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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 07:16
"L'apparition" - Huile sur toile - 46 x 38 cm - 1988

"L'apparition" - Huile sur toile - 46 x 38 cm - 1988

Lettre ouverte aux uns et aux autres

a propos de l'état du monde

de l'art

 

          L'enseignement traditionnel, figé dans l'optique «  Beaux-Arts » somnolait doucement. On tentait d'inculquer aux enfants des habitudes et des méthodes utiles à de futurs professionnels mais souvent lourdement inadaptées à leur propre niveau. La copie laborieuse de plâtre n'enthousiasmait pas nécessairement les âmes enfantines.

         Comme toujours en pareil cas certains enseignants désapprouvaient et tentaient d'innover. En 1952-54, je me souviens de professeurs au lycée Voltaire à Paris se dirigeant vers plus de créativité et de diversité dans les approches. C'était encore un peu timide mais l'évolution était positive.

          Lorsque je commençai à enseigner en 1965, le mouvement s'était considérablement amplifié et il était entendu que l'enseignement artistique devait ouvrir les jeunes esprits à des approches multiples. Il y avait certes des tâtonnements et les innovations n'étaient pas toujours de franches réussites, mais au moins un équilibre existait entre l'acquisition de connaissances indispensables et l'encouragement à la recherche créative.

         Hélas les sociétés humaines n'évoluent jamais en ligne droite mais selon l'implacable loi du balancier. Après les excès de l'académisme et le passage par un certain point d'équilibre, le dérapage commençait à s'amorcer vers des formes de recherches plus aventureuses préfigurant les dérives actuelles..

        Survint Mai 68. Crise d'adolescence inévitable et excessive comme il se doit. Révolte d'esprits immatures gâtés par une société de consommation tristement utilitaire. L'électrochoc n'était sans doute pas inutile, mais par ses excès même il n'encourageait guère dans la voie d'une évolution harmonieuse. Bien entendu l'irresponsabilité était comme toujours justifiée par les idéaux les plus nobles.

         Les anciens grecs ont je crois bien connu la démagogie. Après l’avoir observée ils l’ont désignée clairement mais cela n’a pas empêché leur civilisation de s’enfoncer dans la décadence avant de disparaître tout naturellement. Comme il est de coutume pourrait-on dire…

           Mai 68 terminé le mouvement de libération était donc bien lancé et il allait suivre sa propre logique.

          Continuant à enseigner et me livrant comme tout un chacun à l'expérimentation je bricolais quelque peu. J'étais jeune, assez enthousiaste et je croyais à la liberté. En toute logique il ne me restait plus qu'à attendre les suites et les conséquences. Elles ne manquèrent pas de survenir. Je dus constater que sincérité et naïveté sont parfois bien proches et qu'avec les meilleures intentions du monde on peut se tromper lourdement. Mais cela seul le temps peut le confirmer. Et c'est ce que depuis toujours on appelle l'expérience. Qu'on me permette au moins de regretter mes erreurs.

        Conseiller pédagogique j'eus à plusieurs reprises à accueillir des groupes de stagiaires de l'E.N.S.E.T. Déjâ, avec le recul leurs vues me paraissaient parfois un peu surprenantes,mais je continuais à croire au progrès.

          Pendant ce temps la "révolution" continuait sa progression irrémédiable, libérant tout et tous. Les anciens contestataires se plaçaient dans l'existence et accédaient a des postes de responsabilité. Comme il est normal ils ne voulurent pas avoir l'air de se renier et en arrivèrent à tenir de grands propos sur la créativité tout en assurant leur propre promotion par le biais de l'intégration aux hiérarchies en place.

          C'est ainsi que l'on en arriva à cette subversion bien particulière qui consiste à tenir des propos libertaires à partir de positions officielles qu'il serait bien dangereux de laisser contester. Ubu rode dans les coulisses. Son apparition en scène ne saurait tarder.

