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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 16:07
"Bacchanale champêtre" - dessin aquarellé - 43 x 32 cm - 1995

"Bacchanale champêtre" - dessin aquarellé - 43 x 32 cm - 1995

Du haut de sa mansarde

histoire presque vraie

 

           C'était un loup solitaire mais son âme était noble. Du haut de sa mansarde il dominait la ville, la vraie, la capitale. Paris aux mille lumières qui resplendissait à ses pieds. Et il en était content. Non qu'il fût imbu immodérément de sa personne, mais enfin une position dominante peut assurer un confort et une sécurité morale refusées aux s.d.f. du périphérique et de la grande couronne.

           Pourtant la vie ne l'avait pas épargné. Rejeton d'un père alcoolique et d'une mère indigne, il avait été abandonné derrière les poubelles de l'arrière-cour du 29 bis impasse de Marrakech , située au cœur de Belleville à moins que ce ne soit aux abords de la station de métro Stalingrad. Pardonnez-moi l'imprécision mais mes sources sont confidentielles et des impératifs moraux me poussent à ne dévoiler la vérité qu'à bon escient. Et même avec parcimonie.

           Il avait cependant survécu et d'adoption monoparentale par une mère lesbienne en famille redécomposée il avait réussi à éviter le pire. Tout cela avait enrichi son expérience humaine en le confrontant aux aléas de base et en forgeant son âme au cœur de l'adversité. Bon an mal an il avait quand même pu faire des études et passer son bac. Ce qui n'est pas suffisant pour l'obtenir. Alors, de petits boulots en intérim il avait été successivement et à tour de rôle : plongeur dans une soupe populaire, manutentionnaire chez Conforama, employé surnuméraire au ministère des affaires en instance d'être classées et inlassable chercheur d'emplois dans des secteurs de pointe offrant des perspectives de promotion. Parfois il faisait la manche dans le métro en chantant « Petit papa Noël » à l'époque adéquate, c'est à dire pas très souvent.

           Pour lors il domine la grande ville et son activité incessante. Rien ne lui échappe. De son balcon il peut suivre la collecte des éboueurs, les allées et venues des taxis, le transit quotidien des voitures d'enfants et la sortie des écoles concomitantes. Avec un peu de chance il va même assister à un braquage de banque ou au passage des premières communiantes revenant de l'église paroissiale comme un vol de blanches colombes. Il va donc se tenir aux aguets, être au courant, fidèle témoin de son époque. Il ne manquera à cela que les activités souterraines du métro et ce qui se passe à l'Assemblée Nationale. Car si son intelligence est vive, ses sens sont limités comme pour tout un chacun. Mais il a la télé pour pallier à ses manques. Et par chance il a tout son temps pour zapper.

           C'est cette opportunité qui va faire basculer son destin. Car il se sent un peu seul. Seule une présence féminine pourrait mettre un peu de baume sur son âme et adoucir son incomplétude.

          Se laissant happer par un spot publicitaire, il a appris que des rencontres étaient possibles. Qu'il y avait des clubs réservés à cet usage. Ceux-ci sont évidemment payants, ce qui garantit leur sérieux. Mais il est un peu démuni car le livret A vient encore de voir son taux d'intérêt baisser. Il va donc devoir trouver une autre solution en faisant appel à son intelligence dont les ressources sont multiples.

           Alors il va chercher. Analysant soigneusement l'argumentaire des publicités il va en comprendre les stratégies et le bien fondé. Comme le dit dans un spot une jeune femme ravissante mais pleine de retenue ce qui est primordial c'est de ne pas prendre de risques et d'être exigeante. En matière de cœur on ne rigole pas ! Ça se négocie avec fermeté. D'abord il faut être sûr de son fait. De quoi ai-je l'air ? Suis-je dans la norme ? Et mon q.i. dans tout ça ? Il faut donc savoir se remettre en question. Aura-t-on besoin d'un coach, C'est à voir. Ce n'est pas exclu. Mais ce n'est pas forcé non plus…

           Il a donc décidé de rechercher l'âme sœur par ses propres moyens. Négligeant la voisine de palier décidément trop proche et voulant éviter toute promiscuité il va étendre sa recherche à de plus vastes horizons.

