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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 08:24
"Le petit blanc" - eau-forte imprimée sur papier Arches - 9 x 12 cm - 1981

"Le petit blanc" - eau-forte imprimée sur papier Arches - 9 x 12 cm - 1981

Psychologie des foules

 

               Il y a quelque temps un vieil ami attablé dans un restaurant devant sa pizza « Quatre saisons » m'a conseillé un livre pour mon édification. C'était « Psychologie des foules » d'un certain Gustave Le Bon. J'avais noté puis rangé mes notes avant de passer à autre chose. D'autres priorités étaient plus contraignantes et l'oubli est tellement reposant… Or, voici qu'à nouveau l'ami en question réitère son conseil, attablé à nouveau devant une autre pizza tout aussi alléchante.

               Cette fois-ci il a appuyé sur le bon bouton au bon moment. Me voici donc achetant en ligne l'ouvrage précité. Dix euros. D'occasion. Pas cher et en bon état. Je m'y plonge et d'emblée je suis convaincu par le propos. D'abord parce que ce petit livre édité en 1895, il y a donc 120 ans me semble d'une actualité brûlante. Ensuite parce que tout ce qui y est affirmé paraît aussi indiscutable qu'adapté à l'humanité la plus contemporaine. Bien sûr il y a le style de l'époque et ses façons de dire un peu surannées. Bien sûr tous les exemples cités sont anciens, qu'il s'agisse de la révolution de 1789 ou de l'empire Napoléonien qui en découle. Seulement voilà, tout ce qui est expliqué éclaire d'un jour implacable les pires égarements du 20ème siècle. Depuis l'idéal communiste menant tout droit à Staline en passant par Lénine et sa vision du monde idéal totalitaire. Suivi par le nazisme, conséquence parmi d'autres facteurs politiques et économiques de la victoire des Alliés en 1918. Suivi encore par le maoïsme et tous les ismes qui ont fleuri avec enthousiasme et persévérance au cours du siècle.

               J'avoue avoir tiqué sur le mot « race » employé par l'auteur. Mais quand Gustave parle de race allemande, de race italienne ou de race anglaise on comprend très vite qu'il n'y a rien de biologique derrière ce terme, mais seulement une façon d'être et de se comporter commune à tous ceux qui partagent une même culture.

               Donc l'auteur nous parle des foules, rassemblements en général hétérogènes d'individus variés. Et il en observe les caractéristiques très souvent négatives dues au nivellement par le bas. Ainsi on voit disparaître la rigueur intellectuelle et la raison. Le savoir-vivre et la diplomatie. Et enfin toute retenue contraignant la nature du mammifère supérieur. Je ne sais plus qui a dit que l'homme était un animal capable de transcendance ? Ce qui est une grande vérité. Mais sans la transcendance il ne reste plus que l'animal livré à ses instincts et ses pulsions de base. L'étape suivante est la soumission du groupe à un chef sans lequel il éclaterait en individualités inconciliables et en guerres intestines. La meute de loups est l'ancêtre de la foule humaine. N'importe quel leader charismatique peut faire l'affaire. Tant mieux si c'est un saint, tant pis si c'est le Grand Timonier cher aux masses sous-prolétariennes.

               Ainsi une foule s'égalise par le bas et le philosophe le plus sophistiqué n'y pèse pas plus lourd que le naïf prompt à s'enflammer. Tout est facilité par le niveau infantile du comportement viscéral spontané. On sait bien que la foule qui porte le héros en triomphe peut le molester un peu plus tard ou se réunir joyeusement autour de la guillotine en chantant des hymnes révolutionnaires. Cela n'exclut pas, bien sûr, la réhabilitation posthume parfois immédiate mais tellement sincère. Ou, comme disait un soldat anglais au pied du Bûcher de Jeanne : « Dieu nous pardonne ! Nous avons brûlé une sainte ! ». Trop tard ! Mais c'est une belle histoire ! Bien édifiante.

