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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 08:37
"Le démon de la lecture" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 2005

"Le démon de la lecture" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 2005

 

Gratte papier

 

              « Par ce bel après-midi d’automne la surnuméraire s’alla promener dans le parc Montsouris. ». Alfred reposa sa plume enfin satisfait. Après d’innombrables essais il venait de trouver le préambule, la phrase d’appel, l’alpha initial, ce qui finirait par constituer un récit dont la cohérence toute aléatoire le laisserait enfin paisible et satisfait. Cela qui lui ouvrirait toutes grandes les portes de la créativité.

              Membre d’un petit groupe qui s’adonnait à l’écrit, il se voulait révolutionnaire. Démiurge. Créateur d’une mouvance apportant enfin au monde la révélation de la poésie véritable. Celle qui vous ébranle au plus profond de vos convictions et bouscule vos comportements d’employé à la caisse d’allocations familiales d’une sous-préfecture de province. Enfin chantre de la France profonde et inaliénable.

              C’est qu’il venait de loin. Dans son enfance il était taciturne et renfermé. Perdu dans ses rêveries ou plongé dans des lectures au dessus de son âge. Il négligeait les jeux et les ris de ses compagnons. Ses petits camarades le trouvaient bien un peu bizarre mais comme il était de bonne composition on ne lui en voulait pas trop. Et puis il savait aussi raconter des blagues puisées dans l’Almanach Vermot, source de culture populaire intarissable.

              Plus âgé il avait vu la technique envahir le monde. Depuis le poste à galène les ondes avaient été domestiquées et l’on était passé des borborygmes à peine audibles transmettant des informations vitales à la pureté cristalline de la modulation de fréquence, hélas vouée à transmettre les pires inepties. Et cela lui paraissait déplorable.

              C’est pourquoi il avait élaboré le projet fou de revenir à l’écrit. De s’installer devant son écritoire et de laisser les idées s’enchaîner. Non pas qu’il fût adepte de quelque méthode surréaliste à base de cadavres exquis ou l’association de phonèmes plus qu’hasardeuse permet parfois de faire crépiter le langage ou de le pervertir en significations ambivalentes.

              Son propos était plus modeste. Il voulait communiquer, mais l’écrit simple est limité. Rédiger une lettre, plier la feuille en quatre dans une enveloppe, écrire l’adresse, lécher le timbre et mentionner au dos le nom de l’expéditeur étaient occupations bien fastidieuses…

              Et puis il fallait se rendre à la poste, pourtant assez proche mais en s’exposant à croiser des voisins qui auraient pu en profiter pour vous aborder. Et vous raconter leur vie dont vous n’aviez que faire. Car l’ouverture à l’autre est une bonne chose, mais la promiscuité une autre et qui risque de vous entraîner jusqu’à la familiarité. Et de cela une âme noble ne saurait vouloir. Il ne faut pas se galvauder.

              Parvenu à la retraite et libéré des obligations de service il avait pu élargir son horizon. Après de longues hésitations. Après avoir pesé le pour et le contre et s’être renseigné aux sources les plus sûres il avait un jour franchi le pas. L’achat d’un ordinateur, fût-il portable, reste au plan symbolique un événement, une rupture d’habitude, un perturbateur de routine.

              C’est que les immenses possibilités offertes passent par une porte étroite : l’acceptation de la logique binaire et de l’incontournabilité du clic. Ou bien le courant passe ou bien il ne passe pas. Et parfois c’est bien ennuyeux. Car cela commande ensuite des circuits infiniment complexes et sophistiqués, des logiciels déments conçus par des esprits maniaques. Avec leurs trouvailles géniales et leurs lacunes grossières.

              Après avoir acquis une honnête maîtrise des fonctions de base il avait réussi à utiliser le traitement de texte. Pourtant on l’avait prévenu d’une possible perte d’âme. Le texte tapé sur un clavier, le tapuscrit, n’a pas cette onctuosité de la pensée transmise par la chaleur de la main et de sa moiteur sur le corps du stylo bille. Le viscéral y est réduit. Et même si la pensée est noble, le passage par la mise en forme automatique peut faire perdre son frémissement à la sensibilité. Enfin il s’y était mis et, bon mal an, il arrivait à s’épancher et même à ciseler de petits poèmes.

