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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 07:28
"Les pilleurs d'épaves" - gravure à l'eau-forte imprimée sur Arches - format: Demi-Jésus - 1981

"Les pilleurs d'épaves" - gravure à l'eau-forte imprimée sur Arches - format: Demi-Jésus - 1981

 

 Perceptions alambiquées 

 

 

            L’ordinateur cérébral dont nous disposons est assez performant. Tout au moins lorsque tout va bien, que nous sommes à jeun et libre de toute addiction à des substances illicites ou des idéologies non moins perverses. Encore faut-il qu’un usage judicieux, et ce dès le plus jeune âge  lui ait permis de développer ses structures et ses circuits  au mieux de ses possibilités. L’importance d’un apprentissage habile est aussi indispensable  pour l’organe que pour ce qui l’habite et qui va en faire usage. Parler de circuits peut nous mettre mal à l’aise mais pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit. En permanence des influx nerveux parcourent notre substance cérébrale passant de synapse en synapse pour véhiculer l’information d’un neurone à ses complices et créer des réseaux, des résonances, des rappels laissant même des traces moins fugaces et « provisoirement définitives » qu’on évoquera ensuite comme des souvenirs.

         A chaque instant des informations circulent, rebondissent, se neutralisent ou coopèrent pour former des pensées plus complexes ou plus finement adaptées. Bien entendu cela fonctionne en bien et en mal, pour le meilleur et pour le pire. De la pensée la plus abstraite, du concept le plus désincarné jusqu’au ressenti le plus intime et le plus viscéral. En réalité tout passe par la machinerie cérébrale car nous sommes bien incapables de prendre conscience du monde et de sa sensualité autrement que par l’intermédiaire de l’ordinateur biologique. Tout se passe comme si la conscience universelle, unique et infinie avait besoin d’un outil pour multiplier ses perceptions d’elle-même. Comme si elle voulait rajouter au monde réel qui nous entoure une multitude d’images  qui sans le corps et ses perceptions sensuelles n’existeraient pas. Du monde nous ne percevons que des images, jamais la réalité extérieure telle qu’elle est. Quand je parle d’images c’est évidemment très incomplet. Notre quotidien comporte aussi les sons, la musique, les parfums et les saveurs et même la sensualité la plus viscérale.

         Peut-être vous souvenez vous avec délices et nostalgie de cette saveur fruitée d’une belle soirée d’automne aux confins de la Bourgogne, de cette sensation douce du sable tiède sous les pieds nus au long d’un golfe clair, de l’immersion dans la mélodie d’une complainte irlandaise qui vous travaillait l’âme et vous appelait au loin, au par-delà du plus loin.

         Fort bien, mais tout cela c’est du fait maison, du fabriqué sur place, du créé pour les besoins les plus personnels. Cela voudrait-il dire que nous sommes seuls, isolés irrémédiablement dans notre monde intérieur, sans contact avec nos proches ? Oui et non. Oui parce que le film que nous nous projetons, chacun pour soi au centre du sanctuaire le plus intime ne peut pas être le même que celui du voisin le plus sympathique, de la voisine la plus chaleureuse et conviviale, ni de l’agent de police, ni du chef de l’état. A cet égard c’est irrémédiable. Mais on peut aussi répondre non. Car après tout nous sommes des humains, issus de l’évolution de la vie sur cette planète, et à ce titre personne n’a rien inventé. C’est contraint et forcé que nous sommes arrivés au monde avec un organisme humain. Ses caractéristiques et ses possibilités nous ont été aimablement attribuées sans nous demander notre avis. Et je peux vous dire que si j’avais pu émettre des réserves, je n’aurais sans doute pas tout à fait les mêmes possibilités actuelles. Sans aller jusqu’aux Super Pouvoirs des Super Héros je crois que j’aurais souhaité améliorer le projet. Mais voila c’est comme ça ! Et il faut faire avec.

         L’autre face de cette contrainte, c’est que sans être identiques, nous sommes quand même conçus suivant les mêmes plans de base. Après tout un chat est un chat ! Alors rassurons nous, étant équipés en gros des mêmes récepteurs, des mêmes transmetteurs, du même influx nerveux et de structures cérébrales très organisées pour un câblage humain devant élaborer une vision normalement humaine. Il existe donc une perception matérielle objective, même pour les illusions d’optique !

         Le plus lamentable des cancres se réchauffant au fond de la classe près du radiateur verra la salle et ses petits camarades en perspective. Aussi objectivement qu’un appareil photo. Et cela ne lui posera aucun problème. Son cerveau pourtant un peu lent, selon les dire du professeur des écoles est malgré tout capable d’interpréter les informations optiques fausses qu’il perçoit pour se faire une image du monde  utilisable pour pouvoir vivre sans trop de problèmes. Ca ne l’empêchera pas de jouer au ballon dans la cour ou même d’envoyer des petits parachutistes découpés se coller à l’aide de boulettes de papier mâché au plafond de la salle d’étude. La sonnerie venue il sera même capable de traverser la rue sans se faire écraser…

         Donc, même si ses yeux le trompent, le voila apte à déjouer les pièges des apparences. Mais j’en reviens au ballon car je suis assailli par les souvenirs de mon fils qui, avant de pratiquer le basket avec aisance à l’adolescence  a eu bien du mal a maîtriser la coordination nerveuse de la main et de l’œil et le calcul anticipé des trajectoires quand il était petit. Or son jeune âge avait été celui d’un enfant parfaitement normal se développant de façon toute naturelle.

         Le cocasse de la chose est que disposant de mécanismes traducteurs hyper sophistiqués pour percevoir  le monde matériel, nous n’en avons ordinairement aucun soupçon. A tel point que pour le berger d’Arcadie ou le pêcheur breton tout est merveilleusement simple. Jusqu’à ce que l’âge ou la maladie viennent remettre en question toutes ces belles  et  bonnes certitudes.                                                                                                                                                                         

Voire, entendre, goûter des saveurs, se laisser bercer par les vagues ou réchauffer par un doux soleil sont de telles évidences. Et pourtant le coquelicot n’est pas rouge et la rose n’a pour elle-même aucun parfum…Toutes ces belles et bonnes choses sont fabriquées par notre propre équipement perceptif. Les mauvaises et les saumâtres aussi, d’ailleurs. C’est pour cela que je vous ai  dit

quelques mots sur le sujet.  Car après tout cela relativise et que sans ces quelques évidences on risquerait de se prendre au sérieux. Ce qu’à Dieu ne plaise comme dirait le dévot qui vous voudrait du bien et s’inquièterait pour le salut de votre âme.

 

                                             Le Chesnay le 5 avril 2014

                                             Copyright Christian Lepère

 

 

"Les pilleurs d'épaves" - Détail

"Les pilleurs d'épaves" - Détail

 

           

La prochaine fois

après ces considérations

complexes

par souci humanitaire

je vais vous emmener à la campagne

pour vous refaire une santé

avec :

« Auguste en son jardin »

 

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Published by L'imaginaire
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