               J’ai donc lu ce livre avec intérêt, surtout parce qu’il rappelle que la foule débute avec peu de gens et que le niveau intellectuel des participants ne pèse pas bien lourd. Ainsi une assemblée parlementaire composée en principe de gens cultivés ayant reçu une bonne éducation régresse facilement au niveau du viscéral. Evidemment la présence de caméras de télévision les calme car ils se savent épiés par leurs électeurs. Cela ne les empêche pas de s’invectiver et de se traiter comme jadis dans la cour de récré. Dieu soit loué le passage à l’acte est gêné par la topographie des lieux, escaliers, pupitres et majesté du décor. Enfin le pire est évité mais que se passerait-il en cas de trouble extrême si la patrie était en danger ?

               Mais pendant ce temps le destin veille sur nos destinées, la mienne entre autres pour tout vous dire. Ainsi après avoir lu Gustave Le Bon, pris du désir de faire partager mes convictions j’en parle à des amis, incidemment, au cours de réunions conviviales. En retour ils m’informent de ce qui a éveillé leur intérêt. Un spectacle, un polar, une b.d. particulièrement sulfureuse… Et voilà que l’on m’oriente vers un roman de Jean Teulé paru en 2009. Le titre est bizarre : « Mangez-le si vous voulez. ». Mis en appétit je me procure cette œuvre de fiction. Or, même si le texte est un délire poétique écrit dans un style flamboyant très accrocheur, c’est malgré tout un compte-rendu de faits réels. Rédigé à partir de documents historiques indéniables il relate un fait divers abominable survenu au 19ème siècle. Plus précisément pendant la guerre de 1870 avec la Prusse.

               L’histoire est celle d’un bouc émissaire qui va donner à de « braves gens » l’occasion de se défouler et d’exorciser leurs démons. L’action se passe dans un paisible village du Limousin. Un jeune homme se rend à la foire où il rencontre ses connaissances, amis d’enfance, voisins et relations amicales. Tout va bien. Tout est conforme. Mais soudain le drame se noue. On a cru l’entendre dire « Vive la Prusse » alors qu’il est volontaire pour aller combattre l’ennemi odieux. Malentendu. Quiproquo. La rumeur se répand et bientôt il est cerné par une foule haineuse prête à faire justice ! Prête à écraser le Mal Absolu, l’Ennemi, le Prussien ! La suite est à l’avenant…Il va finir par être brûlé encore vivant et même consommé par les plus déterminés.

               Mais la justice veille et après le procès on amène la guillotine depuis Paris pour châtier les meneurs sur la place du village. Justice est faite ! On va pouvoir vivre à nouveau paisiblement dans la douce France.

               Mais tout cela m’intrigue et je me rends sur Wikipédia pour m’informer un peu plus. Oui, c’est bien ça… Gustave Le Bon (1841-1931) a forcément été au courant du fait divers qui a eu lieu en 1870. Son livre est paru en 1895. J’apprends aussi que Freud s’est intéressé à ses conceptions ainsi que d’autres intellectuels et que, cerise sur le gâteau, il a vu venir le nazisme et la prise de pouvoir de « meneurs de foule ». Il a même été un des rares esprits lucides à prédire la guerre suivante dès la signature du traité de Versailles qui mettait fin à la guerre de 14. De Gaulle l’avait lu et en tirait profit. Et ses thèses ont intéressé des hommes de pouvoir, Roosevelt et Churchill parmi d’autres. Voilà qui donne du poids à ses affirmations.

               Si son livre n’est pas un morceau de littérature dont on se délecte en revanche celui de Jean Teulé est un régal pour tout amateur de style débridé et de délire poétique. La langue est riche, le style percutant et les images surréalistes y abondent bien que reposant sur des faits réels. Voilà donc deux textes qui se complètent et s’éclairent mutuellement. Le style en est très différent mais il en faut pour tous les goûts. Multiplions les points de vue, nous finirons bien par atteindre le juste milieu cher au Bouddha et qui réconcilie les paradoxes les plus perturbants.

 

                                                                       Le Chesnay le 22 mars 2015

                                                                       Copyright Christian Lepère

                                                                                     

 

"Nectar local" - eau-forte - 9 x 12 cm -1981

"Nectar local" - eau-forte - 9 x 12 cm -1981

Voilà c'est jeté!

Il ne reste plus qu'à se préparer pour la prochaine

édition...

qui ne saurait trop se faire attendre!

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Published by L'imaginaire
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