          Elle ne tarda donc pas. Forts d'avoir infiltré les milieux culturels jusqu'aux plus hauts niveaux par l'intermédiaire de galeristes riches et influents, de directeurs de musées et de critiques d'art éminents, « L’Art Contemporain » pouvait commencer à régner en maître. Ignorés de la grande majorité et adulés par les snobs et les spéculateurs ses principaux représentants purent ainsi s'installer dans de confortables positions. L'académisme officiel de la seconde moitié du 20° siècle était né et faisait régner sa loi. Soutenu subventionné et imposé par le Ministère de la Culture, il devenait incontournable. Pour faire bonne mesure il ne restait plus qu'à assurer sa promotion par l'intermédiaire de l'enseignement. Cette dernière stratégie fort efficace fut donc mise en  œuvre et petit à petit l’on fit comprendre aux enseignants où étaient l'avenir et le salut.

           Comme certains faisaient un peu la sourde oreille et s'attardaient avec une complaisance suspecte sur des notions désormais bien désuètes, on insista un peu pour qu'ils perdissent leurs oeillères. Non, désormais la liberté ne pouvait plus s'embarrasser de contraintes, de règles et de limites. Ainsi donc toute transmission de savoir devenait suspecte, réductrice, pour ne pas dire castratrice par essence.

       Parler de perspective était digne d'un petit bourgeois que seule l'apparence sottement photographique des choses peut rassurer. S'aventurer dans des exposés sur les lois physiologiques de la perception des couleurs, justifiant la notion d'harmonie colorée était encore plus douteux. Et pourquoi ne pas parler de bon goût tant qu'on y était?

            Donc élaguons et soyons libres. A l'heure actuelle ce processus ne cesse de s'étendre. Qui pourrait l'arrêter? Les anciens, ceux qui commencèrent à enseigner avant Mai 68 partent à la retraite. A l'instar des poilus de 14-18 leur nombre ne peut que diminuer irrémédiablement. Quand aux jeunes, comment pourraient-ils contester? N'ayant rien connu d'autre, formés dans un flou savamment entretenu, comment pourraient-ils réinventer ce qu'on ne leur à pas transmis et dont on leur a dit que c'était tout à fait obsolète? Car il ne faut pas s'y tromper, ce sont les fondements même de toute création plastique qui ont été radicalement remis en cause.

       Jadis, dans les époques reculées,il y avait un art sacré. Reposant sur des lois et des codifications traditionnelles jmposées, il semblait aller totalement à rencontre de la créativité individuelle. Or, curieusement,c'est au coeur de ces époques de "dirigisme" que de grandes oeuvres ont été réalisées. Qu'il s'agisse de sculpture égyptienne, de peinture chinoise, de mandatas tibétains, d'oeuvres "primitives",dans chaque cas force est de constater que loin d'avoir nui à la créativité les règles imposées n'ont fait que la rendre plus vivace, comme si l'esprit humain avait besoin de contraintes pour pouvoir se surpasser.

          Depuis tout a changé. L'évolution des techniques et des mentalités, la perte du sens du sacré, le rejet de la transcendance ont contribué à l'émergence de ce monde plat et privé d'âme où la recherche effrénée du gadget est censée meubler les loisirs d'existences vouées par ailleurs à la production et à la consommation. Ni Dieu ni maître, plus de lois,  plus de règles. Ne restent plus que les désirs personnels s'épanouissant en pulsions variées (ô combien changeantes et contradictoires) et la course effrénée à l'affirmation égotique. Dès lors tous les moyens sont bons. La seule chose qui importe est d'arriver à imposer par n'importe quels moyens, mais de préférence publicitaires et démagogiques une vision qui se voudrait irréductiblement personnelle.

            Nous voilà condamnés à l'originalité à tout prix. Ce qui, en bonne logique, de par le jeu des opposés réduit le niveau général à une affligeante médiocrité. Car qui veut faire l'ange fait la bête. Qui veut affirmer délibérément son originalité se condamne à n'être qu'une caricature de soi-même.

