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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 12:45
"Le perchoir" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1992

"Le perchoir" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1992

Toussaint

 

              Jadis c'était un chemin défoncé. Plein d'ornières et raviné par la pluie. Maintenant il est goudronné mais toujours aussi étroit. Pas très long il monte vers le cimetière et je l'ai bien souvent parcouru pour accompagner des proches ou des amis vers leur dernière demeure. Peu fréquenté à l'ordinaire il connaît un regain de fréquentation en ces temps de Toussaint.

              Avant il menait vers les énormes sapins qui montaient la garde au portail. C'était assez rassurant. On se sentait accueilli et protégé par leur haute silhouette. Mais le progrès est implacable et pour pouvoir manœuvrer dans ce cul-de-sac avec nos automobiles il fallait faire de la place, dégager le terrain et éliminer tout vain obstacle. D'ailleurs ces conifères étaient bien vieux et pouvaient devenir dangereux en attirant la foudre.

              Mais le passé est là, tapi dans les replis du  temps. C'était avant, bien avant quand le temps ne s'écoulait pas et que tout survenait dans l'immédiat : soleil et pluie, joie et chagrin se suivant et se chevauchant sans cesse.

              A cinq ans j'ai retrouvé ma grand-mère gisant dans le jardin, par un beau jour de septembre. Au milieu d'un carré de légumes. En compagnie de mon complice  Norbert dit Nono  tout décontenancés nous avions couru chercher pépé Louis. Arrivé en grande hâte il n'avait pu constater que l'irrémédiable. D'ailleurs le docteur lui avait ensuite confirmé  que mémé Léonie était morte debout avant de s'écrouler, sans souffrir. Elle était nettement plus âgée que lui qui voyait sa paisible retraite à la campagne se transformer tout à coup en un désert bien vide où il allait survivre de longues années.

              J'avais cinq ans, je le confirme et une sensibilité digne de cet âge, pas encore sous contrôle de l'intellect et non soumise à la raison. Le monde était magique, peuplé d'extases mais aussi de bruit et de fureur, d'accablements instantanés suivis d'ivresses inexplicables. Tout prenait vie et s'imposait sans vergogne. Et rien n'était soumis au contrôle tatillon de la raison. Le monde était un conte de fées pour le meilleur et pour le pire. Sans queue ni tête, réduit à l'évidence du moment avec ses hauts-plateaux de joie irradiée et ses gouffres terrifiants de tristesse.

               Par la suite j'allais vieillir et commencer à me poser des questions. L'âge de raison, c'est à dire sept ans pour la sagesse populaire me transformerait en un penseur. Un méditatif autocentré, un qui a du recul et qui ne s'en laisse pas compter. En gros un raisonneur qui veut tout comprendre, tout expliquer et de préférence avoir toujours raison. C'était inévitable ! Il fallait en passer par là. Mais ce n'était pas du goût de tout le monde. Et l'on considérait comme un peu curieux cet enfant trop sage, trop réfléchi et qui observait le monde avec un recul un peu suspect au lieu de s'ébattre avec insouciance comme faisaient ses petits camarades.

              Mais j'en reviens au cimetière et au chemin qui y conduit. A l'enterrement de ma grand-mère le corbillard tiré par un cheval cahotait dans les ornières suivi par les proches tout tristes et la foule des autres de sentiments plus mêlés. Me reviennent des souvenirs violets et mauves comme ces rubans pleins d'inscriptions qui ornent les couronnes de fleurs. Déjà dans la pénombre de la maison en deuil des couleurs irradiaient ou palpitaient doucement. A la fois douces et chargées d'effluves. Pleines de résurgences d'un passé plus ancien. Du violet déjà cité parce que spécialement intense, mais aussi d'autres plus fugaces allant jusqu'à l'outremer suggérant des espaces infinis.

              Mais me voici à nouveau, ici et maintenant au seuil du cimetière. Comme il se doit la vieille grille grince plaintivement en pivotant sur ses gonds rouillés. Il faut la pousser fort mais en ménageant ses forces pour monter l'allée dont les graviers roulent sur les semelles rendant l'allure incertaine. A droite le puits, pas très profond et plein d'une eau impropre à la consommation mais digne d'abreuver les fleurs. Puis je chemine pour faire le tour traditionnel de ce petit enclos provincial. IL est à ce moment tout illuminé par les chrysanthèmes qui le font vibrer de couleurs chatoyantes sous le soleil violent d'une éclaircie.

              Profitons-en, ça ne saurait durer car bientôt tout va sombrer dans le soir qui chemine de colline en colline en suivant la vallée. Le couvercle va se refermer. La nuit va tout engloutir dans son amnésie bienveillante. Tous regrets apaisés elle va faire la nique aux remords et accorder son pardon.

              Avant de sortir je scrute une fois de plus les dates sur les pierres tombales. Je revérifie celles de mes parents et grands-parents. Je recalcule les écarts et qui a vécu plus ou moins longtemps avant et après la perte de l'autre...De toute façon c'est pour me rassurer et il est clair que d'ici peu j'aurai à nouveau tout oublié. Jusqu'à la prochaine fois si prochaine fois il y a. Car après tout rien n'est jamais certain. Mais c'est la vie qui continue puisqu'elle ne sait faire que ça, que ça nous plaise ou non...

 

                                                           Le Chesnay le7 novembre 2014

                                                           Copyright Christian Lepère

"Le perchoir" - Détail

"Le perchoir" - Détail

"Le perchoir" - Détail

"Le perchoir" - Détail

Les jours se suivent

en file indienne...

Où en serons-nous

la prochaine fois?

 

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Published by L'imaginaire
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