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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 08:34
"Fondrières et roues de tracteur" avec l'aimable coopération de Photoshop.

"Fondrières et roues de tracteur" avec l'aimable coopération de Photoshop.

Au cœur de l’hiver

 

              C’est au cœur de l’hiver. Très tôt la nuit s’est appesantie et l’obscurité a posé sa chape de silence. Envahissant tous les recoins, engloutissant les contours des choses. Plus rien ne bouge et seules de vagues rumeurs persistent au lointain venant s’échouer au pied des murs de pierre de l’immeuble avant de s’élever jusqu’à mon repaire.

              Au loin là bas, par delà l’avenue Parmentier chichement éclairée de vagues réverbères, d’autres quartiers sont sans doute plus accueillants. Peut être même illuminés à l’approche des fêtes. Mais ce n’est là que vaine supposition. Vague espoir d’un réconfort au sein de la nuit noire et définitive. A tout jamais et sans espoir…

              Seul dans la salle à manger je me suis retranché dans mon lieu favori. Installé devant la grande table de style Art Déco, dans le cône de lumière du lampadaire, non loin du poêle qui fait ce qu’il peut pour me réchauffer le cœur. Autour c’est la pénombre.

              Je suis bien seul. Mon frère n’est pas encore rentré du collège Arago. Mes pauvres parents sont au travail dans leur petit atelier où ils passent leur vie à la gagner, mon père en fabricant des tuyaux de poêle en cette époque d’après guerre où l’artisanat est encore indispensable, ma mère en accueillant les clients guidés par le besoin d’un matériel à rénover. Patiente elle écoute leurs demandes et leurs explications laborieuses. Mais elle répond surtout à leur besoin d’humanité en prêtant une oreille compatissante à leurs griefs. Beaucoup viennent la voir comme on va chez la crémière ou chez le coiffeur pour se rassurer sur sa propre existence et sur la place qu’on occupe aux yeux des autres. Et quel que soit le prétexte, même parfaitement justifié, ils sont là pour se faire confirmer l’importance de leur personne. Entendez par là qu’ils sont bien nos semblables, nos frères en humanité.

              Je suis donc seul, un peu morose et vacant. J’ai des devoirs à faire, des leçons à apprendre, des obligations à remplir. Mais le cœur n’y est pas. Le bon élève  auquel on persiste à croire dans la famille n’est guère présent, accablé par un ennui diffus, une solitude grise et sans garde fous. La porte est grande ouverte à la rêverie et aux divagations. C’est le moment où tout peut basculer dans de beaux rêves chaleureux ou dans les profondeurs inquiètes de l’âme. Comme entre chien et loup tout devient possible, il n’est que de se laisser dériver. Alors pourquoi me suis-je permis ce laisser aller ? Pourquoi avoir ouvert « Le Hérisson » journal de pur divertissement  pour sous cultivés ? Et pourquoi m’être plongé dans une de ces inepties, histoire à dormir debout où il est question d’abandon, de trahison, de trépas et de revenants ? L’enfer n’est jamais bien loin, on le pressent et c’est pourquoi on cherche tant à se rassurer en souhaitant de la compagnie, du rire gras  et de la convivialité pour noces et banquets. Et si ça ne marche pas, alors on se laisse aller du côté sombre pour y trouver des plaisirs plus pervers.

              Et parfois on est très seul et très jeune par surcroît. Alors, malgré l’attention vigilante de nos chers parents et de nos bons maîtres l’on n’a pas encore fait l’impasse sur sa sensibilité. L’on n’a pas encore réussi à solidifier le monde et à le rationaliser. Peut être même a-t-on encore accès aux oubliettes de l’âme et à ses terribles secrets. Qui osera dire quels abîmes  sont cachés sous l’innocence enfantine ?

              La pièce est silencieuse. Trop sans doute et rien ne vient alléger l’oppression qui s’installe. Tout a perdu sa familiarité. La peur filtre insidieuse. Oui, mais peur de quoi ? Du fantôme du placard à balais ? De l’assassin furtif prêt à égorger ? Du monstre tapi sous le lit et dont la queue ignoble dépasse et frémit ? Un air ancien me revient par bribes : «  L’épicière, l’épicière est une sorcière… » Avec la voix de Charles Trenet diffusée pour « Le disque des auditeurs ».

              Mais c’est bien pire, c’est indicible. C’est le néant qui guette derrière le rideau. Le vide au bout du couloir. L’absence à tout jamais dans la chambre à coucher. L’anéantissement filtrant sous la porte. Le chagrin du monde dissimulé sous le tapis de haute laine.

              Oui ! J’avoue avoir connu la terreur, l’horreur à l’état brut, le chimiquement pur du désespoir, l’abysse du rien, du plus jamais.

              Et je suis là pétrifié, incapable de bouger ne serait-ce que pour allumer d’autre lumières. Pourtant je pourrais me raisonner. Les autres vont revenir, papa, maman et mon grand frère. On va dîner en famille et même à cet instant d’autres autres sont là, derrière la porte palière, dans l’escalier,derrière la cloison de l’appartement à côté, au dessus, au dessous, dans les étages. Et même la rue n’est pas si vide…

              Pourtant c’est la paralysie, l’impuissance irrémédiable. Ici et maintenant il n’y a plus que cette angoisse sans nom, sans visage, sans justification.

              Mais rien ne saurait durer, même le pire est passager et il va suffire d’un petit bruit dans la serrure, un léger cliquetis du trousseau de clefs. Un son à peine audible pour que l’horreur regagne sa niche. Pour que la vie échappe au néant et que le quotidien regagne ses pénates.

              Mais l’alerte a été chaude et je sais bien qu’il suffirait de peu pour que la scène se répète, comme sur un vieux disque rayé où l’aiguille de l’électrophone retombe indéfiniment dans le même sillon abîmé répétant sans fin les mêmes bribes de mots mutilés et les mêmes notes discordantes.

 

                                                       Le Chesnay le 19 décembre 2013

                                                       Copyright Christian Lepère

 

170 - Au cœur de l'hiver

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« L’esprit du terrain vague »

 

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Published by L'imaginaire
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