              Mais accumuler des confidences dans un disque dur, voire un disque dur externe pour la sauvegarde, ne peut suffire. L’accumulation est source d’embonpoint. L’obésité nous guette et si l’on n’y prend garde on finit par en avoir gros sur la patate…

              La vie n’est vivante que si elle circule. Sinon elle n’est que collection de momies dans d’obscures oubliettes, relégation dans des archives poussiéreuses.

              C’est pourquoi il finit par se brancher sur internet. Enfin la toile allait lui permettre de répandre sa pensée, de faire profiter autrui de ses idées lumineuses et de ses illuminations fulgurantes. D’ailleurs, mais il n’osait y penser, peut-être finirait il un jour par attirer l’attention d’un comité de lecture ? Et à partir de cette aube prometteuse…

              Longtemps il persévéra. Traitant de tout et de rien, puisant dans les encyclopédies pour y glaner des sujets inédits. Il alla même jusqu’à devenir accro à Wikipédia. Mais là le risque était grand de se diluer dans l’universel.

              Comme il lui arrivait de proférer des opinions, des lecteurs anonymes commencèrent à se manifester. La toile est un piège. Internet est une toile. Et si l’on y aventure un orteil on risque d’y laisser sa trace, attirant les curieux et les prédateurs. Donc, le droit de réponse étant prévu, il put savoir ce que suscitaient ses pensées chez autrui. Dès lors dans son courrier il eut droit à des retours. Il y avait de tout. Du bon et de l’exécrable, du pertinent et de l’inepte. Depuis le primaire : « Et ta sœur ?... » Jusqu’aux pesants : « Merde à celui qui le lira ! » il eut droit à la louange et à l’injure. La lie et la fange de la communication humaine réduite à ses prémisses. La littérature de pissotière. Le pulsionnel basique et la répartie de corps de garde pour le pire, le dithyrambe et l’onction cauteleuse voisinaient aussi avec l’approbation chaleureuse et la compréhension complice pour le meilleur. A créer des dialogues et à apostropher son semblable pour des échanges enrichissants  il avait éprouvé bien des joies et bien des déceptions.

              Enfin il en était là et se demandait comment aller plus loin, dépasser ses limites, transcender ses possibilités, atteindre à l’universel sans perdre sa modeste humanité toute de chaleur et de proximité.

              Voilà où il en était. Mais déjà se profilaient les mirages de la technologie avancée. A l’horizon le progrès sonnait la charge. D’a.d.s.l. en ultra haut débit maximalisé on pouvait maintenant taper ses textes n’importe où : dans le métro ou au bois de Vincennes. Et les messages étaient transmis en temps réel par un vigilant réseau d’antennes relais. Antennes sans réel impact prouvé sur les enfants des écoles, tout au moins à court terme…

              Ah que la vie était belle en ce temps là quand des possibles multipliées à l’infini et se conjuguant nous entraînaient dans la spirale ascendante des progrès exponentiels.

              Alors, bien calé dans son fauteuil il relut la phrase qu’il venait de peaufiner et y perçut tout l’espoir d’un monde meilleur. Celui où une surnuméraire sans mérite particulier pourrait enfin par un bel après- midi d’automne aller promener sa vacuité au parc Montsouris qui est sans conteste un des plus beaux endroits de Paris.

 

                                                        Le Chesnay le27 octobre 2013

                                                        Copyright Christian Lepère

               

 

 

"Petits rats de bibliothèque" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2005

"Petits rats de bibliothèque" - huile sur panneau - 27 x 22 cm - 2005

 

 

Nul ou génial ?

 

Il faut choisir !

Quelques éléments de réflexion vous seront donc suggérés

dès la prochaine parution.

Portez vous bien en attendant !

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Published by L'imaginaire
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