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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 08:14
"Le guetteur" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

"Le guetteur" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

Le petit chat est mort

 

          Le petit chat est mort et Sophie est toute contrite. Bien sûr elle l’avait recueilli et en avait pris soin. Blotti dans sa corbeille sur son coussin mœlleux il avait été élevé au biberon. Et elle avait tout fait pour qu’il se sentit bien, ronronnant et paisible, épanoui et heureux. Mais on ne saurait tout prévoir et dès qu’il fût d’âge, il prit ses aises. Négligeant toute prudence et guidé par son instinct félin il se lança dans des expéditions à la découverte du vaste monde.

          Dépassant la clôture du voisin puis tournant le coin de la rue il avait franchi le pont et traversé la place en contournant le monument aux morts. De jour en jour il devenait plus hardi et l’ombre du clocher sur le sable de l’allée ne l’effrayait plus. C’est ainsi qu’il parvint au sens interdit. C’était le seul et unique de cette petite bourgade sise au cœur de la France la plus profonde. Et seule une décision unanime du Conseil Municipal avait pu imposer cette limitation draconienne à la liberté de circuler. Minouchat, puisqu’il faut en le nommant le faire sortir de son anonymat était encore bien jeune. Et l’on avait omis de lui apprendre les impératifs du code de la route et des règlements urbains.

          C’est donc en toute innocence qu’il avait ignoré le panneau pourtant bien visible et flambant neuf dans la lumière de ce beau mois de mai. Mais le disque rond et la barre horizontale sur fond rouge lui étaient inconnus  et il n’en avait tenu aucun compte. C’était déjà ennuyeux d’enfreindre le règlement en passant là où il ne faut pas, mais pouvait-il supposer que sa négligence pouvait s’accompagner de la survenue d’un danger venant droit sur lui ? Car ce qui est interdit à l’un donne des droits imprescriptibles à l’autre. La relativité d’Einstein s’applique aussi aux aléas du quotidien.

          La première fois tout se passât bien. Souple et félin il parcourut la petite rue humant l’odeur du bon pain chaud devant la boulangerie, louvoyant pour contourner les poubelles, vibrant des moustaches en longeant l’étal de la poissonnerie. Il passa même entre les pataugas et la canne d’un brave retraité puis entre les roues d’un landau où babillaient de beaux enfants. Enfin il déboucha sur la Grand Place puis de là revint vers son chez soi. Je veux dire chez Sophie.

          Le premier essai devint vite une habitude avant de se transformer en coutume. Et les braves gens le reconnaissaient bien qu’il fut discret

          C’est à la fin d’une dure journée de labeur que Marcel, employé communal, s’empressait vers son domicile. Après avoir œuvré pour sa subsistance il était tout content de pouvoir enfin rentrer chez lui où l’attendait Germaine. Déjà il prévoyait la suite. Après un brin de toilette et avoir troqué sa casquette réglementaire contre son casque de motocycliste il s’apprêtait à aller rejoindre ses copains. Ceux la même qui, adeptes des jeux de carte  et syndiqués de la petite usine de pièces détachées qui formait leur cadre de vie, l’attendaient au bistro.

          C’est donc après s’être diverti dans une convivialité bon enfant qu’il repartit enfin chez lui. Ce n’était pas loin et le chemin était sans surprise. Alors pourquoi fallut-il que s’engageant  dans la petite rue en sens unique il vit une petite silhouette  noire surgir on ne sait d’où pour heurter sa roue avant ? Braquage ! Contre braquage ! Dérapage ! La roue se bloque dans le caniveau. Marcel un peu blême se ressaisit. Il défait son casque. Il se tâte. Sous le blouson son cœur bat la chamade. Ouf ! Plus de peur que de mal ! Mais c’est à ce moment qu’il baisse les yeux et découvre atterré ce qu’il reste de Minouchat. Peu de chose en fait. La bête n’était pas bien étoffée et avec le poil mouillé par l’eau sale du caniveau il ne subsiste rien de sa chaleur ronronnante.

          Voila ! Tout est dit. L’histoire est terminée ou presque, car il reste à ramener la dépouille à Sophie. Celle-ci, inconsolable va l’enterrer au fond du jardin, non loin du compost, à deux pas des rangs de fraisier. Et puis les jours vont passer. Le printemps va refleurir. De nouveaux petits chats vont naître. Espérons simplement que l’histoire ne va pas tristement se répéter. Que tout ce drame n’a pas eu lieu en vain. Souhaitons le…Souhaitons le…Mais je ne suis pas bien  sûr d’obtenir gain de cause. D’ailleurs à qui réclamer un peu plus de justice. Au Bon Dieu. A son Adversaire ? Au Destin ? A vous de voir et de faire le nécessaire si vous croyez à l’efficacité des pétitions. Allez-y ! Récoltez des signatures ! Au moins pendant ce temps vous ne serez pas devant la télé en train de regarder le tout venant. En train de vous laisser hypnotiser par les séductions de cet opium du peuple qui meuble nos loisirs pour le meilleur et pour le pire.

 

                                                   Le Chesnay le 5 février 2014

                                                   Copyright Christian Lepère

 

 

"Le guetteur" - Détail

"Le guetteur" - Détail

 

Sur ces bonnes paroles

je vous donne rendez-vous la prochaine fois

Avec un sujet apaisant :

 

« Ici repose »

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Published by L'imaginaire
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commentaires

Anna Alexandre 18/03/2014 15:15

Mourir. Il ne faut pas faire cela mon chat.
Que peut-il faire dans un appartement vide?
Grimper à ta place aux murs?
Se frotter contre les meubles?
Apparement rien n’a changé
et pourtant rien n’est pareil.
Rien n’a été déplacé
et pourtant rien n’est en place.
Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier
mais ce n’est pas le bon.
Une main met le poisson dans l’assiette
mais tu ne viendras pas....(d'après poème de Wislawa Szymborska Un chat dans un appartement vide)

Courage pour Sophie! (J'ai perdu ma chatte à la veille du Noël :dure..mon marie m'a offert un jeune matou pou mon anniversaire(février) je souffre moins..mais je souffre encore...la vie dois reprendre...!)