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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 13:47
Détail de "La halte champêtre" - huile sur toile - 1999

Détail de "La halte champêtre" - huile sur toile - 1999

Traintrain

 

              Il sortit de chez lui avec la ferme intention d’y revenir plus tard. C’est d’un pas décidé qu’il parcourut l’itinéraire qui le conduisait normalement vers la gare la plus proche. La plus propice à ses desseins. Là, comme il était normal un train devait l’attendre pour le convoyer jusqu’à la gare St Lazare.

              Nous vivons une époque bénie où il suffit d’être vivant et de payer ses impôts pour disposer à sa convenance d’un réseau ferré, sinon ultra performant, du moins acceptable pour les besoins d’un citoyen ordinaire. On ne chantera jamais assez les mérites d’un monde où las d’attendre des diligences cahotantes et sujettes aux attaques des malandrins, l’honnête homme peut se faire véhiculer confortablement à des horaires précis et avec des chances statistiques élevées d’arriver à destination dans la capitale. Car Paris restait indispensable pour ses activités et ses loisirs.

              Le ciel était dégagé, les jours un peu courts mais éclairés par un beau soleil de décembre déclinant avant de sombrer dans un chatoiement de couleurs là bas vers l’ouest. L’éclairage frisant dorait les façades des vieux immeubles de Versailles et la gare l’accueillit noble et bienveillante.

. Mais rien n’est parfait…Pour ne pas s’encombrer d’euros sonnants et trébuchants il avait décidé de prendre ses billets au guichet. En notre époque strictement utilitaire il subsiste encore de ces lieux où le contact humain nous réchauffe. Malgré tout c’est à travers une vitre nécessairement sécurisée car il faut bien protéger le guichetier des miasmes de ses clients en ces périodes où la grippe nous cerne. Et puis l’on sait bien que l’appât du plus petit bénéfice peut conduire le possesseur d’une arme de poing à agresser l’employé pour vider le tiroir caisse. Hélas le guichet était fermé momentanément. Il se dirigea donc vers un distributeur automatique. En vain car une fausse manœuvre avait rendu ce dernier inutilisable. Une carte de crédit était peut-être restée bloquée…

              Ceci étant, le second distributeur assiégé par plusieurs personnes attendant leur tour n’était guère accessible. Enfin il l’atteignit. Mais  la somme demandée quoique modeste dépassait les ressources en pièces de son porte monnaie. De plus les billets n’étaient pas acceptés et il aurait fallu acheter « Science et Vie » au kiosque à côté pour avoir assez de menue monnaie. Il en fut donc réduit à utiliser sa carte bleue.

              Enfin il atteignit le quai et jeta un coup d’œil sur le panneau d’affichage électronique. Le prochain train prévu selon l’horaire était annulé sans raison explicite et le suivant partirait vingt minutes plus tard. Il composta son billet et pénétra sur le quai. Le train était pourtant là attendant paisiblement et diverses personnes se dirigeaient vers lui. Certaines même lisaient déjà leur journal derrière les vitres…Bien informé il se garda de faire de même et c’est dans un petit vent frais bien de saison qu’il attendit. Pas très longtemps car un haut parleur annonçait que en fin de compte  le train allait bien partir du quai prévu initialement.

              Je ne vous dirai rien des stations qui défilaient toujours égales à elles-mêmes, ni des tags sur les murailles longeant les voies, hurlant la révolte des insoumis et des frustrés ! Rien non plus des habitués la main droite tapotant la tablette ou le smartphone pendant que l’autre maintient le portable contre la tempe. Nous vivons une époque prodigieuse où tout un chacun peut expliquer à sa copine que le film qu’elle doit impérativement aller voir ne passe plus au Gaumont Palace mais dans un réseau confidentiel, parce qu’il n’a pas eu le succès escompté. Et que c’est parfaitement inadmissible ! Mais on peut aussi se donner rendez-vous au restaurant Thaïlandais de la rue Monsieur le Prince au lieu d’aller bêtement au Mac do périphérique, ce qui est plus créatif et peut être même plus diététique.

              Enfin la communication est de plus en plus numérisée, délivrée du support papier qui pourtant jonche le sol des wagons en fin de journée en bout de ligne. Il est vrai que la publicité en constitue l’apport essentiel et qu’on est pas forcé de bourrer ses poches avec des informations dont on n’a que faire. Tout le monde n’a pas besoin d’un tapis d’Orient en sortant de la gare, même avec cinquante pour cent de réduction. Et beaucoup ont déjà trouvé l’âme sœur, faisant la nique aux réseaux sociaux qui réunissent et apparient les célibataires exigeants.

              Au terme de ce voyage la gare Montparnasse su se faire accueillante. C’est avec émoi que l’on y voyait les masses banlieusardes se déverser et s’écouler prestement le long des quais avec la justesse et la précision que donne une grande pratique. Certains voyageurs s’élançaient à l’air libre vers la liberté ou à la recherche d’un taxi ou d’un autobus. D’autres  n’ayant pas atteint leur but devaient poursuivre un parcours souterrain à l’abri des intempéries. Ainsi la foule d’abord compacte et massive se divisait, puis se subdivisait au gré des couloirs, des portillons et des escalators, se ramifiant en un éventail symbolique de la multiplicité des destins. Car chacun à sa façon se hâtait vers son but, sa nécessité, son chez soi ou son chez les autres. Certains rejoignaient la fraternité de leurs collègues des Galeries Lafayette, d’autres un obscur bouiboui, un lieu interlope ou un bureau high tech dont les vastes baies vitrées dominaient le Grand Paris du haut d’une tour de La Défense.Vue imprenable pour cadre supérieur attendant un parachute doré pour cesser de se dévouer corps et âme à sa mission.

              Chacun en ce beau jour rendait hommage à l’activité fiévreuse et lucrative de notre monde au dynamisme fécond si injustement malmené par la crise et le spectre de la décroissance. Mais tant d’ardeur et de bonne volonté ne sauraient être inutiles. D’ailleurs les dernières alertes à la pollution  prouvaient qu’on était encore capables de bouger, de produire et de consommer. Ce qui témoigne bien qu’on existe ! Car comme le dit la sagesse populaire : « Si on a mal nulle part, c’est qu’on est mort. » Et la vie est un combat sans merci où l’on se doit de vaincre l’adversité. A moins d’être un looser, un has been, une épave vautrée dans le caniveau ou même un  habitué des caisses d’allocations chômage s’esbaudissant grassement aux frais du contribuable.

              Mais je sais bien que tel n’est pas votre cas et c’est la conscience tranquille que notre héros va pouvoir enfin regagner son petit appartement résidentiel au sein d’une des banlieues les plus vertes de notre belle capitale. En passant par La Garenne Colombes et le bois de Chaville dont les jolis noms sont si doux à nos oreilles.

 

                                                         Le Chesnay le11 décembre 2013

                                                         Copyright Christian Lepère

 

"La sortie du tunnel" - huile sur toile - 61 x 50 cm - 2006

"La sortie du tunnel" - huile sur toile - 61 x 50 cm - 2006

 

Et la Prochaine fois?

Un petit poème

«Dérive au couchant»

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Published by L'imaginaire
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