Voilà où nous en sommes et cet état des lieux est un peu consternant, même si l'évolution aberrante de notre monde l'a rendu inévitable. Quel avenir souhaitons nous donc pour nous mêmes et nos descendants?

         Bien sûr certains diront que l'histoire du vingtième siècle fut exceptionnellement riche en péripéties et que tous les excès prouvent au moins qu'il s'est passé quelque chose et que l'on a tenté hardiment de nouvelles aventures. Sans doute, mais si l'heure du bilan approche, peut-être faut-il voir les choses en face et constater que le résultat actuel ressemble beaucoup plus à un naufrage qu'à un épanouissement.

           Serait-il juste de terminer sur une note aussi pessimiste? Non, sans doute ,    car malgré tout la critique des acquis et la contestation des valeurs du simple bon sens est compensée nécessairement à un niveau plus profond. Un monde nouveau va surgir sur les décombres de notre civilisation à bout de souffle.

            Après s'être succédées .contestées puis remplacées dans un rythme de plus en plus rapide les "avant-gardes" culturelles vont enfin apparaître pour ce qu'elles furent : de grandes exploratrices d'impasses et de culs-de-sacs en tous genres. Même si elles furent persuadées à chaque fois d'avoir enfin trouvé la voie de la connaissance et de la liberté. Triste carnaval, agitation stérile,hochets pour snobs intellectualisations.

            Mais on a le monde qu'on mérite et après tout personne ne nous a forcés à venir vivre dans cette période chaotique de l'humanité. Donc nous y sommes. A qui la faute? Il ne nous reste plus qu'à attendre en essayant tout au moins de ne pas rajouter à la confusion. Celle-ci n'a nul besoin de notre aide pour proliférer dans tous les domaines du possible, notamment dans ceux de l'art et de l'enseignement.

            Mais au fait, ne serait-ce pas Rimbaud qui a dit : "science avec patience, le supplice est sûr." alliant dans un moment d'effrayante lucidité l'intuition mystique à la vision existentielle. Mais la roue continue de tourner et que cela nous plaise ou non, il ne nous reste plus guère le temps de nous affoler. D'ailleurs à quoi bon...

                                                                     Le Chesnay le 29 Mars 1997

 

                                         ==========================  

                

       Ce texte a été écrit en 1997. Je ne le renie nullement. J’avais déjà abordé les problèmes artistiques et l’évolution de l’art moderne dans plusieurs articles toujours présents sur ce blog et visibles en tapant  un numéro choisi dans la liste suivante :

 

N° 12     « Squelette et concept » le 6 juillet 2010

N°15     « Hommage à Pablo » le 8 août 2010

 N°28      « Histoire d’un naufrage » le 24 décembre 2010  et comprenant :

N° 29    «  Cubisme » le 1 janvier 2011

N° 30    «  Installation » le8 janvier 2011

N° 31    « Cézanne » le 17 janvier 2011

N° 32    « Matisse » le25 janvier 2011

N° 33    « Notions d’éthique » 2 février 2011

N° 34    « Van Gogh » le 7 février 2011

N° 35    « Abstraction » le 15 février 2011

N° 36    « Récupération et détournement » le 20 février 2011

N° 37    « Marcel Duchamp » le 27 février 2011

  N°   41     « Abstraction et créativité »   le 10 avril 2011

  N°   50    « Hommage à Photoshop »   le 30 juin 2011

  N°   54     «  L’art de l’imaginaire »   le 1 août 2011

  N°   99     «  Propos sur l’art n’engageant que… »   le 3 août 2012

  N° 122     « Confidences d’un électron libre »    le 24 janvier 2013

  N° 147     « Mais où vont-ils chercher tout ça ? »   le 23 juillet 2013

 

 

"De la plus haute tour" - huile sur toile - 100 x 81 cm - 2008

"De la plus haute tour" - huile sur toile - 100 x 81 cm - 2008

 

Retour à la vraie vie

 

La prochaine fois

Je vous parlerai d’un  petit voyage culturel récent

 

« Plus loin que les volcans éteints »

     

 

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Published by L'imaginaire
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