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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 07:26
"Perplexité" - huile sur panneau - 22 x 27 cm - 2007

"Perplexité" - huile sur panneau - 22 x 27 cm - 2007

Quand on a la santé

 

          Depuis bien longtemps j'observe et je cherche à comprendre les mécanismes dirigeant le monde. Sans oublier tout ce qu'il comporte y compris nos propres existences.

            J'avoue que le destin vient de me combler. Des circonstances plutôt anodines, du moins sans gravité excessive viennent de me faire fréquenter le monde hospitalier. C'est d'un banal affligeant et tout un chacun doit passer par cette case à diverses reprises dans le Grand Jeu de l'Oie de l'existence.

            Voici donc l'enchaînement. Depuis des années des problèmes de circulation me font problème dans la jambe droite. D'abord on y remédie en portant une chaussette de contention qui facilite le retour veineux. Puis on progresse avec le bas qui remonte plus haut. Parfois un caillot de sang se forme et bloque la circulation. Il faut alors faire usage d'anticoagulant pour le dissoudre.

            Tout cela reste anodin, le seul ennui étant de ne pouvoir s'ébattre plus librement et d'avoir à se faire des piqûres d'anticoagulant au-dessous du nombril pour pouvoir revenir à un état normal. Ensuite il y a la possible récidive. Une fois, deux fois, trois fois. A ce moment la coupe est pleine et l'on prend de grandes décisions. Éradiquer la veine saphène fautive et supprimer le problème à la source. La décision est prise, le chirurgien favorable, l'intervention envisageable. C'est compter sans la malice d'un sort adverse. Quatre jours avant l'opération une phlébite se déclare, obstruant la veine et me condamnant à me présenter aux urgences  un dimanche matin pour y recevoir les soins nécessaires. C'est jugé assez grave et on ne m'autorise à retourner chez moi que le lendemain après avoir prévenu le chirurgien qui ne peut plus opérer dans ces conditions défavorables.

            Dieu merci il fait beau et la campagne m'attend pour tout l'été. Simplement il n'était pas prévu qu'un traitement serait nécessaire pendant trois mois au minimum et peut-être un peu plus…

            Dès la rentrée, visite à la phlébologue, personne aimable et conviviale qui ne saurait trop m'encourager à envisager l'opération dans les meilleurs délais. Donc examens, analyses, doppler par résonance et le meilleur des techniques de pointe actuellement en service.

            Il ne reste plus qu'à revoir le chirurgien, puis l'anesthésiste en priant mon saint patron pour que l'épisode précédent ne se renouvelle pas.

            Enfin l'opération a lieu. L'hôpital est très grand, parfaitement agencé et comporte de nombreux services. Tellement nombreux en vérité qu'une organisation tatillonne et d'une grande précision  technique est indispensable pour gérer la fantaisie humaine et ses aléas.

            Prise en charge, formalités, questionnaires exhaustifs, il faut répondre à toutes les demandes et faire face à des situations imprévues tout au moins si l'on ne fait pas partie d'un  personnel pour qui c'est la routine la plus évidente, et qui pourrait se montrer importuné par le néophyte qui débarque avec ses gros sabots. Il est vrai qu'on s'accoutume à tout et que bientôt on va déambuler de couloir en service et d'ascenseur en escalier sans de vaines hésitations qui font trébucher. En un mot on devient familier avant de pouvoir à l'avenir évoquer le bon vieux temps où l'on fréquentait des lieux connus.

            Mais dans un grand hôpital tout est subdivisé, hiérarchisé car chacun et chacune y ont une place précise et des prérogatives qui ne sauraient être outrepassées… C'est indispensable et chaque petit rouage doit accomplir sa tâche avec vigilance, sans déborder sur les attributions d'autrui.

