du scientifique au littéraire, des saltimbanques intermittents du spectacle aux chercheurs de pointe en astrophysique, biologie moléculaire  aussi bien que sciences cognitives ou comportementales, nul domaine ne lui échappe !

            Semblable à un enfant gâté il n'a de cesse de vouloir repousser les limites de sa toute-puissance pataude. Et ça marche ! Par quel mystère ? Par quel subterfuge ? Par quelle stratégie de contournement et de séduction ?

            En fait c'est assez simple. Il l'a d'ailleurs avoué lui-même. Je ne sais plus à quelle occasion il a déclaré qu'il avait cru que les femmes, les siennes sans doute, s'intéressaient à ses œuvres alors qu'elles ne s'intéressaient qu'à la célébrité de ses œuvres.                                                                                                                               Voilà ! Tout est dit ! La nature humaine est ainsi faite qu'elle a besoin de s’extasier sur l'exceptionnel, sur ce qui outrepasse la norme. Or, dans bien des domaines c'est dur de discriminer par soi-même. De se faire une opinion sans référence extérieure. Qui est capable d'apprécier vraiment, en son âme et conscience ce qui le dépasse ? Alors on fait profil bas. On fait confiance au consensus. On se persuade que si un homme ou un sujet a focalisé l'attention c'est qu'il le mérite. Et c'est sans doute un peu vrai. Mais pas tant que ça...L'attrait de la nouveauté, le scandale aguichant, la révélation sulfureuse sur des sujets qui fâchent voilà de quoi susciter l'intérêt et d'attiser les passions. Et c'est bien là que Pablo était comme un poisson dans l'eau, celle de son bocal bien entendu.

            Donc il est devenu célèbre. Mais c'est bien gentil tout ça et les exemples  ne manquent pas de créatures de rêve parvenues au sommet de la gloire des hit-parades en se trémoussant avec entrain sur quelque rythme afro-cubain avant de disparaître sans un remous. Sans même la moindre bulle.

            Or Pablo a tenu. Même, il a persisté et s'est maintenu jusqu'à un âge avancé sans faiblir. D'ailleurs on lui en savait gré. N'était-il pas la preuve d'une éternelle jeunesse, d'une innocence perverse qui fait la nique aux outrages du temps ? Dans le fond il était la preuve que l'égocentrisme sans complexe peut conserver celui qui ne s'inquiète pas trop pour les autres et n'est pas rongé par une mauvaise conscience un peu masochiste. Serait-ce une forme de sagesse ? Peut-être, mais au ras des pâquerettes. Au niveau du ruminant qui ignore tout des complexités du monde. Donc Pablo a tenu. Il en a profité et sa notoriété n'a fait que croître, comme ces plantes aquatiques dont la surface double chaque jour à la surface de l'étang. L'ennui est que l'étang n'est pas illimité et que la surface occupée ne peut plus l'être par d'autres. C'est très peu démocratique et surtout pas du tout écologique.

            Napoléon, pourtant couvert de gloire et réputé invincible a vu le vent tourner. Sa fin de vie a été tristounette même si des grognards invalides versaient encore une larme au souvenir de l'oreille qu'il leur avait tiré en signe d'affection.

            Pour Pablo en revanche le déclin n'est pas survenu de son vivant, ni même après et à ce jour l'admiration indiscutable et massive pour son génie n'est pas encore retombée. Pourtant cela finira bien par arriver. Mais actuellement le mythe perdure et malheur à qui oserait le remettre en cause. Je vais donc m'arrêter là avant de prononcer des propos de lèse-majesté qu'aucun esprit cultivé ne saurait me pardonner.

            Pour vivre heureux vivons planqué.

 

                                                                   Le Chesnay le 13 mai 2015

                                                                   Copyright Christian Lepère

 

"Le torturé du bocal" - progression

"Le torturé du bocal" - progression

Partager cet article

Repost 0
Published by L'imaginaire
commenter cet article

commentaires