           Fréquenter le club Med serait une solution. Mais banale et tellement convenue. En tout cas indigne de son exigence morale. Il va donc essayer d'innover. Internet est aussi trop facile et comporte tant de pièges. Et puis il y a le risque du virus, pas celui du sida bien connu et qu'on apprend à gérer  avec des trithérapies efficaces. Mais celui des hackers et autres bandits numérisés qui vous envoient des espions sous forme de spys  dans le plus banal encart publicitaire. C'est affreux à dire mais même les soldes les plus alléchants peuvent servir de couverture à une invasion humiliante vous prenant par traîtrise.

           Draguer dans le métro est peu coûteux mais bien aléatoire, surtout avec les interruptions de service inopinées causées par l'agression d'un contrôleur à qui on reproche d'être fermé à la juste cause  de Boko Haram et d'être un planqué qui se goberge aux frais de la RATP en exerçant une répression injuste et tatillonne.

           Rencontrer de jeunes personnes dynamiques au club d'aérobic est risqué. Sûres de leur fait elles vont toiser de haut votre musculature un peu indécise pour un adepte du body building. Et puis si vous n'avez pas de tatouages ni de boucle dans la narine gauche vous allez être démasqué. Malgré vos prétentions vous n'êtes qu'un attardé, un has been  irrécupérable. Exit le minable ! Alors il reste les domaines plus New Age. Peut-être êtes-vous tourmenté par des problèmes existentiels. C'est fréquent dans notre époque moderne libérée de tous les tabous et post- psychanalytique. Là au moins les clubs et sectes et confréries ne manquent pas. Avec un peu de chance vous arriverez à éviter les membres rescapés de l'Ordre du Temple Solaire ou les Hare Krishna sympathiques mais un peu trop bruyants.

           Voilà donc où il en était. Il avait éliminé définitivement les petites annonces et ne lisait plus son horoscope. Il ne scrutait plus les visages dans la rue, ne s'attardait plus sur une chute de reins. Il n'allait plus aux mariages ni aux enterrements. Et pourtant il cherchait.

           C'est au Père Lachaise qu'enfin il la rencontra. Un beau jour, bien qu'un peu frais pour la saison, il se trouva qu'il y déambulait promenant la tristesse de son âme. Et tout à coup il la vit. Oui ! C'était elle ! Elle était là frêle et pensive devant la tombe d’Édith Piaf. A moins que ce ne fût celle d'Oscar Wilde...Il s'approcha...la contourna. Puis il se racla la gorge… « Excusez-moi, mais sauriez-vous où repose Jim Morrison ? Et voici qu'elle répondit : « Le leader des Doors ? »  « Lui-même enchaîna-t-il en déglutissant…

           Le silence sépulcral s'approfondit alors puis tout redevint normal. Alors de fil en aiguille et de propos échangés en confidences plus intimes ils en arrivèrent à un accord non verbal, au-delà des concepts.

           Qu'il fût doux le trajet de retour dans les allées de la grande nécropole ! Qu'elle fût joyeuse l'ascension jusqu'à son  6eme sans ascenseur !

           Depuis ils ont continué à se voir et à se revoir. Puis à partager la mansarde dont la modestie leur tient chaud au cœur. Chaque soir ils dominent la ville et son agitation coutumière. Chaque matin ils prennent une douche avant de plonger dans la vie trépidante de la capitale. Et les années passent. Et la terre tourne. Mais qu'importent les aléas et les turpitudes quand on a trouvé l'essentiel.

 

                                                Le Chesnay le 22 février 2015

                                                Copyright Christian Lepère

 

"Bacchanale champêtre" - détail

"Bacchanale champêtre" - détail

Demain

sera-t-il faste ou grognon?

Allez donc savoir...

Et quel sera mon propos?

On verra bien...

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Published by L'imaginaire
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