            Mais vous fréquentez comme moi la nature humaine. Nul ne saurait être réduit à une fonction ou à un poste le long d'une chaîne d'assemblage. De plus les brancardiers et les aides-soignantes sont des personnes humaines comme vous et moi. Ils ont besoin de contact et de chaleur et qu'on les tienne pour des semblables, sinon comment pourraient-ils vous écouter vraiment ? Dans ces conditions la politesse réglementaire ne saurait suffire. C'est ainsi qu'un brancardier qui était du service pré ou post-opératoire a réussi à entamer la conversation. Ayant appris que j'étais peintre, artiste et pas en bâtiment, voilà qu'il se lance pour me confier que Wojtek Siudmak est un grand peintre connu pour ses couvertures de livres de science-fiction. L'affirmation était catégorique et j'exprimai mon accord car il se trouve que j'ai été exposé en compagnie de Siudmak pendant de longues années au Musée de l'Imaginaire du Château de Ferrières -en- Brie. Ça ne s'invente pas ! Hasard ? Coïncidence ou synchronicité chère à Carl Gustav Jung ?

            Enfin on me dirige vers le bloc opératoire. Poussé, tiré, manipulé je traverse des zones où règne une activité de ruche fiévreuse ou de fourmilière à la belle saison. Des chariots se croisent chargés de pré ou de post-opérés. L'ambiance est étrange, suractivée mais ordonnée et ressemble à une sorte de meeting ou chacun saurait ce qu'il convient de faire ou d'éviter. C'est comme une fête pleine de personnages costumés avec leurs blouses blanches ou vertes, leurs bras nus parfois tatoués, du blanc au noir en passant par le basané ou au contraire recouverts scrupuleusement pour des raisons d'asepsie drastique. Crânes et chevelures sont variés souvent recouverts d'un bonnet en plastique plus ou moins seyant. Je n'oublie pas les masques respiratoires qui donnent des airs d'insectes bizarres. Ici chacun fait ce qui lui incombe et l'ensemble se déroule sans heurts.

            Enfin on m'endort. Et puis plus rien avant le réveil. « Monsieur...monsieur...C'est terminé ! Comment vous sentez-vous ? »  « Ben, euh... » Dur d'émerger et de réintégrer son rôle de patient. Ça flotte tout autour et petit à petit le monde coagule à nouveau, retrouve sa densité rassurante.   « Même pas mal ! » C'est qu'on est plus sur les champs de bataille napoléoniens où on vous amputait d'une jambe à même le sol après une rasade de gnôle pour le moral et l'aide musclée des copains pour vous éviter toute vaine résistance.

            L'époque est plus douce et c'est d'une voix aimable que l'on vous suggère de quantifier votre douleur de un à dix pour pouvoir y remédier avec des cachets. Pour faire sérieux je réponds un petit deux mais en réalité s’il y a gêne, elle n'est pas douloureuse.

            Je vous épargnerai la suite car maintenant tout va bien après un retour en train. Ah, j'oubliais quand même que sur ce tout petit parcours il y a une correspondance et que les affichages électroniques de voies et d’horaires  ne sont pas toujours très clairs ni très complets. Et comme nous vivons une époque moderne, il n'y a plus aucun employé pour vous renseigner. Restent les autres passagers mais ceux-ci habitués à leurs parcours routiniers  ne savent pas trop si ce train-là va s'arrêter à la station suivante et parfois ce n'est même pas indiqué dans les wagons. Mais c'est sans doute dû à une défaillance électronique du système qui ne saurait se prolonger dans l'avenir. Mais après tout pourquoi voulez-vous rentrer chez vous aujourd’hui alors qu'il fera beau demain, du moins si l'on en croit les prévisions qui pour être établies avec rigueur n'en sont pas moins parfois victimes de perturbations mineures mais imprévisibles.

 

                                                             Le Chesnay le 18 octobre 2014

                                                             Copyright Christian Lepère  

'La vie en rose" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

'La vie en rose" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1989

Et la prochaine fois?

La conjoncture étant particulièrement fluctuante

il est bien difficile

de prévoir...

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Published by L'imaginaire
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