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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 07:09
"Embouteillages" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2005

"Embouteillages" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2005

Etats incertains

(Les aventures de Charles Edouard)

 

            Charles Edouard se réveilla et il n’était pas bien. Dans sa tête ce n’était que flottement et dérive. Un vague sentiment d’incomplétude lui tenait lieu de toile de fond et des pensées confuses y dérivaient au fil d’une eau saumâtre.

            Pourtant il était sobre et n’avait pas commis d’excès. Il n’avait pas été en boîte pour s’éclater. Il n’avait pas regardé la télé au risque de se laisser séduire par les propos péremptoires et définitifs de politiciens magouilleux s’entre apostrophant et se coupant brutalement la parole. Il ne s’était pas laissé aller à des rêveries incertaines. Il ne s’était pas laissé subjuguer par de la com gouvernementale ou d’opposition. Non, rien de tout cela. Il n’avait même pas jeté un coup d’œil sur une émission commémorative. Il ne s’était pas laissé expliquer comment l’humanité s’était  précipitée dans deux guerres mondiales débouchant sur des conflits périphériques qui à leur tour avaient justifié quelques génocides locaux mais fort efficaces. Car il faut bien assurer la continuité de l’intolérance et fournir de solides raisons aux bonnes volontés voulant qu’enfin le calme règne.

            Mais non ! Rien ! Rien de rien ! Il s’était couché à l’heure sans même faire de mots croisés. C’est dire si il s’était assoupi comme un nourrisson. Et pourtant à plusieurs reprises il s’était réveillé. Et à chaque fois il avait vu luire les petits chiffres rouges du radio réveil. A deux heures et seize minutes il s’était dit qu’il avait encore le temps de compléter sa nuit. Il se rendormit donc pour se réveiller en sursaut plus tard à deux heures dix huit minutes. Bizarre… Plus tard, encore plus tard il constata qu’il était deux heures vingt minutes et trente cinq secondes. Pourtant la première fois, je veux dire à deux heures seize, il avait été surpris. Déjà ! S’était-il dit, comme si se réveillant d’une anesthésie il avait été surpris de se retrouver si tard. Comme quand on se réveille le lendemain de la veille sans en avoir eu connaissance. Et qu’une infirmière bienveillante vous assure que tout va pour le mieux dans le meilleur des services d’urgence  possibles

            A nouveau Charles Edouard s’assoupit et fit plusieurs rêves. C’était étrange car passant d’un état à l’autre de façon transitoire et progressive il ne savait plus où s’arrêtait le songe et où commençait la réalité concrète et par quel obscur glissement il avait glissé d’un monde à l’autre.

            Les petits chiffres rouges de son radio réveil luisaient dans l’obscurité. Il était trois heures quinze ! Et tout à coup il réalisa que l’éternité avait précédé ces chiffres apparaissant ici et maintenant ! C’est l’éternité qui nous a conduit jusqu’à trois heures quinze ! Et c’est l’éternité qui va suivre…Une autre éternité qui débute maintenant, toute aussi éternelle que la précédente qui pourtant en occupait déjà la moitié !

            Je ne voudrais pas vous inquiéter outre mesure mais c’est pareil pour l’espace. Sur une photo en perspective les rails du chemin de fer qui s’éloignent finissent par se rejoindre à l’infini. Mais si l’on regardait derrière soi, ils continueraient à s’écarter ? Allons soyons sérieux. Je suis le centre du monde et tout rayonne autour de moi. Tout se précipite vers l’infini en toutes directions. Mais alors moi ?

            Voila où il en était. Certes des pensées plus anodines parcouraient ses circuits neuronaux. « Que vais-je faire de mon temps libre après avoir assuré le nécessaire et le convenable ? » « Comment vais-je me vêtir et me coiffer ? Et que dire à Marie Charlotte dont j’ai oublié de fêter l’anniversaire en lui offrant un petit cadeau festif qui fait si chaud au cœur ? Pourtant je l’avais acheté il y a peu au Monoprix de Bécon les Bruyères et je l’avais noté sur mon agenda… ». Mais voilà, la vie est compliquée et ce n’est que le lendemain qu’il s’en était souvenu quand Marie Charlotte l’avait reçu sans effusions. Pauvre Charles Edouard ! Mais déjà d’autres pensées se bousculaient dans sa tête égarée. Il faut dire que la télé y mettait du sien, étalant sous ses yeux effarés les magouilles les plus politiciennes pro ou anti européennes. Avec en plus les alliances les plus hasardeuses entre partenaires sympathisants mais néanmoins concurrents et hantés par le désir de prouver qu’ils étaient les meilleurs ou plutôt les seuls.

            Mais il faut être réaliste. Alors comment trancher, Poutine est-il un assoiffé de pouvoir voulant restaurer un empire soviétique qui lui devrait tant ? Ou un héros libérateur de minorités qu’on voudrait priver d’une culture slave        où elles sont nées ? Et si douce à leur âme ? Allons rien n’est simple et si les autres n’étaient pas que de petits anges ? Mais des fanfarons poltrons spécialistes de l’esbroufe ? Et si ? Mais tout est si complexe et si enchevêtré. D’ailleurs les nations et les peuples ont aussi un subconscient qui leur cache bien des choses pour arriver à ses fins…Donc Poutine il y a. Et en face il y a les autres dont les intentions ne sont pas toujours très claires et qui d’ailleurs cultivent des opinions divergentes. Bien que tous aient besoin du gaz russe pour faire cuire leur modeste repas. Car il faut vivre ! Et l’amour et l’eau fraîche n’y suffisent pas.

            Mais Charles Edouard commence à se sentir las. Je vois que ses paupières se font lourdes. Peut-être n’a-t-il pas eu sa ration de sommeil réparateur. Peut-être ses neurones affaiblis sont-ils en train de se croiser les bras et de disjoncter par manque de glucose. A moins que le mal ne soit plus profond.
D’ailleurs rien ne prouve qu’un petit somme réparateur ne va pas se transformer en un cauchemar débilitant. A moins que d’états seconds en dérives non contrôlées il ne passe par des états intermédiaires qui, comme le nom l’indique ne sont que des transitions menant vers d’autres états tout aussi incertains. Et cela indéfiniment. A tout jamais…A tout jamais…Car j’ai bien peur que le vieux trente trois tours en vinyle ne soit rayé et qu’il faille passer à autre chose.

 

                                                     Le Chesnay le 18 avril 2014

                                                     Copyright Christian Lepère

"Salle d'attente" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2010

"Salle d'attente" - huile sur toile - 73 x 60 cm - 2010

 

La prochaine fois…

 

je persiste et je signe

avec :

 

« Perceptions alambiquées »

Et si  ça vous paraît pesant

vous n’êtes pas forcé de venir.

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Published by L'imaginaire
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