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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 16:57
"Le fin connaisseur" - huile sur toile - 65 x 54 cm -2006

"Le fin connaisseur" - huile sur toile - 65 x 54 cm -2006

 

Auguste en son jardin

           

            D’un revers de main Auguste s’essuie la moustache Il vient de se désaltérer. C’est qu’il fait chaud et lourd. Au loin l’orage semble se rapprocher et l’air est pesant. C’est sûr ça va craquer !

            Tout à l’heure il ira boire un canon à l’auberge pour se refaire une santé. Avec les vieux de la vieille. Ceux dont les ancêtres ont fait Verdun. Ah… Verdun ! Le chemin des Dames et la croix de guerre qui surveille la grande pièce, protégée par une vitrine pleine de chiures de mouches.

            C’était le bon vieux temps quand même ! Même si on n’était pas sûr de serrer la main d’un camarade le lendemain pour cause de décès accidentel de l’autre ou de soi-même. Et puis parfois la main était bien là mais elle émergeait d’un tas de boue en compagnie d’objets hétéroclites difficilement reconnaissables. Tiens ! Un des godillots à Marcel ! Mais ne serait-ce pas la pipe de l’adjudant chef ?

            Pépé Gustave, le géniteur d’Auguste est mort depuis longtemps d’une overdose de blanquette de veau. Car il en raffolait après avoir échappé à une fin plus glorieuse. Mais la blanquette plus très fraîche à une époque où on n’avait pas de frigo, lui avait flanqué un bacille particulièrement virulent. Et c’est sournois ces saloperies ! De fièvre en délire il avait agonisé assez longtemps pour en profiter avant de se retrouver mort sans savoir pourquoi. Sans savoir pourquoi ? Peut-être…Mais pas sans avoir connu la Madelon. Vous savez, celle qui vous redonnait le moral en n’étant pas sévère et qui riait : « C’est tout ce qu’elle sait faire… » quand on lui chatouillait la taille ou le menton…

            Donc Auguste bêche son jardin et c’est très bien ainsi. Sa progression est lente mais inexorable. Décimètre après décimètre. C’est qu’il aime le travail bien fait. Avec lui les mauvaises herbes et les vilains cailloux n’ont pas leur chance. Remuant la terre méticuleusement il en extrait tout corps étranger et concasse les mottes en fines particules. Là une racine émerge. Il s’en saisit. Là c’est un morceau de brique ou de tuyau d’arrosage. Parfois une vieille pièce de monnaie avec un trou au centre. Parfois même un boulon rouillé échappé du terrain vague anciennement lieu de dépôt du ferrailleur local et qui jouxte le jardin.

            Inlassable il progresse. Bien sûr il est pacifique et ne cherche à nuire à personne. Pourtant son action inexorable nuit fort aux habitants du terrain : les vers de terre qu’il récolte dans une petite boîte de bêtises de Cambrai pour aller ensuite à la pêche. Les larves diverses blanchâtres ou grises. Les œufs de fourmis et tout ce petit monde qui s’emploie à régénérer le sol fertile en décomposant les débris et les restes des saisons précédentes.

            Auguste n’est pas mécontent. Il progresse et bientôt il pourra creuser de petits sillons dans la terre fraîchement retournée pour y semer des graines ou y replanter de plus conséquentes végétations. Va-t-il repiquer des salades ? Ou planter des asperges ? Ce sera selon l’inspiration du moment et les propositions du marchand.

            Mais sous ses pieds des drames se sont déroulés. Des lombrics qui se croyaient à jamais à l’abri des prédateurs dans leurs galeries souterraines ont été massacrés comme à Verdun les poilus dans les tranchées. Une fourmilière entière pourtant discrète et inoffensive a été anéantie, génocidée. Pour la simple raison qu’elle était là et que le terrain avait été acheté par le père d’Auguste, pépé Gustave lui-même qui en signant un acte notarié n’avait pas prévu de clauses particulières pour d’éventuels squatters.

            Enfin Auguste a des principes. Sans être écolo il sait tout ce qu’il doit à la nature. Ainsi l’emploi des herbicides lui répugne. C’est à la main avec ses grosses patoches qu’il arrache à la base, avec toutes les racines les petites pousses qui deviendraient d’horribles chiendents. Egalement les frêles tiges qui se propageraient en un roncier impénétrable ou un champ d’orties aux charmes agressifs. Même si ces dernières peuvent faire d’excellentes soupes quand on sait s’y prendre.

            Donc pas de Roundup ni d’autres produits miracles créés par Monsanto pour notre plus grand confort. Mais parfois on est rattrapé par le progrès. Ainsi le jour où le voisin, pourtant paisible retraité, avait vu sa belle pelouse verte et plate envahie par des taupes. Auguste avait du à son corps défendant, mais heureusement de loin, assister aux tentatives d’extermination par des moyens modernes.

            Des cartouches de poudre ayant été achetées par correspondance, il restait ensuite à les enfouir dans les entrées de terriers soigneusement repérées avant de provoquer l’explosion et la solution finale. Les autres orifices connus ayant été condamnées les émanations toxiques allaient ensuite se répandre dans les galeries. Et à coup sûr ne laisser aucune chance aux petits rongeurs terrorisés et réduits à l’état de cadavres inertes dont la décomposition ne pourrait qu’enrichir  le sol pour le plus grand bien de la pelouse. Toujours aussi verte et plate. Hélas si l’intention était sans appel ses effets se révélèrent aléatoires. Car les taupes ont des réseaux souterrains multiples et des issues de secours cachées. Il fallut donc renoncer à cette solution radicale  mais soumise à des aléas conjoncturels. Et le voisin, toujours paisible retraité n’eut plus qu’à ronger son frein en attendant de tomber dans le journal gratuit de petites annonces sur une éventuelle autre solution miracle.

            Mais Auguste est un sage. Il sait que la nature a ses lois et ses coutumes, ses saisons et ses récurrences. Il sait qu’il en fait partie et qu’un jour il lui faudra, comme les taupes, rendre au sol fertile les molécules et les protéines qui constituent actuellement son enveloppe biologique.

            Alors en attendant il s’apprête à goûter la paix  de cette belle fin de journée. Car le jour tire à sa fin et l’orage s’est enfin éloigné, grondant encore faiblement dans les lointains. Le voila donc paisible avec le sentiment du devoir accompli. Au moins pour cette fois-ci car demain il faudra bien finir la tâche inachevée et continuer de bêcher ce modeste terrain dont il a hérité.

 

                                                          Le Chesnay le 11 mai 2014

                                                          Copyright Christian Lepère

 

 

"Le papy d'Annie" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2004

"Le papy d'Annie" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2004

 

La prochaine fois

Il sera encore question de nature

mais tout n’y est pas toujours

du vert le plus tendre.

 

« Proies et prédateurs »

vous parlera

de l’implacable lutte pour la vie.

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Published by L'imaginaire
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